Vita di M. Buon, chap. xxiv
a un : le vicolo San Pancrazio, au Janicule, sommeille entre des jardins; les raidillons du Pincio, derrière Sainte-Marie-du-Peuple, virevoltent dans un bois sacré, et Féchelle de Gacus bouscule les plus vénérables débris de la Roma Quadrata. C'est dire que la solitude y monte en notre compagnie. Dès le vi^ siècle l'exode vers le Champ de Mars était accompli : les aqueducs éventrés n'apportaient plus d'eau là-haut. Sur les hauteurs, du reste, la vie toujours se raréfie. Seuls le Quirinal et l'Esquilin portent la fébrilité moderne; sans doute aussi les somptueux équipages roulent sur le sable du Pincio et les automobiles halètent sur la croupe du Janicule ; mais ce n'est plus l'activité nécessaire qui vaque en bas aux besoins de l'existence : c'est la vie des riches loisirs. Sur les autres se déploie, surtout le soir, un magnifique silence. L'Aventin est resté désert depuis l'antique malédiction, le Caelius méridional croupit dans la malaria et les déjections de la misère, le Capitole n'a que sa vie municipale et celle des touristes intermittents; le Palatin, à peine réveillé dans la journée par le caquet des archéologues improvisés, se rendort au coucher du soleil sous le vol sombre des corbeaux. Nulle part la solitude des crépuscules n'est plus tragique.
La végétation, les églises et les couvents ont remplacé la vie. A la nature comme à la foi sont propices la liberté et l'isolement des hauteurs. Qui n'a dans les yeux les lauriers du Janicule, les chênes-verts du Pincio, les cyprès graves de la villa Mills, les fron-
daisons délicieusement romantiques de la villa Mattel où se nichèrent de royales amours? Et ne serait-ce, sur l'Esquilin aride, devant la basilique Eudoxienne, que ce svelte palmier solitaire, élégiaque et nostalgique comme si on l'avait exilé d'une fresque du Pinturicchio ! Le Gapitole lui-même n'a pas voulu mentir au souvenir de l'intermontium buissonneux où Faunus faisait sa sieste. Sous le silence de ces feuillages, ou auprès, la foi psalmodie encore. Toutes ces collines ont des basiliques, certaines comme l'Aventin et le Cœlius en portent cinq ou six, isolées chacune en sa prière, là même le plus souvent où s'érigeait le temple antique dont elles ont emprunté les colonnes. Au « tramonto », bien que Rome ne soit plus r« Isle sonnante », les campaniles, par toutes leurs baies carminées comme des lèvres, épellent l'Ave Maria.
A mesure que l'on monte des bas quartiers sur la colline, le tumulte, la plainte de l'humanité s'apaise : on entre dans la sérénité. On a plus de ciel autour de soi, les horizons reculent de tous côtés jusqu'à la Sabine, aux monts Albains, à l'Étrurie. Dans les soirs radieux, l'Ara Cœli et la Trinité des Monts tendent comme des ostensoirs leurs façades qui flamboient. Même pour ceux qui n'ont conservé qu'une vague hérédité chrétienne les collines de Rome sont des « Méditations poétiques et religieuses ». Honni soit qui mal y pense, chacune d'elles est une « Elévation ».
Et chacune a sa physionomie. A force de prononcer
OU d'entendre leur nom, on finit par voir en elles des personnes, plus petites dans la grande. Je monte au Pincio comme on gravit l'escalier d'une maison à trois étages pour visiter un ami. Leur souvenir très distinct s'est même fixé pour moi dans un geste ou une attitude historiques, où l'âme de chacune a passé. Toujours je verrai sur le Janicule le Tasse aveugle et fou, assis près du chêne que la foudre a cassé, et regardant à travers ses yeux embrumés l'espace oii il ne fait plus qu'entendre Rome. Le Pincio m'est inséparable de Bélisaire épris de remords, songeant devant Rome étalée qu'il a violé la Cité sainte, déposé le Pape Sylvère par la fantaisie d'Antonine. Sur le Palatin le bâton de Romulus découpe dans le ciel l'espace augurai que vont traverser les vautours ; de ce geste circulaire qui fauche l'horizon comme le paysan fauche son pré, l'Arcadien Evandre montre à Enée les environs où déjà les souvenirs poussent dru. Sur le Capitole, Rienzo explique au peuple déchaîné ses droits, tels qu'ils résultent de la Lex Regia, conservée aujourd'hui au musée d'à côté. Dans la haute tour du Latéran, à la lueur d'un flambeau qui scintille dans la nuit, le Pape Sylvestre rêve que malgré l'an mille la Papauté n'a pas fini son destin. En son aspect actuel, chaque colline reste individuelle : si la Célimontane est une paysanne qui cultive des légumes, si la Pinciana est une cosmopolite qui offre des fleurs de cinq à sept avec un sourire fardé, la Yaticane est une nonne qui marmotte ou intrigue, et la Gapitoline
une virago assez vaniteuse, qui gère les affaires municipales sous l'enseigne S. P. Q. R.
