‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 47 sur 73 · Nuova Antologia, 1" juin · texte numérisé non relu

Nuova Antologia, 1" juin

jamais connu ni le mysticisme comme Assise, ni la corruption éhontée comme Venise; trop matérielle pour avoir fait naître un San Francesco, elle reste assez soucieuse de sa dignité de métropole catholique et pontificale pour qu'un Arétin s'y sente mal à l'aise. Rome, en morale comme en art, est vouée aux moyennes, aux éclectismes : les extrêmes, en s'y rencontrant, s'y atténuent. Les papes, avant que la moralité chrétienne y souffre les pires calvaires, prennent des mesures énergiques. Deux petites fresques vaticanes que je ne vois signalées nulle part en portent un fort piquant témoignage : à la voûte de l'escalier qui monte aux Stanze et aux Loges, on aperçoit dans un paysage boisé le Lion (Léo X) couché sur un tertre et tenant entre ses pattes les clefs de Saint-Pierre et la Croix; sous son regard terrible des satyres aux pieds fourchus fuient à la débandade. Tout près, le trirègne pontifical, avec une triple couronne de couples unis par le joug du mariage, de religieux qui prient et de vierges en extase, est posé sur l'herbe : tandis qu'audessus veille Léo, le Lion, en bas des porcs noirs s'en vont au diable, la queue en vrille. J'ai retrouvé la même allégorie dans la grande salle de la bibliothèque avec les armes de Sixte V et une curieuse inscription, selon laquelle Rome est devenue chaste, qui naguère fut c( sulax ».

Si l'épitaphe d'Imperia se tait sur la courtisane, elle rend hommage à sa beauté, à la Beauté, et toute Rome avec elle, car Rome partage l'avis de Firen-

zuola * : c< La beauté est le meilleur don que puisse faire Iddio à l'humaine créature pour ce que par sa vertu elle incline Tâme à la contemplation, et par la contemplation au désir des choses du ciel. Telle est sa force, sa puissance, qu'elle a passé parmi les sages pour la première et la plus excellente chose qui soit entre toutes celles qu'on aime. » Arrivée à ce degré, l'amour de la beauté, chez Castiglione plus encore que chez Firenzuola, atteint à la hauteur d'une religion : l'influence platonicienne fait de ces artistes et de ces esthéticiens les prêtres d'un culte très pur où Imperia n'est plus pour nous qu'un plastique symbole.

Je veux aller voir la dernière couche oii repose Imperia. Par un de ces avrils bleus où exister suffît au bonheur je monte à Saint- Grégoire-le-Grand, sur les premières pentes du Gaelius. L'église sommeille près d'une petite place, qui dort elle-même sur l'herbe, au pied des vieux ormes, dans l'ombre, la solitude et le silence. Le jardin botanique et des clos conventuels la bordent d'un recueillement végétal : il y a loin de l'animation des bords du Tibre où Imperia tint sa cour à cette Thébaïde où elle gît. C'est un des sites les plus exquis de Rome, et l'on y doit être à souhait pour dormir l'éternité. Devant, les ruines du palais de Septime Sévère, qui érigent sur le Palatin un décor à la Piranèse, disent que tout passe, l'Empire comme Imperia, le marbre des palais

1. Délie Bellezze délie Donne, Firenze, Barbera, 1886 (à la suite des Novelle).

comme la chair fleurie ; au xvi^ siècle le Septizonium encore debout clamait avec plus d'éloquence l'universelle « rovine ». Et cette église de Saint-Grégoire elle-même me rappelle le proverbe romain où s'exprime la fin de tout : « Son finite le messe a San Gregorio ».

Je pénètre dans l'église; avec ses seize colonnes antiques de granit, son pavé antique et son abside, elle a conservé la majesté basilicale qui convient à la mémoire de Grégoire le Grand et de sa mère Sylvie. Imperia la connut plus pure, avant les dégâts de 1735. Je cherche sa tombe; j'interroge la vieille gardienne qui me précède clopin-clopant : « Non so, signore ». Je sors dans le cortile humide et fiévreux, où quatre cyprès montent la garde près de la muraille pourrie de Servius Tullius, et où trois nonnes, je veux dire trois chapelles égrènent silencieusement les souvenirs de la Rome grégorienne. Pas de tombe. Par une porte ouverte j'aperçois un jardin de citronniers et d'orangers chargés d'or, et un moine qui bêche sous leur volupté, sans lever les yeux. Je demande Imperia au moine : « Non so, signore ». Décidément, elle est morte deux fois.

