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Moulage dans le vestibule de l'École des B.-Arts

2. Dans Vltalia moderna, M. Paolo Picca incline pour Galliope.

s'accomplit sur la terre et aux cieux. Et cela est juste, car Imperk fut très pieuse. Enfin, elle est devenue à Sainte-Marie de la Paix, toujours sous le pinceau caressant de Raphaël, la Sibylle de Phrygie : c'est bien elle, blonde, coiffée en bandeaux; sa tunique blanche, sa robe jaune, son manteau rose enveloppent sa blondeur d'une harmonie suave. Et c'est bien une femme, malgré qu'elle soit appelée au rôle sacrosaint de Sibylle : Rio lui-même, champion de l'Art chrétien, dépouillant en pensée les trois jeunes divinatrices de leurs vêtements, découvre et nous fait voir les Trois Grâces. Oui, en comparaison des sublimes Sibylles de Michel-Ange, celles-ci sont humaines et toutes féminines : Imperia, appuyée du bras sur le cintre, retourne à demi la tête dans un abandon familier qu'une grâce très noble relève; voilà une femme à qui le rythme est naturel, même dans l'immobilité. Si elle est idéalisée un peu, c'est qu'elle ne participe plus, hélas! des contingences terrestres, et si elle est mélancolique, cette mélancolie est par reflet celle de l'ami qui la pleure et la veut immortaliser dans une église de son choix parmi le vol des anges et des archanges. J'y perçois aussi la tristesse de l'artiste, que guide ici pour la peindre le seul souvenir : il a la mémoire du cœur. Il y avait trois ou quatre ans que Chigi et Raphaël se souvenaient : jamais le mot ne fut plus vrai, que tout portrait est une confidence du peintre, parfois aussi du riche patron qui le commanda.

Si nous doutions, sur la foi des critiques empêtrés d'à priori, que cette Sibylle est une vraie femme, toute pénétrée du charme des êtres périssables et qui ne connut les cieux qu'ici-bas où elle fut aimée, l'harmonie du milieu où elle rêve nous en convaincrait. Regardez : elle se détourne de la vieille Tiburtine pour écouter le gracieux archange, j'allais dire l'éphèbe qui lui montre l'inscription : « Le ciel entoure le vase de la terre ». Le petit ange qui domine toute la composition, posé sur un genou, n'est qu'un Eros ailé, nu comme les innombrables putti où sont venus se métamorphoser, dans tout le xvi® siècle, puis chez le Bernin et dans le style rococo, les antiques Amours des cubicules pompéiens : il tient un flambeau comme celui de l'hyménée, et sourit avec une ambiguïté bien naturelle à cette scène où les païennes inspirées prédisent le Messie, où le profane et le sacré se confondent. Si je baisse les yeux vers la chapelle, voici encore l'amour : les deux saints compatriotes de Chigi, les Siennois saint Bernardin et sainte Catherine ont brûlé d'ardeur, d'ardeur mystique, jusqu'à la pâmoison. En face, la Vierge et les deux saintes de B. Peruzzi, si douces et si tendres, ne s'indignent nullement du voisinage d'Imperia, et, dans le chœur, des petits chérubins de l'Albane, du profane Albane, dodus et criblés de fossettes, volètent au plafond ouaté de nuages. C'est bien l'Amour qui rôde ici, avec l'inspiration de Yirgile et de l'art antique, avec le génie d'un peintre tout imprégné d'humaine tendresse, avec

le souvenir d'un Mécène amoureux et de celle qu'il aima.

C'est qu'en effet le culte universel qui s'éleva vers Imperiaeut un coryphée : Agostino Ghigiil Magnifîco. Dis-moi qui t'aime, je te dirai qui tu es : on la connaît mieux quand on connaît bien celui dont elle personnifia l'idéal. Administrateur de grandes mines d'alun, marchand de blé, banquier du Saint-Siège, commanditaire de César Borgia et de Charles VIII dans leurs entreprises, il aime l'argent, qui aide si puissamment à jouir de la vie. « Les jours regrettés fuient en un moment, chante Castiglione, et le temps emporte tout dans son vol. » Le Magnifique paya le Temps, non pour l'empêcher de s'envoler, mais pour intercepter au passage les plaisirs qu'il offre d'une main jalouse. Surtout il paya impérialement Imperia. Est-ce lui qui meubla si richement la maison de la via Giulia que la description de Bandello, toute éblouie, trébuche parmi l'alabastre, le porphyre, le marbre serpentin, les draps brodés d'or, le velours et le brocart, au-dessous d'une corniche d'or et d'azur d'outremer? C'est là que l'ambassadeur d'Espagne, attiré par la renommée d'Imperia, n'osant cracher sur ces belles choses, crache au visage d'un domestique ^ Là aussi Chigi donne pour Imperia des banquets qui rappellent à E. Miintz effaré Salluste, Lucullus et Trimai cio. Salluste? Chigi est aussi riche, mais n'écrit point l'histoire.

i. Bandello, Novellino, Lundra, 1792, vol. III, nouv. 42.

Lucullus? Chigi est aussi gourmet, mais n'a rien d'un général. Trimalcio? Chigi est aussi fastueux, mais de moins basse extrace, et si on mange chez lui des langues de perroquets les meilleurs humanistes y délient la leur. S'il aime Imperia, c'est qu'elle est belle, et c'est parce qu'il aime la Beauté qu'il choie les artistes, lesquels l'imitent ou la créent. J'ai rencontré son souvenir à Sainte-Marie de la Paix où Raphaël travailla pour lui, je le retrouverai à la Farnésine que construisit pour lui B. Peruzzi.