Le relief des collines de Rome s'est imposé à son âme, qui est fort diverse. « A Rome, dit Stendhal, la largeur d'une place change les mœurs. » L'uniformité croissante de l'éducation les égalise de plus en plus, comme le temps nivelle les collines elles-mêmes; mais naguère encore, si le Tibre faisait aux Transtevérins, aux insulani une âme renfermée, le Rione Monti avait « des gens terribles )>. Stendhal, père spirituel de Taine, se pâme d'aise devant les beaux crimes où explose l'énergie des Montigiani. Aujourd'hui elle s'est adoucie : sur l'Esquilin et le Quirinal, là où les jardins et les vignes manifestaient jusqu'en 4870 encore la spontanéité de la nature, des maisons de rapport, des pensions de famille et des hôtels se sont élevés, où l'on n'assassine plus que la bourse de l'étranger. Chaque colline produit son cru sous le soleil : à l'ouest et jusqu'au sommet du Pincio on héberge le barbare nordique et on l'entoure de modernité, en deçà la bourgeoisie vaque à ses affaires. Le Vatican, qui fut la colline des oracles et le siège du Phrygianum où le sang des tauroboles pleuvait sur les dévots de Cybèle, est resté la colline sainte et sacerdotale : le monde noir y va et vient autour du Palais, j'allais dire de la Regia, d'où le Pontifex Maximus fait descendre sur la catholicité la parole infaillible : Yates, Ycticanum!
Chaque colline a son « point de vue ». C'est dire
que Rome en a beaucoup, et qu'aucun n'est identique à l'autre. Elle est ainsi à elle-même un miroir multiple et complaisant; d'ici ou de là, tournant autour de nous comme un univers, elle est l'Orbiset l'Urbs. Toujours nouvelle à mesure qu'on change de poste, c'est la ville aux centres divers, dont la circonférence se déplace comme eux. Elle finit par rester dans l'imagination avec cette forme circulaire qui est chez Dante et dans presque tout le moyen âge la figure mystique de l'infinitude et de l'éternité. Elle est Roma Rotunda.
Aussi l'antiquité et le moyen âge ont-ils perçu sa secrète harmonie avec la forme supposée du monde, qui ne lui était que ceinture ou couronne. Circulaire dans l'anneau des sept collines, elle a élargi presque indéfiniment les ondes circulaires de son Imperium. La caput trouvée sur le Gapitole, le milliaire d'or au Forum et au centre du système des voies romaines, la légende médiévale des clochettes du Gapitole où tintait immédiatement l'écho des émeutes en quelque point de l'Empire, la légende de l'Arche de Noé s'arrètant dans le Déluge sur le Janicule ou le Palatin, l'autorisèrent à s'identifier presque à l'univers, dont elle se crut l'ombilic ^ Yoilà pourquoi Roma Rotunda est restée par essentielle destination Cosmopolis; et pourquoi, ouverte à tous et vraiment mondiale, bien qu'en un autre sens que sous l'Empire, elle a aimé
1. Cf. Arturo Graf, Roma nella memoria e nelle imaginazioni del medio evo, Turin, 1883, 1" vol.
SUR LE PINCTO. 13
d'un instinct confus l'architecture circulaire qui s'arrondit dans ses théâtres, ses amphithéâtres, ses mausolées, ses cintres graves, ses temples à coupole, ses voûtes et absides. C'est la courbe autochtone, à son tour génératrice, que le génie romain prit à la forme de son horizon et à la vieille cabane italiote pour en faire le schème de soi-même et de son idéal.
