De conversione Adonidis in citrium
comme des yeux ou des bouches avides, captaient, buvaient la joie ambiante. L'architecture italienne avait dès longtemps trouvé, sous l'inspiration de ce ciel si propice, un moyen d'être dehors tout en restant chez soi : la loffS'ia. Posée sur arcades comme un oiseau sur ses pattes, elle vous abrite sous son aile, mais elle se projette vers l'espace; ou plutôt elle l'absorbe, l'aspire et le respire. Fille du portique des anciens, la loggia a plus de grâce, car au lieu de prendre pied sur le sol elle est en l'air comme en suspens, prête au vol. Mais jamais la suavité de mai à Rome ne fut plus gentiment invitée qu'ici à pénétrer dans une demeure. Tout autour, sur des socles, sont posés des vases de bronze dont les anses sont des têtes de faunes ou des nymphes cambrées en arrière. Et là-haut, sur la frise, des putti tirent en sens contraire de lourdes guirlandes, qu'ils semblent avoir cueillies dans le jardin pour en couronner la villa.
La décoration intérieure prolonge encore la nature. Où finit celle-ci, oii commence la demeure? Pénétration ineffable où le même charme, celui des choses, va et vient du jardin aux fresques sans qu'on discerne bien quand il éclôt, quand il s'enclôt. Au plafond de la première salle c'est le ciel bleu où les dieux tiennent conseil et festoient : quand les frères Sigismondo et Agostino Ghigi, avec les demi-dieux de la cour pontificale et les poètes du Parnasse contemporain, festoyaient au-dessous, ils avaient l'Olympe à portée de la main, ils étaient dans l'Olympe.
Aujourd'hui même les gestes des visiteurs ressemblent à des adorations; les uns se penchent sur les miroirs où FOuranos se reflètent : on les dirait recueillis dans une crainte religieuse; les autres, renversés en arrière, lèvent la tète et les yeux, paumes élargies, comme les orants du paganisme. Les guirlandes de J. d'Udine encadrent Olympe et Olympiens. Oh ! la merveilleuse fantaisie de naturisme ! S'il subsiste un chef-d'œuvre à la Farnésine, le voici. Des feuilles de chêne et de laurier entrelacent la force et la gloire : le myrte y insinue le ressouvenir d'Aphrodite et l'herbe des champs sa divine humilité. Fleurs des jardins et fleurs des prés constellent cette verdure. Ni les enluminures du mss. de Dioscoride à la galerie Mazarine, ni les faïences de Rhodes ou de Perse parsemées de zinias et d'oeillets, ni les guirlandes des délia Robbia, ni les toiles ou panneaux des fleuristes hollandais, si amoureusement réalistes surtout quand ils cultivent la tulipe indigène, ni les gerbes de Fantin-Latour, ni les floraisons vitrifiées d'E. Galle ou de Dampt, ne m'ont donné une plus vive joie des yeux : j'aperçois le volubilis, la marguerite, la graine de pavot, la vesce de loup, l'ancolie violette, le tournesol cher à Van Dyck et à nos symbolistes, les anémones surtout qui tapissent en avril les pelouses romaines, particulièrement près d'ici à la villa Doria Pamphilj. Les fruits aussi, sauvages et potagers, alourdissent ces guirlandes : on en a plein les yeux, la main, la
bouche; pommes, poires se mêlent aux épis de blé et aux pignes de pin dans un désordre dont la rusticité dissimule les arrangements harmonieux de la couleur et de la forme. Au dessus de Vénus et de Cupido, un énorme potiron pend entre deux grappes de raisin; des oranges vermeilles luisent comme celles qui dans le parc font ployer les arbustes. Pour que vous ne croyiez pas J. d'Udine trop aristocratique en son amour des choses, dont les plus humbles sont aux hommes pieux des tabernacles de beauté, cornichons, carottes, navets, grosses betteraves bombent leurs tubercules, effilent leurs radicelles. « Tout cela, dit Vasari, est vivant, détaché du mur, naturalissime ^ » Et cela vient si bien des jardins d'à côté ou des potagers du Janicule que le dieu des jardins, Priape, est présent en son symbole : une courge ornée de liserons et accostée de deux aubergines pénètre dans une figue blette. Floralia et Priapées couronnaient les maîtres de céans.