Mais à Sainte-Marie du Peuple sa présence est réelle. Il repose là, dans la chapelle de sa famille, édifiée encore sous la maîtrise de Raphaël. Ici aussi comme tout s'harmonise autour d'un souvenir! L'or du banquier revêt la coupole : tous ces cubes de mosaïque ressemblent à des écus fixés, que la lumière fait luire. Sous la surveillance de Dieu le Père, les divinités planétaires évoluent : quelques-unes sont d'exquises femmes dont le pinceau de l'Urbinate a sans doute caressé l'ébauche. Sous l'autel un bas-relief de bronze nous montre Jésus parlant aux Samaritains : l'Imperia de Samarie est là, près du puits où il est assis, vêtue à l'antique et enveloppée d'un charme où participent la pudeur de ce qu'elle est, la fierté d'avoir abreuvé Jésus et la joie du pardon espéré. Tel est son émoi, que la chemisette en tombant a découvert l'épaule droite et que le sein pointe en accrochant un reflet. Sensualisme et dévotion ici vont ensemble, hes « femmes de cour » de la Renaissance ne restaient-

elles point pieuses à Jésus, qui fut si miséricordieux à leurs aïeules de Galilée? de très bonne heure le christianisme enveloppa de mansuétude la femme, qui à son tour lui insinua sa grâce tendre, et, aux siècles de dilettantisme, son attrait troublant. Voilà pourquoi la mémoire de la courtisane et l'atmosphère d'encens se pénètrent intimement, comme dans l'âme d'Imperia et d'Agostino eux-mêmes foi et concupiscence. C'est pour le tombeau même de Chigi que Lorenzetto avait modelé et fondu en bronze cette scène évangélique où la fraîcheur d'un puits et l'aménité d'un arbre se mêlent au parfum du péché. Le Bernin l'a changée de place, mais il a sculpté dans la niche d'à côté Habacuc et l'Ange, ce dernier avec la même expression voluptueuse et perverse que celle de l'ange cupidonesque qui à Sainte-Marie de la Victoire perce d'une flèche le cœur de sainte Thérèse pâmée. Et ainsi toute la chapelle est imprégnée de cette molle tenerezza où Agostino, publicain amoureux d'une Samaritaine, s'était tant complu. Il y a d'ailleurs ici, capté sous la coupole comme en une urne précieuse, tout ce qui lui fut cher : richesse, beauté artistique et féminité. Il en jouit encore, car le voici, lui-même, pourtraicturé en un médaillon sur le mausolée pyramidal que lui édifia le Bernin : tête fine, nez frémissant de jouisseur entre une riche chevelure et une riche barbe où se recèle la « volonté de puissance ». Tel est celui qui protégea Imperia, et à qui Imperia ne causa jamais qu'un chagrin : celui de tôt mourir.

Elle meurt le 15 août 1512, jour de l'Assomption de la Yierge, par une tempête effroyable de pluie et de grêle. Rome put croire à un accès de colère et de chagrin de la Nature quand la belle fille, à trente et un ans, exhala son consummàtum est. Elle fut plus frappée encore du contraste entre la mort de sa courtisane et FAssomption, mais elle ne douta point que sa courtisane, d'ailleurs « enjubilée et indulgenciée » puisque Jules II lui envoya absolution et bénédiction pontificale, ne fût montée au ciel comme la Vierge. Ce n'est pas qu'il ne s'éleva quelques épigrammes, dont l'une la supposait en Enfer. Pourtant le sentiment public, apitoyé par sa beauté et sa jeunesse, revint pour elle à la traditionnelle croyance :

Nous faut-il croire, hélas! ce que disaient nos pères, Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux?

Elle mourait en plein triomphe, sans avoir connu, comme tant de ses pareilles, ni ruine ni sénilité. « Que la jeunesse est belle ! pouvait-elle dire avec Laurent deMédicis en une de ses plus jolies chansons. Elle fuit cependant! Que chacun joue des instruments, chante et danse : demain est incertain. Gomme la jeunesse est belle, quant'è bella giovinezza ! »

Elle fut inhumée à Saint-Grégoire le Grand sur son propre désir, écrit et certifié en son testament. On a cru jusqu'à ces derniers mois, sur la foi de textes mal lus, que son épitaphe très célèbre célébrait son état de courtisane : « Imperia, courtisane romaine, qui,

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digne d'un si grand nom, donna l'exemple d'une beauté rare dans le monde ». Et sans doute le même public lira plus tard dans l'église de Sainte-Marie du Peuple l'épitaphe de Vannozza, qui fut deux fois pécheresse puisque le cardinal Rodriguez Borgia, futur pape, participait à son péché. De même, Brantôme se souvient (mais je me méfie) de l'épitaphe scandaleusement hardie, dans le même lieu, d'une autre pécheresse au passé plus foulé que le pavé de l'église*. Et il est bien vrai qu'aux yeux de ces néopaïens pour qui naturel et divin sont tout près d'être synonymes, l'amour est une fonction quasi sainte : la femme en est le vase sacré. Mais l'épithète en question ne se trouve dans aucune des deux dernières épitaphes ; et puis, la vérité historique est là, rétablie par le comte Domenico Gnoli- : c'est « Imperia Gognata x> qu'il faut lire, du nom des Gognati qui est celui de sa mère. Imperia de son nom de bataille, Gognata par son ascendance maternelle, elle reste ainsi attachée en pleine licence au souvenir familial. Les anecdotiers se désolent : la primitive leçon était si excellente à prouver les aberrations de la Rome pontificale de la Renaissance, qui donnait à l'état et au nom, sur un tombeau chrétien, dans une église, une consécration religieuse! Les faits sont plus simples. La Rome du Rinascimento, du moins telle qu'elle m'apparaît, n'a

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