Vasari, éd. Le Monnier, t. XII, p
2. G. Miïntz, Hist. de l'Art italien à la Renaissance, II, 278.
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d'études grecques installé par le Pontife sur le Quirinal, la fixent avec ses riches éléments, cadre et personnages , dans des « tableaux » qui sont des esquisses de fresques. Tous s'écrieraient volontiers comme l'un d'eux avec une nostalgie virgilienne : « Oh! qui me transportera sur le double sommet du Parnasse! »
C'est Raphaël qui les y a transportés avec le plus de bonheur, et nous après eux. Le magnifique Apollinisme! L'inspiration, l'enthousiasme sont partout épandus, autour du bosco de lauriers, légers et subtils comme l'atmosphère qui les enveloppe, et sur la cime, que n'alourdit point la brutesse ordinaire de la matière : nous sommes au-dessus du réel. La lumière qui vient d'en face et de la fenêtre inférieure baigne de limpidité la colline sacrée. Certes, les Muses sont bien femmes et les jeux du zéphyr découvrent leur sein nu, mais leur chair n'est point sensuelle, leur nudité reste chaste. Sapho elle-même, doublement amoureuse dans sa personnalité antique et dans celle de la courtisane Impéria, que lui prête ici Raphaël, médite sous ses cheveux blonds : elle ne gémit plus sur les servitudes de l'instinct. Autour d'iVpollon évoluent les poètes inspirés de lui; ils ont proposé aux hommes l'idéal, qui les enlève sur l'envergure des vers ailés au-dessus de la matière où s'ébat Marsyas, où glisse le serpent Python, où se hérisse la Méduse. Homère élabore derrière ses yeux embrumés l'idéal de la primitive Hellade qui cherche à s'organiser,
Dante près de lui rêve à la cité parfaite où les citoyens se reposeront dans la paix et la justice, Pétrarque et Boccace songent que des temps nouveaux sont venus où le Monde, à l'exemple de l'antiquité retrouvée, va aimer le bonheur dans l'étude, dans les arts et la gloire, et dans l'amour aussi, mais conscient de soi et soucieux d'immortalité.
Apollon est assis au milieu du chœur, la tête et le regard levés vers la poésie ailée qui vole au plafond, je veux dire aux cieux ouatés de nuages : il est tout inspiration (nuniine afûatur), c'est-à-dire tout spiritualisme. 11 est tout harmonie aussi, car il joue de la viole de bras, passionnément. Sapho tient la lyre à carapace de tortue; Uranie, la Poésie, l'Apollon de l'Ecole d'Athènes tiennent la cithare, et la table de Pythagore contient les nombres symboliques du système des sons. Musique et Mélodie mettent dans ces fresques, dans toute la Chambre et dans toute la Renaissance romaine, un résonnement suave. Raphaël a peint deux fois, ici et en un portrait de la galerie Sciarra, un de ces musiciens qui enchantaient les loisirs du mélomane Léon X et des contemporains. Une mélodie plus subtile encore enveloppe le Parnasse : mélodieuse est la composition où les groupes se répondent avec la régularité des strophes dans un morceau lyrique, où chaque groupe à son tour soumet ses lignes à la cadence et au rythme ; mélodieuse l'atmosphère élyséenne où l'on croit percevoir un écho lointain d'immortalité, comme dans ces
sphères éthérées qu'habitent les héros du « Songe de Scipion ». Le Parnasse où règne Apollon est aussi familier aux hommes de la Renaissance que les parcs de leurs villas, lesquels sont d'ailleurs des poèmes où président le Githarède et les Muses, et Apollon luimême est ici présent en trois effigies; on peut dire de cette chambre de la Signature comme de la Rome du xvi^ siècle : « ingeminant Paeana », c'est un redoublement de Paeans ^ !
Apollinienne, la Renaissance en sa pureté devait être platonicienne. Elle l'est avec délices; et c'est pourquoi je retrouve la statue d'Apollon dans « l'Ecole d'x\thènes », présidant en face de P allas à l'épanouissement de la pensée philosophique sous les portiques de Raison où se résume l'Hellade. Platon et Apollon vont ensemble aux yeux des sages de l'époque : c'est au jour de la naissance du dieu que se réunissait tous les mois l'Académie platonicienne de Florence, car c'était aussi celui de la naissance de Platon ; et l'on savait que Socrate, le Maître, avait foi aux oracles delphiques.
