‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 50 sur 73 · Vita di B., I, xix · texte numérisé non relu

Vita di B., I, xix

du Tibre, qui glisse et échappe toujours : quand le vent passe dans ses pins à aiguilles, c'est un air de flûte qui descend vers les flots. Dans le Transtevère qui grouille autour de l'épicurienne villa, les petites Fornarines à la peau dorée comme le soleil et aux cheveux noirs comme la nuit s'entretiennent près de la friturerie avec les jeunes Chigis en loques qui leur off'rent en hommage une racine de fenouil, une tranche de pastèque. Misère, Beauté, Tendresse s'en vont bras dessus bras dessous, comme trois transtévérines, sous ce ciel oii semble inscrite sur champ d'azur semé de rayons la devise de Léon X, du Médicis délicat qui fut l'ami d'Agostino et l'hôte de la Farnésine : SOAVE.

LE CADRE DE LA VIE PRIÎS'CIERE ! LA VILLA d'esté A TIVOLI.

La Farnésine est une villa urbaine et celle d'un parvenu : la villa d'Esté est la plus parfaite image de la vie princière à la campagne. Le Casino est ici moins expressif que le grand parc qui l'auréole, où rôde encore depuis 1550 l'àme d'un prélat grand seigneur, du cardinal de Ferrare Hippolyte II d'Esté, qui est l'une des plus complètes incarnations du Sur-Homme selon le rêve de son temps et de Gobineau.

Le casino est immense et vide. Zuccharo et Muziano, décorateurs habituels des palais et casins de l'époque, ont jeté sur ses parois un ag-rément facile qui caresse les yeux sans rien dire à l'esprit. Les salons s'ornent d'histoire à allusions, les chambres de mythologie fade, les salles à manger de fruits ou de gibier, et partout des emblèmes ou devises proclament la grandeur des Este ; l'aigle et le lys héraldiques se dégradent lentement dans la solitude.

Le grand attrait, toujours vivant celui-là, ce sont les terrasses qui dominent le parc et l'horizon. Des escaliers moussus descendent vers des bassins et des jets d'eau, plus bas vers des allées ombreuses. A droite, les maisons de Tivoli, dévalant de la colline, vont tremper leurs pieds dans le ïeverone ; devant moi j'aperçois très loin, entre les pointes des cyprès géants, les collines de Sant Angelo, de Montecelio, et le Soracte à trois dents qui s'incrusta dans l'œil d'Horace comme un camaïeu : fond bleuâtre si approprié, qu'on croirait à une de ces fresques trompel'œil des vestibules romains. A gauche, sur les pentes de la Sabine, c'est le poudroiement des oliviers et des avalanches de vignes; la plaine s'étale ensuite où dorment, sous les pins parasols, les ruines de la villa d'Hadrien ; les anneaux visqueux de l'Anio luisent par places, les sinuosités de la voie Tiburtine vont s'amincissant vers Rome dont la coupole vaticane émerge de la brume; enfin, plus rien, qne de l'air bleu qui vibre : on pressent la mer Latine. Sur tout cet

espace le grand soleil verse de l'éblouissement. Il y a sur ces terrasses de quoi passer des heures à contempler. A dominer ainsi les choses, on conçoit un plus vif amour de soi et un orgueil aussi démesuré que tout cela. Quand Sa Grandeur Hippolyte II venait s'accouder à ces balustres pour humer l'air du Latium les terrasses lui soumettaient un gigantesque piédestal, le Monde l'encadrait.

Je descends dans le parc, étage sur la colline : descente longue, lente, scandée de reposoirs, entre les architectures de buis taillé et de lauriers. Partout le silence, l'humidité végétale où bruit la vie infinitésimale, oii dorment les souvenirs. Enfin, me voici dans la vallée. L'âme aussi descend ces étages des choses : car ces jardins sont des compositions fort étudiées, quasi psychologiques, où sont favorisées toutes ses tendances. Aux majestés d'en haut ont succédé les intimités de ce val feuillu : elle planait dans l'espace, maintenant, dans les bosquets fermés, elle se recueille. Pirro Ligorio, l'architecte, qui sait bien qu'elle est docile aux formes extérieures et qu'elle a elle aussi ses terrasses planes, ses gradations, j'allais dire ses gradins, a su faire servir les inégalités du sol à une virtuosité de sentiments.

