‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 53 sur 73 · Vi*a di B. CellinL liv. II · texte numérisé non relu

Vi*a di B. CellinL liv. II

tion qu'il voue à Paul Manuce : il lit un des premiers les œuvres de Gicéron dans le beau texte récemment sorti de l'imprimerie Vénitienne et orné de l'ancre où s'enroule un dauphin. Yoilà comment il appelle les talents ou les génies de son temps à collaborer à son dilettantisme; ardent à moissonner son siècle, il ne prononcerait jamais le mot amer de Pétrarque : « Qu'il est triste d'avoir des contemporains ! »

Nous voici revenus en Italie avec lui. En 1550, nommé gouverneur de Tivoli, il partage son séjour entre Rome et son gouvernement; les fêtes de son entrée à Tivoli sont dignes de l'antiquité : ainsi qu'autrefois le Sénat et le Peuple romains allaient jusqu'au pont Milvius au-devant du cortège de César, les Tiburtins se rendent au Ponte Lucano et suivent en jouant des trompettes le char traîné d'esclaves maures où Sa Grandeur est debout comme un Imperator. Tels les « Triomphes » que les peintres de la Renaissance ont prodigués sur panneaux, toiles et parois. Sans tarder il fait construire dans la « Yalle gaudente » la magnifique villa pour laquelle il quittera tous les étés son palais du Quirinal. Déjà, à l'ombre de ces monts Sabins, sous l'œil des bienveillants cyclopes qui s'appelaient le Catilius et le Lucretiie, Horace, Q. Yarus, Catulle, Mécène, Hadrien étaient venus installer leur épicurisme voluptueux ou

leur lassitude des affaires ; ils cherchaient cet air qui blanchissait l'ivoire, cette fraîcheur qui s'élève de l'Anio multiplié, ces horizons qui s'étalent comme une mer figée où s'ancre la galère de Rome.

Le cardinal est fait pour goûter la poésie du site : comme il sent et vénère la vie sacrée des choses, il interdit de le déboiser; lui aussi il aurait exhalé une Élégie contre les bûcherons de la forêt de Tibur ainsi que fit Ronsard contre les « sacrilèges meurdriers » de la forêt de Gastyne; et il avait entendu le Tasse lui réciter la supplication de Glorinde ^ blessée par l'épée de Tancrède dans le cyprès où sa chair et son âme ont passé : « Tancrède, ces rameaux sont animés; homicide qui les blesse ! » Voilà pourquoi il érige ici sa villa, parmi la paix élyséenne des oliviers. Ligorio, à la disposition duquel il met les trésors rapportés de France, bouleverse le sol pour lui donner la forme, arrache les rochers, supplicie la nature; comme le Basileus oriental que gênaient pour passer en Europe l'Athos et l'Hellespont, le cardinal sépare ce que les dieux ont uni et joint ce qu'ils ont séparé. Il détourne chez lui l'eau de l'Anio et de la Rivellese, et, dans la rosée irisée, Ligorio fait sortir de terre le casino, que fleurissent de fresques les deux Zuccheri, Muziano et Tempesta. Pour l'orner il réveille de son sommeil millénaire la villa d'Elius Hadrien, là-bas, sous les cyprès : on en fouille les ruines, on en exhume des

Page 1