Le platonisme s'étale ici partout, comme une des formes les plus aimées de la spiritualité contemporaine. Ce temple à coupole qui capte la lumière du
I. Hymne de Giraldus à Léon X, Roscoë, t. IV, Appendice, ccvii.
ciel bleu est un lieu abstrait où n'entrent point de trop minutieuses contingences : il y rôde de l'universel et de l'éternel. Platonicienne est la scène, prise de l'Athènes idéale où Rome cinquecentesque se voudrait conformer : la dialectique, c'est-à-dire la causerie philosophique, assemble ces groupes où les maîtres expliquent, où les disciples écoutent, où les éphèbes charmants au torse et aux jambes nus accourenc et prennent des notes. Je reconnais le séduisant Alcibiade et le profil camard, le front chenu de Socrate où habite une pensée si belle. Platon, tourné vers Aristote, lui montre les cieux : c'est bien ici l'apothéose du philosophe de l'immortalité de l'âme et de la transcendance. Raphaël l'a voulu ainsi, avec toute la Renaissance, qui lui sacrifie résolument Aristote si vénéré du moyen âge. Sa prééminence se révèle à l'attitude plus haute, plus sereine, plus divine que celle d'Aristote, à toute sa personne qui est de face, tandis que l'autre est de profil, et à son geste levé vers les cieux. C'est le triomphe de l'âme sur la réalité donnée et le sensible, où s'appuie le solide philosophe de Stagire en lonie.
Ptolémée et le globe terrestre, Zoroastre et la sphère du ciel sont en bas, baucoup plus bas, aux pieds des protagonistes : ici la distance est intelligente et la perspective respectueuse ; elles ont le sens des hiérarchies et reconnaissent la suprématie de la pensée. Diogène-Marsyas, vautré sur les degrés du temple, étale à la lumière sa chair cynique que l'idéalisme
philosophique décomposera, mais n'écorchera plus. Jamais on n'a tant affirmé la haute dignité de la raison éprise d'idéal. A la voûte, la Philosophie est assise sur un trône dont les bras sont des Dianes Ephésiennes aux innombrables mamelles : elle s'y appuie, mais pour s'élever au-dessus, pour y trôner. Elle connaît les choses et leurs causes (causarum cognitio). C'est elle, c'est cette Raison maîtresse d'elle-même et du monde par la connaissance, que j'ai reconnue à la Farnésine, dans la Galatée : souriante au milieu des tritons et des nymphes qui s'étreignent passionnément, debout sur la conque tandis qu'ils se roulent aux flots, elle impose les rênes aux désirs tumultueux. Elle écoute sans y céder l'air de flûte que joue le chevelu et feuillu Polyphème : encore un Marsyas!
Gomme Apollon nous avait conduit vers Platon, le Platonisme à son tour nous achemine au « Triomphe de la Foi » que célèbre la fresque opposée. La Renaissance avide et compréhensive n'a pas cru que la connaissance des choses divines, la Théologie, exclût la Philosophie, la connaissance rationnelle. Foi et raison (fîdes quaerens intellectum) échangent ici de l'école d'Athènes à la « Dispute » des correspondances multiples où la pensée maîtresse du siècle de Léon X se révèle. Voilà pourquoi sont ici les Pères et les Docteurs qui ont admis Tintellect à collaborer à la
croyance et ont cru que Platon ne serait point damné, parce que sa pensée, inconsciente une fois, a préparé la voie à Jésus : saint Jérôme, saint Augustin, saint Thomas. Pétrarque déjà, qui sacrifiait les auteurs chrétiens à l'antiquité, faisait exception pour saint Augustin; et Théodore Gomperz dit à son tour : « sans Platon, pas d'Augustin ».