Et quelle végétation ! Les buis dressent des murailles balsamiques, les chênes verts raidissent leurs petites feuilles, les lauriers centenaires se croisent sur les a gabinetti ». Dans le bas, des cyprès glabres dominent comme des patriarches : ce sont les plus

vieux et les plus beaux des environs de Rome. On a pansé de glaise leurs plaies et soutenu d'étais leurs défaillances. Les Italiens (voyez d'Annunzio) aiment ces ancêtres qui sont la gloire du vieux sol : lorsqu'il y a trois ou quatre ans tomba sous un coup de vent le géant que Michel-Ange, dit-on, avait planté dans le cloître de Sainte-Marie-des-Anges, ce fut un regret universel. Nous nous figurons mal sous notre ciel voilé l'effet décoratif de ces arbres en pareil milieu. Chez nous ils éveillent des impressions funèbres ; ici ils sont le jet spontané de la terre, des amis pour la casa que leur rigidité abrite contre la tramontane et que leur feuillage noir couvre de son ombre. Tantôt fixes dans l'immobilité de l'air ils projettent leur fuseau vers le bleu; tantôt, quand souffle le vent, ils balancent leur cime avec un calme grave. Si du reste on veut savoir quelle beauté ils communiquent à la terre et reçoivent d'elle, regardez les tableaux ou fresques de F. Angelico, de B. Gozzoliet du Pinturicchio. Ce ne sont pas ici, il est vrai, les petites quenouilles toscanes si seyantes à la grâce des horizons florentins : ils sont touffus dès leurs racines, épais jusqu'à la cime, ils ont la gravité romaine et un peu de la grande tristesse du Latium.

Mais les eaux font la villa miroitante et musicale. Quand l'été brûle l'Agro romano, leur fraîcheur reste captée sous ces charmilles. Une branche du Teverone, dont le vert est laiteux, traverse tout le jardin après avoir en des cascades, jets, nappes, orgues hydrauli-

ques, multiplié sa transparence et sa chanson. Qu'elles dorment, coulent ou jaillissent, à elles aussi la passion de la beauté a imposé la forme : ces gens-là ont sculpté l'eau!

Ils lui ont d'ailleurs rendu son antique divinité et fait sa place dans la mythologie qui peuple la villa. Tritons et Néréides soufflent, versent ou pissent l'onde que notre paganisme d'imagination vénère en eux, comme eux en elle. Et puis, la présence de Diane et de Vénus, d'Esculape et d'Hygie, même des Sibylles si aimées du christianisme à demi païen de la Renaissance, fait de ce parc un bois sacré. Au fond d'une allée Diane d'Ephèse étale le mystère oriental de ses mamelles en quinconces : elle était morte avec le grand Pan dès l'époque des bateliers de Pathmos, mais la Renaissance, même avec ses prélats, l'aressuscitée. Je l'ai retrouvée dans une fresque du Casino, où elle trône couronnée de bœufs avec la légende : « Rerum Natura » : je l'avais déjà rencontrée, antique ou moderne, au Vatican, au Capitole, dans des galeries privées, jusque sur une médaille de « Raphaël Sanctius Urbinas » où deux cerfs qui représentent les êtres sont reliés par des festons à ses seins, source delà vie universelle. Mais aucune image ne m'a plus frappé que celle-ci, dans ce parc, parce que le symbole en est plus précis au contact des choses.

C'est que l'humanisme du xvi^ siècle, du moins en Italie, est moins étroit que Taine ne l'a prétendu. Il

