‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 52 sur 73 · Epîtres, XLII · texte numérisé non relu

Epîtres, XLII

avons quelques raisons de croire qu'Hippolyte, sans lui demander compte de ses accrocs au Carême, lui parlait de la France délectable où ils avaient de communs souvenirs.

Car Hippolyte nous appartient presque : apparenté à François F' par sa belle-sœur Renée, il est l'hôte familier de sa cour, puis de la cour de Henri II. Arrivé tout jeune pour se parfaire en courtoisie, il réussit à merveille dans un milieu du reste tout italien et quasi florentin, où affluent artistes et savants du Lung'Arno, où fleurissent passions, « combinazione », goût des arts, sous la lointaine mais benoîte sollicitude du pape Clément VII, qui est lui même un Médicis. Je ne connais pas de portrait d'Hippolyte à cette époque; mais un dessin à la plume et la médaille de Poggini, postérieurs, nous le montrent maigre et délicat, fort grand seigneur plutôt qu'ecclésiastique, l'air doux sans rien d'onctueux, avec beaucoup de finesse dans le regard; une grande barbe lui donne l'air dun missionnaire, diplomatique sans doute, car c'est ce talent de diplomate qui va faire sa merveilleuse fortune.

Du Roi au Pape et réciproquement il est l'indispensable intermédiaire et de Rome à Paris il brûle bien des fois la route. Cardinal en 1539, il est du Conseil privé de François ï", protège les aff'aires de France à Rome, administre le patrimoine de Saint-Pierre, cumule ou échange évêchés et archevêchés à grosses prébendes : j'ai récemment retrouvé son souvenir à

Auch dont il fut encore archevêque; c'est lui qui fit commencer pour la cathédrale le superbe porche à trois baies pareil à un arc de triomphe,... le triomphe de sa grandeur et de la deuxième Renaissance. Titulaire de riches abbayes, comblé de dignités, il est si papable, que dans trois conclaves son nom est mis en avant avec l'appui des porporati français. Légat du Pape au colloque de Poissy (1561), le beau-frère de Renée de France et l'ami de Maître Clément se montre si conciliant à l'égard des réformés que chaque courrier lui apporte un blâme de la Curia romaine.

Mais la diplomatie n'absorbe pas cet Italien du Ginquecento. Sa vie est une œuvre d'art harmonieusement composée d'action et de beauté : pour exalter en effet toutes ses puissances, il veut tour à tour mener les hommes et jouir des choses; et peu à peu s'épanouit cette sensibilité rare dont la création de la villa d'Esté sera comme la fleur. Mécène de race, d'éducation et de volonté, il groupe autour de lui les artistes et écrivains de l'époque, français ou italiens, voit avec bonheur venir à Paris le vieux Léonard de Yinci et A. del Sarto, et partage l'engouement de François P' pour le Rosso et le Primatice dont il visite assidûment les fresques aux galeries de Fontainebleau. N'est-ce point ici qu'il aurait conçu l'idée de sa future villa?

Mais entre tous les artistes Gellini a sa prédilection. Italien et du xvf siècle, Hippolyte devait aimer l'orfèvrerie, qui est à la fois riche de matière et si délicate de travail. « C'est pour lui, écrit l'artiste, que j'avais

commencé un bassin en argent orné de poissons en bas-reliefs d'un tel goût, qu'on ne savait qu'admirer le plus, de la richesse de l'invention ou de l'art des ouvriers. Le cardinal venait chez moi deux fois par jour, et nous passions ensemble quelques heures en gaies causeries. Il me donna aussi à faire son cachet épiscopal, du format de la main d'un enfant, où j 'intaillai en creux deux petits sujets. En son contentement, il aimait à comparer ce cachet aux sceaux des autres cardinaux de Rome \ » C'est le cardinal qui en 1538 le fait sortir du château Saint-Ange oii il était emprisonné sous l'inculpation d'avoir volé les bijoux du Saint-Siège, le présente à François I", l'installe à Paris, le protège contre la haine de la duchesse d'Etampes, maîtresse du Roi, et réussit à le retenir cinq années durant lesquelles il sculpte pour le Roi la nymphe de Fontainebleau et cisèle pour lui dans les ateliers du Petit-Nesle des vases d'argent et des aiguières d'or.

L'humanisme l'attire autant que l'art : il recherche à Rome Paul Jove dont les « Poissons romains » ne le font point rougir, chérit M. Antoine Muret sans lui demander compte de ses vices contre nature ni de sa fuite de Paris à Toulouse où il fut brûlé en effigie ; aux yeux de Sa Grandeur, d'ailleurs très pure de mœurs, le talent absout, et quatre lignes de beau latin compensent bien quelque licence latine. C'est dire l'afFec-

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