‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 55 sur 73 · Cf. Seni, à la fin, Memorie storiche · texte numérisé non relu

Cf. Seni, à la fin, Memorie storiche

La splendeur de la villa dure encore un siècle. Louis d'Esté y jette des prodigalités qui émeuvent les chroniques contemporaines. C'est l'époque historique : papes, princes, bourgeois viennent admirer ce chef-d'œuvre dans l'art d'orner sa vie, de l'encadrer de beauté. Alors Montaigne la vient visiter. Hélas! notre gascon, enfermé dans son moi, est bien étranger au sentiment élégiaque de la nature : il est frappé de la musique des orgues hydrauliques, où l'eau « agite l'air qui y est et le contraint de geigner pour sortir » ; et c'est une joie d'enfant quand les oiseaux mécaniques se mettent à chanter ou que des jets perfides le compissent dans les labyrinthes. Si Montaigne a la sensibilité courte, de Brosses a trop d'esprit : toute grande poésie lui échappe.

Mais les artistes ont aimé la villa : Dupérac, Pérelle et Israël Silvestre la pourtraicturent en estampes, comme on se hâte de fixer les traits de la jeunesse éphémère. Velasquez, Fragonard et Watelet adorent son déclin, si mélancolique. Et ils ont raison, car elle est dans son demi-abandon d'aujourd'hui plus charmante que jamais; à la beauté des édifices et des arbres le temps ajoute sans cesse, surtout quand il retranche. Elle est aussi plus évocatrice, car les âmes défuntes (notre romantisme le sait bien) n'habitent point les choses neuves. G. d'Annunzio, passionné des belles villas romaines, y a promené ses lyriques

pâmoisons. Le maître J.-P. Laurens, qui sait ce que l'histoire ajoute d'intérêt à la beauté ingénue des choses, avoue pour elle une admiration enthousiaste. Son fils a bien voulu m'exprimer la sienne, qu'il a fixée dans un tableau fort suggestif : pendant que fuient en perspective la solennelle avenue de cyprès, les escaliers à balustres et le casino, des jeunes femmes au premier plan dansent un chœur éperdu. Artifice destiné à reculer le fond? Peut-être; mais aussi, comme chez Corot, symbole du paganisme voluptueux qui glisse partout sur la terre de Saturne. Cette œuvre se dénomme la « Ronde » : une de ces rondes latines, sans doute, oii l'on croit entendre courir dans le vent le sabot des Faunes. « Renaissance » est ici un mot vide de sens, car l'âme antique n'y fut jamais tout à fait morte, et, comme dans le tableau de P. Albert Laurens, naïades, oréades et dryades y dansent toujours... Voilà pourquoi les plus enviables ici ce sont les simples touristes, quand ils sont simples; le plaisir ingénu qu'ils sentent monter en eux est le plus vivant commentaire au sens de la Villa d'Esté : c'est ici que l'aristocratie italienne de la Renaissance a le mieux réussi à exprimer sa passion et son génie du bonheur.

LA SPIRITUALITE. 21 o

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