Pourtant, le comte Gnoli nous l'a presque ressuscitée; du moins la tombe. Peut-être seulement, car il ne donne sa découverte que comme vraisemblable. Le monument d'Imperia, « digne d une reine », avait coûté à Ghigi cinq cents ducats carlins : quelle apparence qu'il eût disparu dans une ville qui en conserve

tant d'autres de la même époque? Et, en effet, dans l'atrium, en voici un qui offre à l'érudit tous les caractères du style quattrocentesque usité encore au début du xvi^ siècle, et m'offre à moi tout le charme qui enveloppe la mémoire d'Imperia. Au-dessus d'une base nue deux pilastres se dressent, où sont sculptés des chandeliers en rinceaux, d'un relief léger, exquis de finesse. Là haut, court une frise de petites têtes d*anges emmitouflés d'ailes et d'oiseaux, séparés ou plutôt unis par des arabesques. Plus haut encore, un délicat chapelet d'oves. Dans le cadre ainsi déterminé une lunette demi-circulaire contient la Madone et le Bambino : l'éternel spectacle de douceur et de tendresse dont la Renaissance a fait sourire le marbre. Sur les côtés, deux anges adorent dans les tondi. Au bas est l'inscription funéraire d'un chanoine de Sainte-Marie-Majeure qui est venu, au xvn^ siècle, tout simplement prendre la place d'Imperia. Paix à tes cendres, ô chanoine : que la Madone éloigne de toi l'image de l'hôtesse dont tu as usurpé la couche! Ainsi, art antique et fantaisie de la Renaissance, motifs païens et chrétiens composaient autour de la pécheresse repentie une harmonie complexe où domine la dolcezza femminile.

En revenant de Saint-Grégoire vers la place du Latran, j'ai traversé le Gselius désert. Derrière les murs délabrés, sur les carrés de choux qui font végéter la plèbe célimontane, le soir posait doucement un léger crêpe, un crépuscule. Mais derrière

moi, vers le Janicule, le soleil irradiait encore les pins parasols de la villa Doria-Pamphilj : de sa gloire s'échappaient quelques nuages vermeils, vrais pétales de roses, tels que l'Albane en sème dans ses ciels mythologiques. Le jour finissait en une joie suprême, et sur Rome alanguie je croyais voir descendre le sourire d'Imperia.

C'est le sourire de Féternelle Isis. Il rayonne sur le xvi^ siècle tout entier qu'il fait pâmer d'aise : il est sans pensée chez les Vénitiennes de Palma et de Véronèse, d'une grâce nonchalante sur les figures du Corrège, alangui et un peu équivoque chez les saintes du Sodoma; il rôde voluptueux chez les vierges d*A. del Sarto autour des yeux noyés d'humidité et cernés d'ombre; chez les Lombardes du Vinci et de Luini il insinue son ambiguïté à la commissure des lèvres et des paupières : il semble se moquer de la Raison qui sait et de la Volonté qui maîtrise, et sourit à la Nature souveraine dont nul ne pénètre les desseins mystérieux.... C'est l'Imperia une et universelle, multiforme et pourtant toujours identique comme la Divinité, la divinité de cet âge.

La Farnésine est la villa de Chigi le Magnifique et fut sans doute visitée d'Imperia. On écraserait cette

joliesse sous le poids de la littérature qu'elle a inspirée; mais, pour garder son indépendance, il n'est que de lire les choses elles-mêmes, ingénument, avec des yeux frais, et surtout de ne point chercher ici pour une admiration toute prête des chefs-d'œuvre que le temps a bien pâlis ou que des malhabiles ont refaits. Le plus vif intérêt de la villa, c'est qu'elle est à Rome le cadre le plus merveilleusement approprié qu'un Mécène de la Renaissance, aidé des artistes, ait posé autour de sa vie heureuse. Le goût et l'art de jouir de l'existence éphémère, si communs d'Alexandre VI à Léon X, n'ont jamais créé d'oeuvre plus adéquate à sa fin : elle a autour d'elle la vénusté des orangers, elle est bâtie avec de l'épicurisme et toute fleurie d'amour sur ses parois. Comme il est vrai que chaque lieu a son génie, à Rome surtout, et qu'ici c'est la joie de vivre! Sur ces berges du Tibre il y eut une villa antique, découverte en 4880, dont les stucs et les fresques exhalent encore au musée des Thermes un charme voluptueux. Un pont enjambe un fleuve comme près d'ici, des villas ouvrent leur loggia sur des palmiers, comme celle-ci; des esclaves vont puiser l'eau avec des attitudes mélodiques, des Imperias ou des matrones de la Rome Julienne prennent l'air et goûtent la divinité de l'heure. Sur les fresques dont l'alexandrin Seleukos a signé l'une à la pointe Yénus fait sa toilette, comme ici la faisait Madonna Porzia, femme de Sigismondo Ghigi, et dans la pénombre des cubi-

cules des scènes d'intimité amoureuse se déroulent sur les pulvinars. Sous le principal d'Auguste comme sous le pontificat de Léon X la règle ici fut de moissonner ardemment les années qui passent si vite.

