LA SPIRITUALITÉ ! LA CHAMBRE DE LA SIGNATURE
Je me suis abandonné avec la Renaissance romaine au culte de la vie universelle, du Mythe où l'antiquité humanise et divinise la Nature, de la Beauté et de la vie heureuse. Ce paganisme voluptueux est évidemment ce qui frappe le plus, dans la Rome du xvf siècle, les yeux et les sens; dans les premiers jours surtout, quand on court des Loges aux appartements du Saint- Ange, de la Farnésine aux villas d'Esté ou du Pape Jules et à la villa Madame, de là dans les galeries dont certaines, telles les galeries Gorsini et Borghèse, sont le triomphe du Ginquecento, on est enveloppé, baigné de la Dionysie universelle. Et pour peu qu'on apporte après Taine des idées préconçues sur le splendide épanouissement de la plante humaine, ou après Burckardt sur l'expansion de la virtù ; qu'on ait devant les yeux le Sur- Homme de Nietzsche ou qu'on ait reçu de Gobineau le goût de la « volonté de puissance » , alors on ne distingue plus l'âme, qui pourtant ici n'a jamais perdu ses droits. Il y a mieux dans la deuxième Renaissance que la faculté de jouir de la Nature, de la Yie et de soi-même : il y a une spiritualité très haute. Aux yeux avertis elle est partout, au plus profond des œuvres; mais le meilleur en est concentré dans la
Chambre de la Signature au Vatican, comme une essence en un coffret précieux. Je n'ai pas la prétention de découvrir la plus célèbre des Stanze, mais j'y veux chercher, pour le dresser en face du Faune, le triple idéal oii l'àme du Rinascimento s'est élevée dans une exaltation très pure : l'idéal apollinien, platonicien, mystique, sublimés encore par leurs mutuelles pénétrations.
L'apollinisme, c'est la raison lumineuse qui devant les puissances obscures de la Nature et de l'Instinct garde la réserve et se garde. Écoutons la leçon que nous donne, là-haut à la voûte, Apollon châtiant Marsyas ; le dieu de lumière remplit cette Chambre de la Signature oii tout est composé selon un profond hermétisme. S'il châtie le satyre, ce n'est pas pour le seul plaisir de renouveler ici les attitudes harmonieuses que tant d'œuvres antiques ont fixées pour la joie des yeux. Raphaël n'a pu connaître le Marsyas du Forum sculpté aux anaglyphes de Trajan, ni celui de Myron qui danse au Lateran en jouant de la cymbale, ni le Scythe écorcheur qui aiguise son couteau aux Uffizi, ni la statue des Conservateurs émouvante comme un Christ, ni la statuette et le sarcophage de la galerie Doria, ni enfin la vibrante mosaïque du Musée des Thermes que signa l'Alexan-
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drin Seleukos : ces œuvres n'étaient pas découvertes. Sans doute il a pu voir la scène sur des monnaies de la République et des médaillons de l'Empire, étudier surtout le magnifique Silène des Uffîzi ricanant et cornu, que Donatello, dit-on, restaura; il garde encore des traces de peinture rouge, rouge comme du sang figé. Et il a certainement connu la fameuse cornaline intaillée qui fit les délices de Laurent le Magnifique et que j'ai revue en sa transparence sanguine au Musée de Naples (n° 213). Mais les autres mythes lui offraient d'aussi belles formes plastiques. Nul pourtant ne lui a inspiré, et à toute la Renaissance, un goût plus vif. Corrège le reproduit sur clavecin, Montagna en estampe, les céramistes sur les majoliques et les graveurs sur les plaquettes de bronze. A Rome, c'est un culte : A. Garrache l'éternisé en camaïeu dans le grand salon du Palais Farnèse, B. Peruzzi et le Sodoma deux fois à la Farnésine, et Jean d'Udine en un stuc des Loges vaticanes. Raphaël semble l'aimer plus qu'aucun d'eux : il le reprend en trois dessins, puis dans le frais tableautin du Louvre, frais comme sa propre jeunesse apollinienne (s'il est de lui), ici enfin où il a mis tout son art, toute son âme.