L'attrait passionnant du Pincio est en lui-même et dans ce qu'il montre. Placez-vous sur la terrasse qui s'avance comme une proue au-dessus de la place du Peuple : les colonnes rostrales achèvent l'illusion d'une galère en marche vers le Tibre. La ligne de l'horizon se module dans le bleu avec une netteté vigoureuse et grave. Trois notes de contralto lui donnent son rythme : à gauche le Janicule, long plateau que scandent à son tour les pins solennels et le Garibaldi équestre, d'un héroïsme si tranquille; au milieu, Saint-Pierre sur sa colline vaticane, qu'assombrissent les jardins pontificaux; à droite le mont Mario, qui bombe comme un bouclier sur la terre martienne. Des trois, celui-ci est le plus fier : comme il s'érige et s'isole avec décision, il s'impose aussi
fortement à l'imagination qu'à la plaine. Dante en fait le symbole de Rome même, qu'il annonce et domine. Les pèlerins du moyen âge, à genoux là-haut, faisaient courir leurs cantiques sur ce prélude de la vaste symphonie étalée à leurs pieds. Au Vatican, dans les fresques du Triomphe de la Foi, de Léon I" arrêtant Attila et de la victoire de Constantin, Raphaël et Jules Romain dressent à l'arrière-plan sa force calme. Quant à l'ensemble, c'est un fond de majesté et de noblesse prédestiné au « tableau historique » . Si notre Poussin venait ici même le contempler si souvent, à l'heure vespérale où les profils s'épurent, c'est qu'il y reconnaissait, réalisée, concrète, la loi de son propre génie : cela est en effet admirablement « composé ».
Entre cet horizon et le Pincio, c'est la vallée, qu'oppresse le tumulte des toits bruns ou gris, le Saint-Ange casqué et ceinturonné comme un féodal, et les maisons modernes à cinq étages. Le Tibre laisse à peine entrevoir sa boue jaune. Ce furent là jadis les prés de « Néron », où son âme maudite errait la nuit sur l'aile des corbeaux. Le Tibre y poussait parfois sa colère, et, quand il se retirait, mal apaisé, laissait dans le limon dragons et serpents qui vomissaient la peste. Après la peste, le meurtre : sur les berges autrefois désertes don Juan de Gandia fut assassiné par son frère César et jeté à l'eau. Tout cela est du passé, mais revit, du moins en son aspect du xwnf siècle, dans les merveilleuses petites aquarelles de Yanvi-
telli : j'y ai revu l'herbe rase, et des flâneurs à l'aventure sous le frisson des peupliers*.
Ramenez vos regards sous la proue, je veux dire sous la terrasse. C'est la place du Peuple, où s'ouvre la Rome mondaine et riche : le Pincio, en effet, écran aristocratique, intercepte à demi la vieille cité, moins peuplée et plus pauvre. Ici, entre l'obélisque de la Trinité et la colonne de la Conception, « FEnfant de Volupté » a suspendu en ex-voto son cœur catholique et païen. De cinq à sept en avril et mai, entre les étalages d'objets d'arts, le miroitement des équipages et les bottes de fleurs, on trouve « recueillie comme une essence dans un vase toute la souveraine douceur de Rome ». Quant à la piazza elle-même, comme elle est jolie, et italienne! Trois églises, comme une triple bénédiction; trois fontaines, dont deux s'épanchent dans des sarcophages antiques, et l'autre chante autour d'un obélisque égyptien, qui marque de son ombre allongée l'écoulement des heures. Les jardinières qui viennent de la campagne s'arrêtent, les chevaux s'abreuvent lentement, puis repartent dans un cahot de vieille ferraille pour alimenter le bienêtre voisin. Grandeur et familiarité, tout se mêle en cette ville, qui, bien que trois fois millénaire, recommence une Yita Nuova. Rappelez-vous la place de la Concorde, et comparez. Mais c'est la porte du Peuple, autrefois la porte Flaminia, qui nous attire. Tant de