Le jardin qui entoure aujourd'hui la Farnésine ne donne pas d'autre conseil. Il est diminué, mutilé : les travaux de canalisation du Tibre et la construction des quais ont semé des blocs, du mortier, sur les berges qu'il couvrait de ses feuilles ; une fresque de J. Romain (l'Héroïsme de délie) provenant delà villa Lante,qui est là-haut sur le Janicule, m'en a rendu le pittoresque. Mais à quelque chose malheur est bon, surtout en un pays où les bouleversements du présent ne réussissent jamais tout à fait à tuer l'esprit du passé : ces blocs, ces maçons me restituent le chantier où l'architecte de la Farnésine, B. Peruzzi (à moins que ce ne soit Raphaël), la voyait naître du sol comme une fleur (1509-11). Et si quelques orangers et citronniers subsistent seuls des bosquets dont parlent les textes, c'est tant mieux : ils ont du moins tout le prestige d'une évocation. Ils faisaient une ceinture à la villa, une guirlande embaumée à la promenade de Porzia. Ceux qui restent sont vigoureux et beaux. Cette année, ils n'ont pas un fruit : les froids tardifs de mars les ont dépouillés, et le sol est couvert de baies noirâtres qui achèvent de pourrir; mais aux précédents avrils je les ai vus ployer sous l'or. Quand on vient du Nord on ne se lasse pas de regarder leur

tronc droit comme une colonnette de temple, leurs feuilles précises et rigides; petites lamelles de bronze, comme les feuilles du laurier césarien elles ne remuent pas à l'air : elles vibrent. Ils ne sont pas très communs en Toscane : c'est donc pour leur charme que les Lorenzetti au Campo Santo de Pise, Simone Martini ou Andréa da Firenze à Santa-Maria Novella les offrent à Fépicurisme des mondains oublieux de leur salut, et surtout que le sensuel Botticelli les a dressés en bosquet dans sa Primavera et chargés de fruits que Mercure est en train de cueillir. Ils peuplent Sorrente et Gapri, où je les ai vus emmitouffïés de toile contre le vent de la Méditerranée, font une conque d'or à Taormine et à Palerme, épandent autour des villas sarrasines comme la Ziza la volupté des Mille et une Nuits et du Paradis de Mahomet. A Venise même les canaletd charrient des écorces d'orange venues on ne sait d'oii. Pour notre imagination septentrionale qui oublie trop les violences anciennes ou récentes du Vésuve, de la Galabre et de l'Etna, l'Italie, une Italie de romance, en est toute parfumée, presque fade.... Dans leur suc et leur couleur tout son soleil s'est concentré. Le paganisme voluptueux de Gœthe le sut dire et la mélancolie de Mignon Fa chanté.

Mais aucune suavité n'échappa à la Renaissance : elle est pareille à ces masques de Faunes qu'elle a partout sculptés, narines dilatées, frémissantes au parfum qui rôde. Ce n'est point ici que Pontano,

familier de Chigi, ami de Castiglione et de Raphaël, a pris ridée de son « Jardin des Hespérides * » : il était mort quand le parc surgit de terre, et ce sont les bosquets de Naples où il vécut qui l'ont inspiré. Mais on peut le lire ici avec fruit (honni soit qui mal y pense). Deux livres, deux chants en hexamètres sur l'origine et la culture de l'orange et du « limone », c'est sans doute poésie d'humaniste : culture artificielle et de serre chaude! Pourtant le disciple de Virgile s'oublie parfois dans la gourmandise, et son didactisme se fond en délicate concupiscence : il y a des vers pleins, substantiels, bons à soupeser à la main, à savourer aussi, car ils sont frais et juteux. Sait-on pourquoi le citronnier nous plaît tant, surtout autour des villas heureuses comme la Farnésine? C'est qu'il est une métamorphose d'Adonis et le souvenir perpétuel de ses amours avec Aphrodite. Elle pleurait sur le cadavre du bien-aimé, cheveux défaits, et déchirait sa gorge. Soudain elle se reprend : « Je veux, dit-elle, que comme autrefois le laurier attesta les amours de Daphné, un arbre immortalise nos ardeurs ». Elle verse l'ambroisie sur la chevelure d'Adonis, baigne son corps dans l'eau d'Idalie, murmure des « paroles inconnues » et le couvre des baisers suprêmes. Voici que les cheveux se raidissent, s'allongent en racines, son corps en tige lisse; son jeune duvet s'étale en feuilles, sa blan-

Page 1