Arturo Graf, Roma nella memoria del medio evo, I
débris des amphores qui lestaient les galères marchandes et que les mariniers du Tibre jetaient au déchargement. La Rome pour laquelle ils déchargaient était celle à qui tant de fierté ne seyait déjà plus : la Rome du in® siècle ; car on a trouvé sous ces tessons des tombeaux de l'époque qui sont chrétiens, et des briques chrétiennes provenant de Syrie, que j'ai vues au musée du Latéran. Yoilà pourquoi la croix n'est point déplacée là-haut : elle couronne le faîte comme elle soutient la base, et elle est à l'honneur après avoir été à la peine. Seulement, elle clame là-haut son triomphe de quinze siècles, tandis qu'au-dessous, minuscule chrisme enseveli à vingt pieds de profondeur, elle reste inhérente à la matière où les briquetiers antiques l'ont moulée. Des deux quelle est la plus sympathique au cœur des simples? Cette brique humble porte pourtant gravées bien des choses : la décadence de l'Empire, le triomphe de l'Orient avec la religion du Christ, l'avènement d'une société nouvelle, et le prodigieux labeur qui fatiguait ces rives du Tibre.
En effet, le Testaccio est le résidu de l'Emporium, le grand port marchand de Rome installé à ce coude du fleuve, et des grands entrepôts, horrea ou annona, dont les ruines gardaient encore au moment de la découverte, il y a vingt ans, des dents d'éléphants, des matériaux de construction et des amphores pleines de grain. Une activité de ruche bourdonna sur cet espace, fournissant à l'immense ville le miel de sa subsistance
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quotidienne et entassant le déchet en ce monstrueux gâteau où je médite. C'est dire que les amphores dont je contribue à concasser les cassots n'apportaient point ici des denrées aussi précieuses que celles que j'ai vues dans la cave des Gecilii et surtout dans celle des deux officiers de la cour de Julien, Jean et Paul, aristocratiquement pansues et qui digèrent encore dans le sable humide le vin d'Espagne dont la marque DAVGEVS est sur leur col. Celles-ci n'ont poin d'inscription, elles sont anonymes comme la plèbe Porteuses de grains ou d'huile, simples fournisseuse aux besoins de l'estomac, voici leur Mont Sacré la Secessio des amphores plébéiennes ! Venues de lointaines provinces où Rome s'alimentait, elles son entrées par mer à Ostie, ont remonté le Tibr jusqu'à l'Emporium, là tout près, et une fois vidée dans les entrepôts, ont été lancées sous mes pieds dans un « han » qui perlait de sueur par les débardeurs et les mariniers dont elles perpétuent l'effort innombrable. A la Rome moderne qui rêve en ce moment d'un port de mer (Roma e suo mare) ce Testaccio est vénérable comme un exemple ou un reproche.
Il ne faut point, en effet, le séparer du Tibre : il en est sorti, et le flot rythme toujours de son mouvement et d e son bruit l'activité ouvrière qui grouille à ses pieds. Penché sur l'eau fangeuse au moment où elle s'attarde en un dernier coude avant de quitter Rome, le Testaccio y a vu glisser de bien sinistres aventures. Je ne
parle pas des inondations*; pourtant celle de 1495 laissa un long souvenir visqueux, et des milliers de cadavres. Alexandre VI Borgia et sa famille renouvelaient à Rome Sodome etGomorrhe : elle renouvela le châtiment du ciel. Près d'ici, à Ripa Grande, on ramasse un homme à demi mort convulsivement accroché à un tronc d'arbre et qui avait roulé avec le flot depuis Monte Rotondo à vingt-six kilomètres. Tout près d'ici encore est découvert sur la berge un monstre rejeté par le fleuve : tête d'àne à longues oreilles et corps de femme, bras gauche de forme humaine et bras droit en trompe d'éléphant; le postérieur présente la figure d'un vieillard barbu, le corps entier est imbriqué d'écaillés comme un poisson. Cela a été vu ici, donc avec des yeux de peuple; le grossissement des imaginations incultes se reconnaît au monstre, énorme et bossue comme un Testaccio. Cette année-là le mont, dominant le déluge comme un Ararat, put apercevoir au loin dans la campagne la basilique de San Paolo à demi immergée : les flots léchaient le maître-autel! Les bénédictins priaient, et les fidèles pleuraient sur la fin des temps.