Pourquoi cet engouement de l'époque, dont il s'est fait le coryphée? Regardez : le satyre est suspendu à un arbre par les mains liées ensemble, le corps tombe de tout son poids, droit et rigide, la tête barbue s'affaisse sur la poitrine, et la bouche entr'ouverte
exhale une terrible souffrance. Un Scythe découpe avec une lame fine Faisselle du rustre phrygien, qui eut l'audace de défier avec sa flûte de roseaux la lyre d'Apollon : vaincu, le rustre est supplicié dans sa chair, car il est la chair et l'instinct. L'olympien assis, dédaigneux et presque nonchalant en sa divinité, assiste au supplice, désigne du doigt la tranche à découper, et, pendant qu'un génie le couronne, tient négligemment sa lyre dont le silence vibre de son triomphe. C'est la victoire de la lumière sur les ténèbres, de la raison et de la science sur l'ignorance, de l'âme sur la matière et la sensation, de la Beauté sereine sur la laideur des appétits velus. C'est aussi la victoire de la Renaissance sur le moyen âge qu'elle crut confus et obscur, du monde occidental sur cette Asie satyresque que le berger de Phrygie personnifie dans le mythe, et que les Turcs moustachus et joueurs de cymbales incarnaient depuis quatre-vingts ans dans l'Histoire. Dans le train de sa vie quotidienne, la Renaissance est un magnifique Marsyas, qui chante sur la flûte vulgaire sous les pins du Pincio et du Janicule la joie d'exister et de mettre à profit l'existence. Elle le sait : elle sculpte sa face en ces masques et mascarons de silènes qu'elle fait ricaner partout, aux clefs de voûte, dans ses frises ornementales, en tout son art décoratif. Mais elle a ses heures olympiennes : elle prend alors la lyre, qui est celle d'Apollon, et célèbre son propre triomphe sur elle-même, sur le fils d'Hyagnis ou le roi Midas,
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qui a gardé ses oreilles velues jusqu'au milieu des roseaux du Tibre.
Après elle on altère le sens du mythe : les Bolonais A. Garrache et G. Reni nous montrent un Apollon qui écorche lui-même et un silène qui hurle en tordant son corps exaspéré; Ribera, sanguinaire à l'espagnole, pousse le réalisme jusqu'à l'atrocité : la peau détachée de la cuisse cède, vient sous la main du boucher céleste comme la toison des moutons retombe à l'étal de Valencia ou de Napoli. L'Apollon de la Renaissance reste un dieu, à qui sied la sérénité, la souveraine maîtrise de soi-même.
Et il est son dieu, c'est-à-dire son idéal divinisé. Il remplace Hercule, qu'aima le truculent moyen âge. Les Papes lui font une place d'élite dans l'Olympe de statues qu'ils installent au Belvédère du Vatican. Dans sa « Description du Printemps », Zenobio Acciaioli lui compare Léon X, assimile leurs actes et gestes*; l'Apollon rapproché du Pontife, presque installé sur la chaire de Saint-Pierre,... on se demande qui des deux, au yeux des contemporains, en recevait le plus d'honneur! Mais il y a mieux : chez certains auteurs, dans la Trinité Divine le Père s'appelle Jupiter Optimus Maximus, la Vierge est Diane, et le fils est Apollon. La mythologie déménage de l'Olympe au ciel de l'Évangile, et c'est le dieu de l'harmonie qui y préside aux saints concerts.
1. Cf., ainsi que pour la suite les documents cités par Roscoë, Vita di Leone X, Appendix, t. IV, n<" CCI, CCVII, etc.
Aussi le %ure-t-on partout, seul ou dans un des mythes apolliniens. Castiglione le veut sur sa médaille, debout sur le char de feu avec la devise « Tenebrarum et lucis arbiter ». Le jour de l'exaltation de Léon X, le Pontormo le dresse sur un arc de tromphe à Florence*. Tantôt il voisine avec Pallas Athéné aux yeux clairs, tantôt il poursuit Daphné qui devient laurier, tantôt il tue le Python. Isabelle d'Esté, marquise de Gonzague, fait peindre à Urbin un service en majolique où chaque pièce célèbre un épisode de sa légende radieuse. Elle ne se contente pas de manger sous ses auspices : quand elle se retire dans sa « grotte » près de son cabinet de travail, i^ est là, en deux statues, présidant chez sa fille spiri-^ tuelle à Téclosion de la pensée -.
C'est elle encore qui commande à Mantegna pour son Studiolo le Parnasse qui est au Louvre. Nous voici arrivés à la scène préférée de la Renaissance, celle où elle fête le plus fréquemment, en vers, en prose et dans la plastique, l'apothéose d'Apollon. Ici, en effet, l'idée apollinienne se précise au contact des Muses et des grands poètes, aux bords de la source de Gastalie et sur les purs sommets où l'inspiration habite. C'est une vision qui hante l'âge de Jules II et de Léon X : Franciscus Arsillus dans son poème à P. Jove sur les poètes de Rome et A. Fulvio dans ses ce Antiquités de Rome », à propos du gymnasium