Du reste le Platonisme d'en face se mêle subtilement au christianisme essentiel dont cette fresque est enivrée. La spiritualité platonicienne s'épure encore, et s'exhale en mysticisme. Regardez la dialectique de la fresque : le vert paysage d'en bas nous offre le monde des sens, où rien de complet ni de solide ne s'édifie puisqu'à droite ce temple est inachevé et qu'à gauche, sur la colline plantée de ces arbres où se ■ cognait la pensée de Socrate, se dresse un échafaudage éternellement provisoire. Sur ce monde s'élève la pensée, dans sa dignité sainte : les saints, les docteurs, les papes, les prélats, les grands clercs et les moines se confondent dans une pluralité qui est encore phénoménale, mais leur raison et leur foi, visibles dans leurs gestes et leurs yeux levés, con-^ vergent unanimement vers l'hostie eucharistique. De la terre au mystère, de la nature au surnaturel, de la discussion à la révélation, c'est l'ascension progressive, au-dessus de laquelle la Trinité se développe, logiquement graduée elle-même avec le Saint- Esprit, le Fils et le Père dans une transcendance sublime où le vertige mystique plane. La lumière
accompag-ne la gradation de l'enthousiasme : celle qui éclaire la colline et la plaine où nous sommes se spiritualise jusqu'à la gloire éblouissante oij les bienheureux contemplent face à face les pures Idées et l'Idée des Idées, c'est-à-dire Dieu. Les gestes, les regards sont imprégnés d'âme. Les mondains eux-mêmes se détournent des phénomènes, du siècle, vers la mysticité : ce jeune noble inconnu, quittant Bramante, lequel tourne le dos à la grande scène, s'achemine à elle, le doigt tendu vers le Saint-Sacrement qui est l'unité de lieu et le centre de cet univers spirituel. Il n'est pas jusqu'à l'espace qui ne soit de Tâme : les anges et chérubins qui font à Dieu le Père une couronne ailée, flottante et ondoyante comme l'air même, ont sans doute une personnalité théologique; mais, légers et subtils, ils se confondent presque avec l'élément où ils participent. Ils sont l'avènement de l'Etendue à la conscience, sa pensée collective ou plutôt universelle : l'Étendue aussi adore. Les derniers et les plus lointains surtout, dont la forme est encore implicite aux nuages et vaguement émerge, réalisent en lui laissant sa fugitivité l'invisible, l'impalpable, presque l'immatériel.
Ici, à vingt pieds au-dessus de la colline vaticane, qui elle-même s'élève au-dessus du niveau moyen de Rome, nous perdons pied, nous entrons dans la vision. Depuis celle-ci qui est la première (1509), Raphaël s'y abandonne volontiers : le songe d'Ézéchiel, la Vierge de saint Sixte, la madone de Foligno,
la sainte Cécile de Bologne, la Transfiguration, sont des visions oii la Renaissance sensuelle s'élève avec lui d'un grand coup d'aile.
L'ésotérisme de ces fresques apparaît mieux encore quand on refait en sens inverse le chemin vertigineux qui nous a menés d'Apollon à Platon, puis à Jésus. D'ineffables correspondances rapprochent ces trois personnages surhumains et les trois scènes pénétrées de leur esprit. Il y a déjà du christianisme dans l'Ecole d'Athènes, et c'est l'influence platonicienne qui l'y a insinué. Le néo-platonisme, mélange presque inanalysable élaboré dans les officines d'Alexandrie, puis recommencé à Florence par l'Académie médicéenne, des doctrines de Platon et des dogmes de Jésus, grise les cerveaux comme une! liqueur trop forte où participent les deux essences pures de la philosophie antique et du christianisme. Sous son influence Raphaël place ici Plotin, comme le maître de cette exégèse hybride, le jeune duc d'Urbin et Frédéric de Mantoue, comme les représentants de ces mondains qui étaient accourus à l'appel de Lorenzo de Médici, de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin, apôtre du culte nouveau. Le geste de Platon est presque mystique, le ciel capté par la coupole est glorieux comme un Paradis, et le temple entier, dessiné, dit-on, par le Bramante, l'architecte de Saint-
Pierre, est une église de la deuxième Renaissance. Il y a de l'interprétation néo-platonicienne dans l'effigie d'Apollon de cette même fresque : si Raphaël peint en bas-relief sur le socle des Tritons qui pourchassent des Néréides, c'est que Marsile Ficin, en son commentaire christianisant sur la République de Platon, a écrit qu'Apollon, qui est le dieu de l'harmonie, est le médecin des passions. Kraus, Hettner et Springer veulent même que l'entière pensée de la Chambre de la Signature soit empruntée à M. Ficin.
