Gerusalemme, XIII
Vénus et des Dianes, des Pallas et des Cupido de Vottima maniera antica en marbre grec, voire une Psyché « avec ailes de farfalla ». C'est l'empereur qui orne le casin du Cardinal! Du reste la proximité des deux villas, l'antique et la moderne, est à elle seule un symbole : chaque fois que je suis monté lentement de la vallée à la colline entre les vieux oliviers, j'ai cru suivre le lent travail des âges qui a tiré de la mort une résurrection, de la ruine une Renaissance.
En 1570 la villa est épanouie, les fresques des appartements sont dans leur éclat; dans le parc les buis et les lauriers déjà hauts forment la haie, raides comme des lansquenets. C'est peut-être alors que Muretus lui consacre deux délicieuses odelettes horatiennes (Opéra, t. IV, Vérone). Je crois voir Sa Grandeur aller et venir sur les terrasses à balustres : on dirait que le jardin tout entier aboutit là-haut à cette fleur unique, fleur de pourpre cardinalice. Mais la voici qui descend dans le parc : les bosquets l'invitent à des pensées amènes, elle murmure des vers de l'Arioste ou quelque baladinage marotin qu'écoutent les « gabinetti » confidentiels. Après avoir pensé à Rome où Pie V, moine austère, fait peser sur le Sacré Collège une lourde inquisition; à Ferrare où son neveu persécute le Tasse, puis à la cour de Charles IX où la paix de Saint-Germain fait refleurir pour quelques mois liesse et courtoisie, elle rêve d'art, d'une coupe aux formes inédites, et surtout de faire couler en douze tables de bronze les Métamor-
phoses d'Ovide ; dans les allées sinueuses elle va lentement, un peu lasse de ses soixante ans, et passe devant la Diane d'Éphèse qui avance ses bras hiératiques et sourit.
C est qu'elle et lui ont le droit d'être contents de l'œuvre accomplie : le jardin est à souhait pour le goût de l'époque, qui savoura la joie d'exister; et s'il écouta jamais des hymnes ou des plaintes d'amour, c'est qu'il avait le premier conseillé d'aimer. « Ici, dit une nymphe d'Armide, on goûte cette joie que l'antique humanité goûtait, libre, aux siècles d'or. » Malgré le silence des documents il est probable que, du moins après la mort du cardinal, Eléonore a conté à ces lauriers son secret que nous cherchons toujours; plus probable encore qu'avant de lire à Hippolyte son Aminia et sa Gerusalemme le Tasse prit dans le parc où je suis le modèle du jardin d'Armide. Dessin et style sont identiques : « Eaux dormantes, ruisseaux limpides, arbustes, collines agrestes, vallons ombreux, ils embrassent tout d'un regard.... On croirait, tant la simplicité se marie à l'adresse, que les ornements et le site sont naturels. La Nature semble avoir voulu imiter l'Art dont elle est le modèle. L'air est soumis aux volontés d'Armide; des oiseaux sous le vert des feuilles modulent leur volupté, le vent murmure et fait chanter l'onde et l'ombre. » Il y a dans ces lignes comme une ardeur latente et ce sont bien ici et là deux jardins passionnés. Deux ans après qu'il eut achevé la Gerusalemme le Tasse était
enfermé comme fou au couvent de San Francesco; décidément, ces buis qui s'écartent n'ont point vu passer que « l'amour vainqueur et la vie opportune ». Mais ce fut un lieu commun de la Renaissance, comme des élégiaques ioniens et latins, que l'indissoluble fraternité de l'Amour, de la Douleur et de la Mort.
Le cardinal meurt en 1572. J'ai lu son testament, fait à Rome en son palais de Monte Giordano « à dix heures de la nuit, dans sa chambre, sept luminaires et plus étant allumés ». En un latin magnifique, qu'emplit déjà la majesté de la Fin, il déclare que « rien n'est plus certain que la mort ni plus incertain que son heure », recommande son âme à « Deus Optimus Maximus et à toute la Guria céleste », et ordonne que son corps soit enseveli dans l'église des franciscains de Tivoli ^ On lui avait reproché d'engouffrer dans sa villa des millions qui auraient dû aller aux pauvres, et le voilà, lui le prince pourpré le plus riche de son temps, qui prend chez les poverelles de Saint-François son éternel repos ! Plus savoureux encore sera le testament de son neveu et héritier, le cardinal Louis d'Esté : il lègue son corps à la cathédrale de Tivoli, ses viscères à Saint-Louis-des- Français à Rome et son cœur à la France. Vraiment, quelque chose de nous, un lointain parfum gallique erre toujours sous ces lauriers.