lui reproche de n'avoir emprunté à l'antiquité que ses formes, non son âme. Or regardez ce promontoire en rocaille sur lequel le Teverone vient se précipiter : avant que le temps eût rongé les arêtes et comblé les trous la rocaille s'achevait çà et là en forme humaine ; au premier abord on ne voyait qu'aspérités rupestres : à mieux regarder, une Amphitrite et des divinités fluviales surgissaient de la matière indistincte, les stalactites se révélaient progressivement comme une barbe ou une chevelure homériques. Même aujourd'hui ces trous prennent une expression de prunelles et peu à peu le rocher se peuple d'une vie divine. Ce même acheminement de la matière à l'être se perçoit dans l'œuvre de Michel Ange, surtout dans la grotte du Boboli et dans l'inachèvement de tant de ses statues : indiscernable y est la limite précise où la chose inanimée s'organise pour exprimer une âme. Cette parenté inanalysable des êtres et des choses, c'est le sens profond des Métamorphoses antiques. Seul depuis Michel Ange, Rodin eut ce génie mythique qui devine dans la matière brute la velléité du devenir et fait s'épanouir en forme humaine, par des transitions insensibles, l'esprit qui sommeillait en elle. Aussi est-il un dévot de la Renaissance.

Partout d'ailleurs la rocaille étale son artifice studieux ; on l'a contrainte à rappeler non seulement les beautés pittoresques ou la mythologie, mais encore les gloires de Tivoli et de Rome. Ligorio était antiquaire, et je me plais à retrouver ici son archéologie,

de pacotille mais si touchante ! Voici une assemblée de dieux sur leurs socles; la louve, près d'un petit Vélabre stagnant, allaite les jumeaux; une Roma antica minuscule, une Rometta^ montre un petit Forum et de petits temples; sur un petit Tibre vogue une petite nef; sur une collinette se dresse le temple de la Sibylle de Tibur exactement reproduit. Ce puéril hommage à de grandes choses m'a rappelé les lettres d'or qui éclatent sur la casquette des agents municipaux de Tivoli : S. P. Q. T., Senatus Populusque Tivolensis ! Au Pincio n'ai-je pas vu déjà les prestigieuses majuscules S. P. Q. R. sur le képi du gardien des latrines?

Il semble en tout cela que l'artifice empiète trop sur la nature. Sans doute ce jardin est un Parnasse où la nature métrifiée chante l'homme ainsi qu'une pastorale de Sannazar, du Tasse ou de Guarini. L'homme n'estil pas le centre de tout, surtout quand il est prélat romain et de maison régnante? Mais n'exagérons rien : dans la souplesse de leur dilettantisme ils ont voulu connaître l'agrément de la nature libre. Ici encore tant pis pour le dogmatisme catégorique ! Ces allées sont en ligne droite, mais dans les cadres qu'elles déterminent s'épanouissent des boscos épais où le mystère dort. Il n'est guère de villa du temps qui n'ait le sien, où lauriers et chênes verts mêlent sans pensée leurs feuiliées ingénues; le Boboli à Florence, les parcs de Castello et de Pratolino, Doria à Gênes, Médicis, Mattei et Golonna à Rome ont le leur où par

delà les perspectives géométriques l'œil et l'âme se ménagent des évasions. En somme l'humanisme de la Renaissance est éclectique : il va de l'antiquité à la nature humanisée, et de celle-ci à la nature sylvestre. Il est comme le Téverone même qui serpente à Tivoli du roc fruste au temple romain de la Sibylle et de là dans le jardin arrangé, ou encore comme les nonchalantes rivières de Touraine, le Loir et le Cher, qui italianisent depuis Ronsard et ronsardisent en reflétant tour à tour les loggie « à l'antique », les parcs ordonnés, les saulaies prime-sautières de la rive.

Voilà le cadre, voici le portrait. Ils sont faits l'un pour l'autre, puisque c'est l'original du portrait qui a choisi son cadre. Hippolyte IP est fils de Lucrèce Borgia : c'est un illustre début. Lucrèce en était à son troisième mari, Alphonse, qui en était à sa seconde femme en attendant la troisième. L'enfant est élevé à Ferrare au milieu des poètes, artistes, bouffons, condottieri, et, s'il faut en croire Guichardin^, de la passion et du crime. Voici en effet comment son oncle Hippolyte I", cardinal de Ferrare, aimait et entendait se faire aimer : très épris d'une dame qui fait le bonheur de son frère naturel Jules d'Esté, il lui reproche son indifférence; comme la dame s'excuse sur la

1. 1309-1572. — Cf. Seni, la Villa d'Esté in Tivoli, Roma, 1902.

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