Il y a du christianisme dans l'Apollon du Parnasse : il est le dieu de l'enthousiasme, lequel est Dieu sensible au cœur. Mais, tandis que dans l'antiquité il le donne, ici il le reçoit lui-même avant de le communiquer; ses yeux sont perdus vers un espace plus haut que le Parnasse et plus sacré que l'Olympe : le ciel chrétien, qu'il a tout dans son regard. L'artiste, conseillé sans doute par un humaniste, reste fidèle en plein paganisme à l'esprit des traditions dont s'était inspiré fra Giovanni, l'Angelico, sur la colline de Fiesole. Dante et Pétrarque sont là, qui n'ont point rompu, pas même le second, avec la tradition du moyen âge et n'en ont pas moins aimé Platon. Il y a une arrière-pensée chrétienne, néo-platonicienne, dans le camaïeu de la Sibylle révélant le Messie à Auguste : le Sibyllinisme, que la Renaissance a tant aimé, rapproche dans le pressentiment Apollon et Jésus, l'un inspirant à sa vocifératrice la parole où l'autre est annoncé. Il y en a enfin même dans le
Marsyas, la plus apollinienne de ces fresques. L'analogie m'est presque aussi déconcertante qu'un mystère : plastiquement, la Renaissance a vu dans le satyre attaché, pendu et écorché, une ressemblance émouvante avec le Crucifié; l'anatomie, le modelé, la retombée droite de tout le corps, ne diffèrent point de l'un à l'autre ; si bien que franchissant le domaine de la plasticité ils ont aperçu en Jésus le Marsyas divin qui d'Orient, des confins de la Phrygie, apprit au monde des chants nouveaux, tenta parmi les roseaux du Jourdain de briser la lyre à sept cordes, et fut martyrisé sur le Golgotha par les Apolliniens d'Occident comme le Silène le fut sur le mont Mésogis en Carie. Quand le Christ exhala sur la croix le « consummatum est », dit l'Évangile, le voile du temple se déchira et la terre trembla; quand Marsyas exhala sur l'arbre son haleine, dit le mythe antique, Cybèle s'émut et pleura : ici et là, à la mort d'un dieu, les lois éternelles et universelles des choses sont suspendues et la Nature est en deuil.
Enfin, si l'on ne percevait point l'harmonie intégrale qui unit les fresques de la Stanza en un même ésotérisme, suivez la convergence des regards : l'Apollon du Parnasse, l'Angelico, saint Ambroise, saint Grégoire et Innocent III de la Dispute ont tous les yeux fixés vers des sublimités que l'on voit ou que
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l'on devine. Plus frappante est la concordance des gestes : Platon, Frédéric d'Aragon, Pierre Lombard et la Sibylle montrent du bras et du doigt levés Féther où habite l'Idée du Bien, le ciel oii siège la Trinité et la Vierge portant le Messie. Le doigt de Socrate et l'hostie eucharistique se font face exactement à travers le vide de la salle selon un calcul mathématique dont notre esprit saisit soudain l'éloquent hermétisme. Et tout autour du Parnasse, du ciel d'Athènes et du Paradis, le bleu, le bleu si riche d'âme, si expressif d'infînitude et d'éternité, épand son harmonie maintenant assourdie, jadis éclatante. Cela est accablant de spiritualité. Les visiteurs, affaissés sur les sièges, la tête levée vers les fresques, tentent de se hausser au lyrisme inspiré, à la contemplation philosophique et à l'extase mystique. Ce matin, flânant dans cette Rome si païenne (même en son culte), dans le bosquet de la Farnésine ou sous les grands pins des villas Borghèse et Doria Pamphilj, ils écoutaient Marsyas et sa flûte universelle : maintenant, placés entre Apollon, Platon et Jésus, efl'arés, ils essaient par amour-propre de soulever en eux-mêmes un tumulte de sentiments ou d'ordonner un peu celui qu'ils subissent; ils s'arrêtent de préférence au pied du Parnasse, plus accessible en somme que les autres vertiges, et où le bosco de lauriers, la musique des lyres ou des chants et les glouglous de Gastalie leur envoient quelque aménité, puis s'évadent promptement vers les chambres d'Héliodore et de Constantin
qui leur offriront enfin, comme déjà la chambre de l'Incendie, de beaux sujets, je veux dire des « Histoires ». Et ainsi, non seulement leur fragile âme d'argile échappe aux flots d'idéalisme qui la briseraient, mais encore ils ne s'aperçoivent point que cette spiritualité est le triomphe de l'art plastique : toute cette âme (c'est le mystère du génie) est élaborée par les lignes et les couleurs, qui sont toute matière; et c'est parce que cet art est fermement concret, précis et vivant, qu'il réussit à suggérer l'invisible, à exprimer de l'idéal.