Dans la loggia qui regarde le Tibre Peruzzi et Seb. del Piombo ont fait descendre les signes du Zodiaque, c'est-à-dire les constellations. Persée ou Callisto, Gémeaux ou Capricorne, ce sont des étoiles et des planètes tombées, puis fixées par le pinceau aux voussures du plafond comme elles l'étaient aux voûtes éthérées. Pontano aurait reconnu son « De Stellis » transposé en fresques. Ce ne sont point là
i. Le Vit€i Firenze, éd. Le Monnier, t. XI.
seulement les allégories astronomiques que les peintres de la Renaissance ont semées à pleines mains, tel le Jéhovah biblique, aux ciels de tant de camere, de stanze et de loggie : ici c'est plutôt le désir d'absorber et de concrétiser l'espace. Si Sebastiano del Piombo emprunte des sujets à Ovide, ce sont encore des scènes aériennes : j'aperçois Dédale qui plane, Icare qui bat de l'aile (pauvre aile de cire qui s'est fondue!), Phaéton qui tombe de son char, Flore qui reçoit dans un nuage le souffle de Zéphyr, une hirondelle qui est Procné, un rossignol qui est Philomèle. Tout cela vole ou chante, comme au dehors, en faveur du maître. Dehors? mais nous y sommes! car sur la paroi, de grands paysages du Guaspre, les paysages romains, s'étalent grandioses et calmes. Après le jardin, après le ciel, c'est la Campagne qui est entrée.
Il ne restait plus à ce décor, composé par l'Art et l'Humanisme en collaboration, qu'à chanter la joie d'aimer. L'exquise fable de Psyché, fable de l'amour qui se donne, puis s'envole devant l'analyse, s'enivre de bonheur ou pleure et enfin triomphe par sa singulière vertu, pare la première salle. Bien que le sens du mythe d'Apulée soit platonicien et que la partie olympienne, céleste, en soit seule ici représentée (l'autre est au château Saint-Ange) , Raphaël et J. Romain ont fait descendre ces dieux sur la terre, parmi les hôtes d'Ag. Chigi. Leurs académies, en effet, n'ont rien d'éthéré; ils s'assemblent en conseil
comme les visiteurs de la Villa en réunions courtoises, où les humanistes lisaient de beau latin, Beroaldo ses Odes, Sadolet son Laocoon, Bembo ses Asolani en italien vulgaire ; ils célèbrent un banquet où coulent le nectar et l'ambroisie, toujours comme les banquets du banquier, où coulait le vin de Chypre et où Ton mangeait des langues de perroquet sur une vaisselle d'argent que les domestiques allaient ensuite jeter au Tibre, ici tout près. Les Hébé ne manquaient, non plus que là-haut. Le custode obséquieux, quêtant l'obole, s'obstine à me vouloir montrer parmi les immortelles la Fornarina. Il croit, comme tout le monde depuis ce fantaisiste de Vasari, que Raphaël, distrait de son travail par le souci d'amour, obtint d'Agostino la permission de la faire venir à la Farnesine où elle logea. Mais la Fornarine était brune, et toutes ces déesses sont blondes. J. Romain ad ailleurs plus de part à leur beauté que Raphaël. Il serait plus logique d'y chercher Imperia qui fut ou se faisait blonde comme les blés, comme les eaux du Tibre ou la mode vénitienne. Fornarine, Farnésine : toutes deux transtéverines ! Les jolis noms ! ils sont bien féminins tous deux, caressants et caressés comme des diminutifs. Imperia, Morosina l'amie de Bembo, Porzia la belle -sœur de Ghigi, d'autres encore, « dames de cour » ou « dames de palais », vinrent sans doute encadrer en ces loggies légères qui leur parlaient d'elles-mêmes sous des traits et des noms divins bien des heures heureuses, pendant que prélats
et cortegiani imprégnés des ^oûts de Gastiglione s'essayaient, en dépit de la fougue de leur tempérament, à deviser avec honesta, civilta, dolcezza.
Furent-ils émus par l'inutile amour de Polyphème, qui dans la salle d'à côté rêve tristement en regardant Galatée et laisse tomber la syrinx dont il joua pour elle? Malgré le feuillage dont il s'est couronné il est laid, il est fruste, deux vices qui parurent impardonnables aux Hellènes et aux hommes de la Renaissance. L'esthétisme de ceux-ci va même plus loin : ils croient que le bonheur est de vivre en beauté, et cela veut dire à la fois, comme il résulte des œuvres de Castiglione et de Cellini, être beau, vivre au milieu du Beau, et faire de sa vie une œuvre d'art où le beau est de réussir. Raphaël fut heureux d'être beau, et Michel-Ange souffrit profondément de ne l'être point. Voilà pourquoi Polyphème ne pouvait être aimé, en dépit de son amour et de sa flûte de Pan. Pauvre Cyclope! Il aura eu tous les malheurs : il fut la dernière fantaisie d'Agostino, et Seb. del Piombo n'eut même pas le loisir de le terminer. Le voilà donc, incomplet dès sa naissance, puis mutilé, dit-on, par Poussin qui le voulut compléter. Mais on l'aime, tout effacé qu'il soit : il semble ainsi avoir souffert davantage du mal d'aimer, ou plutôt il rentre peu à peu dans la brutesse de la matière, dans la maçonnerie de la paroi, comme autrefois dans le rocher où le mythe antique le confondait encore. Lamentable, il est devenu aussi romantique que le héros d'Albert Samain
qui veut demander aux flots de la mer, moins salés que ses larmes, l'oubli où tout se noie. Par quel caprice Agostino, financier qui ne connut point de cruelles, voulut-il faire entrer dans cet écrin de bonheur qu'est la Farnésine cette image de l'amour dédaigné ?
