XVII
sculpturale l'a formée, ménageant les saillies et les creux selon une loi infaillible de beauté; et chaque jour les dieux lumineux combinent des harmonies qui varient son expression vraiment humaine. Toute image de Rome, estampe, peinture, par quelque côté qu'on ait pris le modèle, est une ligne brisée dont la logique vivante a pour une àme d'artiste l'éloquence d'un sentiment.
Ce visage était plus expressif encore; moins doux assurément, mais plus énergique : car le relief des collines s'est au cours des âges, par l'hostilité des éléments et le labeur des hommes, atténué, égalisé. Ces effigies vigoureuses sont des « médailles romaines », presque effacées par l'usure séculaire. Martial et Juvénal se plaignent de l'essoufflement quotidien à escalader les pentes qui mènent chez les riches patrons. La cime du Capitole était plus fîère, quand s'y dressait la citadelle où nos pères se voulurent hisser, et le bois de l'asyle ombrageait une dépression profonde. Les vers de Virgile, où se creuse la caverne de Cacus, où s'effile l'aiguille rocheuse renversée par Hercule, évoquent du vieil Aventin une vision hérissée. Un monte Giordano, aujourd'hui affaissé, domine les chroniques du moyen âge; et le tunnel du Quirinal transperça une maison étrusque ou italiote, dont l'âme ténébreuse est restée dans le souterrain. Je sais bien telle ruelle, au pied du Capitole ou du Janicule, dont les amoureux de Rome sont presque jaloux parce qu'ils y retrouvent la chère
illusion de la colline vierge; mais dans l'aspect général on ne trouve plus qu'urbanité. C'est qu'elles ont envoyé leurs terres à la plaine; et Rome est en un sens oppressée aujourd'hui sous le genou des sept collines comme le Titan sous l'Etna. Il est vrai que ce qu'elle perd d'un côté elle le regagne de l'autre, car si ses éminences primordiales s'abaissent vers la plaine, d'autres ont surgi de la plaine même : le Testaccio est fait de poteries brisées, le monte Citorio de décombres et de gravois. Et ainsi le visage de Rome, qui d'ailleurs connaît les convulsions sismiques, a la mobilité interne de la vie. Telle qu'elle est, portant ses collines et assise dans le grand cirque du Latium, elle justifie encore l'étymologie orgueilleusement fausse des anciens : elle est Pa)[i.7j, la Force.
C'est au Belvédère du Vatican, près du torse d'Hercule, que j'ai le mieux perçu cette plasticité vigoureuse. Le dynamisme de la colline s'achève, se formule tout naturellement en l'œuvre d'art. Sa loi profonde, qui n'était que nécessité, prend conscience d'elle-même dans l'effort du demi-dieu, et s'épanouit en beauté. Mais, surtout, penchez-vous au balcon de la salle ronde contiguë, qui vous amène devant le Soracte, la Sabine et le massif Albain. Regardez le torse, puis les monts : la ligne de l'un, l'échiné des autres se développent suivant un rythme identique; une même finalité organique soulève les protubérances du Soracte et celles du vainqueur d'Antée ; un même principe d'adaptation nécessaire a modelé dans
l'œuvre grecque ces biceps monfcueux, et dans la nature ces épaules presque héroïques. Que la Terre, sous le froid des antiques glaciers, se raidisse; qu'Hercule contracte ses muscles pour les douze travaux, c'est le jeu des forces éternelles. Aujourd'hui Hercule et les monts se reposent; mais l'on imagine très bien, gravée à la base des collines intérieures ou extérieures de Rome, la signature d'un sculpteur, comme celle qui s'inscrit au socle de la statue : « Apollonios Nestoros d'Athènes exécuta ». Par là elles sont humanistes, je veux dire qu'elles ont la vocation de l'humanité : le Soracte, dans une grisaille de J. Romain au Vatican, prend à sa cime la forme de saint Oreste; le Gapitole et le Palatin, non seulement ont porté les dieux et les hommes, mais encore ont reçu de ceux-ci une forme voulue, ont été taillés à la main pour les nécessités de la défense ou la beauté du piédestal. Us me rappellent cette montagne de marbre, sur la mer, aux environs de Carrare, que Michel-Ange, selon CondiviS voulait tailler en colosse; ces reliefs géologiques sont des morceaux du Cosmos sculptés par l'anthropomorphisme.
Sur plusieurs des collines montent des escaliers, degrés de gloire et de pouille. Préférable est la route, plus poétique souvent en ses tournoiements, et où l'on possède la terre fameuse, chaque pas étant acte de maître. Mieux vaut encore le sentier, quand il y en