Cet idéal n'est pas exclusivement enclos dans la Chambre de la Signature : pour qui sait voir, il déborde, il inonde la Rome d'alors et toute la Renaissance. La mythologie, si charnelle, lui est souvent un langage figuré qu'il faut tâcher de lire. Toutes les scènes prises à Virgile, à Ovide, à Apulée, puis reprises par Politien, Beroalde et Pontano, cachent ou « mussent » sous le sens littéral un sens abscond, une arrière-pensée. Le « Songe de Polyphile* », qui fut dès le début du xvi' siècle (1499) le livre de chevet des humanistes et des artistes, donne le signal; « vous y trouverez, dit l'éditeur Léonardo Grasso de Vérone, de la science abondante, à ce point que ne
1. PoUphili Hypnerotomachia, Aid., 1499, Bibl. Nat., Inv. réservé, Y2 210.
sauriez découvrir dans tous les livres des anciens plus de secrets de nature que n'en renferme celui-ci ». Le mythe y est renouvelé avec un sens hermétique, qui fait soit du texte, soit des merveilleuses estampes uti perpétuel symbole, dont les commentateurs et les artistes connaissaient la clé. Voici le mythe de Psyché, c'est-à-dire de l'Ame en ses vicissitudes, si cher aux néo-platoniciens de la Renaissance, qu'après le « Songe » de Francesco Colonna Raphaël le fixe en une suite de dessins que ses disciples transposent aux parois de la Farnésine et du Château Saint-Ange, et le maître de Mantoue en une série de gravures. Les mythes même les plus sensuels en apparence, Antiope que reprendra le Corrège, le sacrifice de Mithra et Léda que reprendront J. d'Udine et tant d'autres, le Sacrifice de Pan que reprendra Signorelli, sont là, suggérant une idée secrète.
La moitié del'œuvre de Raphaël, toute celle de Michel- Ange a la vie de l'esprit : et quelle vie! La voûte de la Sixtine se doit lire comme un livre et méditer comme un commentaire. Le Jugement dernier même où le public ne voit après Taine qu'un étalage d'anatomies, donne une impression formidable d'éternité. Le Divin l'emplit tout; ces nudités, parce qu'elles sont plus grandes que nature et dépouillées des contingences matérielles, nous transportent par tout l'effort de leurs muscles dans le surhumain, le surnaturel. Bien des œuvres des peintres voluptueux, si on les médite d'une pensée généreuse, laissent entrevoir
derrière la beauté des formes un secret qui pénètre par les yeux jusqu'au cœur. Le Yinci, physicien et naturaliste, est un grand hermétique qui déconcerte Edouard Schuré et Péladan eux-mêmes : le geste du saint Jean est celui du Bacchus, ce qui déjà nous trouble, et il renouvelle le geste de Socrate et de Pierre Lombard en s'enveloppant d'un sourire où Ton devine le rictus idéalisé de Marsyas, plus libre et plus heureux que jamais. Ces hermaphrodites de Léonard ont en eux, comme plusieurs natures réunies, la joie phrygienne, la maîtrise apollinienne de soi-même, l'idéalisme socratique, et cette douceur galiléenne que saint Jean-Baptiste créait sous ses pas sur les rives du Jourdain parmi les roseaux dont il faisait la croix. Le profane Corrège parle symbole à ceux qui entendent : r Antiope du Louvre est une « moralité » , et le plafond du couvent de Parme est une Allégorie de la vie humaine. La Diane d'Éphèse où s'incarne la nature féconde va devenir chez Tribolo comme chez Rubens la plus haute des Vertus morales : la Charité. Les couleurs mêmes prennent un sens comme dans la symbolique du vitrail gothique et dans certaines enluminures de fra Angelico : dans les fresques de la Philosophie et de la Poésie, à la voûte de la Chambre de la Signature, le vert, le bleu et le rouge ont quelque chose à nous dire. L'art de la Renaissance est souvent aussi parlant que celui du moyen âge; seulement c'est aux formes gréco-romaines qu'il emprunte son langage, et il ne transige jamais sur la Beauté.
Sur la spiritualité et Thermétisme de la Renaissance je n'ai voulu consulter que l'Art, le témoignage de mes yeux. Mais les lettres, chez les mondains comme chez les humanistes, en sont aussi riches. Vittoria Colonna, Gastiglione, Isabelle d'Esté, à ne citer que quelques noms bien connus, mettent en réserve sous les mots qui parlent d'amour une arrière-pensée platonicienne qui épure tout. Gomme Apollon ils maîtrisent le Silène velu, et les erotiques eux-mêmes, tels Firenzuola, Molza et Bandello, cachent parfois comme le Socrate d'Alcibiade sous l'Hermès impudent la divine statuette. La Renaissance romaine du xvi® siècle est un double Janus, d'un côté sensuel et cornu, de l'autre contemplatif comme un disciple lyrique d'Apollon, comme un philosophe, ou un mystique.... En ajoutant la restriction de ces pages à celles où je n'ai voulu voir que la sensualité faunesque, j'ai le sentiment très apollinien que je « corrige » Marsyas.
SUBURBANA