Et je comprends le chagrin de Polyphème! Ce n'est pas que Galatée n'ait vieilli de son côté et que des barbouilleurs ne l'aient outragée. Pourtant, à qui la regarde avec constance son charme se dégage, vous enveloppe, vous pénètre, comme il pénètre autour d'elle les divinités marines qui s'ébattent, la mer qui sourit , l'air où pousse une génération spontanée d'Amours, et la Nature entière. Imprudent qui l'analyse : n'y touchez pas, il est subtil! Passavant y voit le triomphe de la beauté éthérée sur les plaisirs matériels; Burckardt déclare que la Déesse de l'amour, entourée de nymphes et de tritons passionnément enlacés, n'est que Désir et Volupté. D'autres lui ont trouvé, qui la pureté des marbres antiques, qui la haute inspiration d'Homère, qui un reste de la suavité des madones d'Ombrie. Quelques-uns se contentent de rappeler que Raphaël, en mal d'idéalisme, écrivait à Castiglione qu'il peignait Galatée d'après une idée qu'il avait dans l'esprit. Mais tous commettent près d'elle le péché que commit Psyché sur le lit d'Eros et qu'un élève de Raphaël nous a conté en une fresque du château Saint-Ange : il était assoupi ; une goutte d'huile de la lampe tombe, le brûle, le
réveille..., et il s'envole. Respectez, analystes et critiques, le charme déjà si profané de Galatée : il est subtil, n'y touchez pas!
A la voûte encore l'amour s'exhale, comme le parfum reste attaché au cofFret renversé : ces signes du Zodiaque, ces constellations que nous avons déjà regardées le menton levé, c'est de l'astronomie et de l'ornithologie mythologique, mais c'est aussi de la mythologie galante : c'est de l'Ovide . L'odor di femmina qui sort des Métamorphoses rôde ici autour de Léda, d'Hersé, d'Aglaure et Pandrose, de Scylla qui devint aigrette. Je n'ai pu voir au premier étage ni la grande salle où Peruzzi, presque compatriote de Catherine et de Bernardin de Sienne, deux mystiques passionnés, a peint (toujours d'après Ovide l'aphrodisiaque) Apollon et Daphné, Yénus et Adonis, Bacchus et Ariadne, Diane et Endymion, Céphale et Procris; ni surtout la chambre oii le Sodoma, qui était aussi de Sienne mais aurait pu être de Gomorrhe selon Yasari, a célébré les noces d'Alexandre et de Roxane : près d'une loggia pareille à celle où je suis des Amours dévêtent la jeune femme, et Lui, attend. En bas, c'était une grande scène de banquet, ici c'est une scène d'alcôve : partout le prélude de l'hymen ! Agostino avait autour de lui l'émoi des sens, mais enveloppé du prestige de la mythologie, de l'histoire et de l'art.
Quand je sors, un gardien m'offre l'accès d'un cabinet : il est réservé, donc on se précipite. Hélas! l'amour finirait-il en libertinage ou en orgie à la Farnésine?
Voici une bacchanale de J. Romain, que la patine des siècles Yoile comme d'une fumée d'ivresse, un Silène immonde et magnifique de Rubens, et quatre petits bas-reliefs nerveux et fins du Bernin sur l'un desquels Léda est étendue avec le cygne. Ce sont ici figures arétines, et je me souviens à ce propos que l'Arétin, impure canaille, vint à la Farnésine et se vanta d.' avoir donné des conseils à Ghigi et à Raphaël sur les fresques. Pour mettre en fuite sa vilaine image il n'est que d'évoquer la scène de pudeur charmante qui se passa en ces lieux entre Gellini, très jeune encore, et madonna Porzia, femme de messer Gismondo, « gentile al possibile ed oltremodo bella ». Elle descend voir ses dessins, lui montre un lys de diamants montés sur or et le prie en lui remettant vingt écusde sertir ses autres bijoux. Tout en causant, elle le regarde, le trouve bon et beau (buono e bello) ainsi qu'un éphèbe athénien au temps de Platon; il rougit, elle rougit un peu (arrossita alquanto), et enfin la gentildonna le quitte avec un piacevolissime sourire : c( Addio, Benvenuto *»!...
Pour sortir il me faut refouler le parfum lourd des orangers. Dans le jardin réservé, du côté du Tibre, le jardinier émonde des camélias, secoue de grosses pivoines superbes et niaises comme des courtisanes de Palma. Par le vicolo Gorsini je vois le Janicule, j'allais dire Polyphème, penché sur la blonde nymphe