Ce n'était rien pourtant à côté de ce qu'il vit passer en l'an de grâce 4118; avant la Papauté criminelle la Papauté victime. Le conclave venait d'élire pape Gélase II, opposé aux investitures. Gencio Frangipani, chef de la faction impériale, « sifflant comme
1. Cf. le Liber Pontificalis, éd. Duchesne, Vita Pelagii, Gonstantini. — Pour le pape Gélase, II, 312-15.
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un serpent », force la porte du conclave, saisit le Pontife à la gorge, le frappe du pied et du poing, le renverse sur le seuil, l'ensanglante à coups d'éperons et l'enferme dans sa forteresse. Le peuple délivre Gélase; mais alors Henri II descend en Italie, marche sur Rome et pénètre de nuit dans la cité Léonine : le pauvre Pontife, réveillé par le bruit, se réfugie jusqu'au matin dans le temple antique consacré à sainte Marie l'Egyptiaque, tout près du Tibre, se jette dans une barque et descend le fleuve sous une tempête de tonnerre, de pluie, de grêle, et de flèches lancées de la rive par les Alamans. Le Testaccio, le mont du Peuple, accroupi dans l'aurore, regarda voguer le pontife populaire. Il aurait pu le voir fuir encore, mais dans la campagne cette fois. Rentré à Rome, en efî'et, Gélase officie à Sainte-Praxède, lorsque Gencio entre dans la basilique et l'assaille à l'autel; dans le tumulte il s'échappe, est hissé sur un cheval, et galope éperdument à travers champs revêtu de ses habits pontificaux, « pareil à un boufî'on » . Je n'ai pu savoir si l'infortuné avait encore repassé sur le Tibre au pied du Testaccio, pour la dernière fois, quand il s'évada enfin de ce calvaire pour aller mourir dans la France délectable, à Cluny.
Mais la colline vit s'écouler et se perdre avec les flots une autre destinée ; et si elle est vraiment plébéienne elle dut entrechoquer de plaisir ses tessons. En 1503, avant le lever du jour, elle put distinguer la barque qui emportait César Borgia hors de Rome, à la joie
universelle, avec l'assentiment de Jules IL Les beaux jours de celui-ci étaient finis. Il revint pourtant; mais l'année suivante, dans la nuit du Carnaval, pendant que Rome se gaudissait, César et sa fortune glissaient sournoisement sur l'eau toujours chargée de boue comme son âme. Il ne devait plus la remonter : on ne remonte pas son destin. Le Tibre avait aussi reçu jadis, puis restitué le cadavre de son frère Juan de Gandia : le Tibre tantôt recèle, tantôt trahit le crime, mais ne le lave jamais. Sannazar, dans une Élégie célèbre, s'écriait en faisant allusion aux armoiries borgiennes : « 0 taureau qui fuis le péril! » le taureau des Borgia avait été réduit à néant, malgré ses coups de corne, par Fours des Orsini! Quand les bœufs du Mattatoio beuglent sous le couteau, tout près de moi, ce n'est pas pour me faire oublier cet épisode. En cette nuit-là, qui était celle du Carnasciale, la cime creuse où je suis devait résonner sous la liesse populaire.
Je regarde autour du mont : beuverie et goinfrerie y perpétuent la tradition. Au moyen âge on s'aperçoit qu'à travers les interstices des tessons fuse un air frais : on se souvient que les matières poreuses conservent la fraîcheur du contenu; alors le Testaccio, monceau de morceaux d'amphores, apparaît à son tour comme une amphore monstrueuse, un gigantesque alcarazas, à qui confier indéfiniment ces bons vins du Latium que dégustait Horace, et des castelli romani d'aujourd'hui, qui font que l'on voit rouge
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dans la nuit, la nuit des dimanches.... Je distingue, en effet, les caves profondes qui le transpercent, grottes du dieu A'jy.lo; ou Liber, « qui délivre » des soucis. Quand le soleil cuit et recuit encore après les potiers antiques l'argile dont il est modelé, l'intérieur est plus frais que la prison Mamertine ouïes Catacombes. Ci-gît le vin des bons vivants, que cinq ou six osterie ressuscitent en détail à la lumière et à la joie des hommes. Des voitures passent, chargées de barriques et de fîasquettes cerclées de paille. Une odeur vineuse monte, monte des entrailles du mont.
Est-ce sa griserie qui monte au cerveau de ces deux amoureux? Ce sont deux Allemands. Les Anglais ne viennent guère compromettre en ce lieu de plèbe leur aristocratisme. Elle a inséré dans son corsage le myrte qu'elle vient de cueillir, à côté, dans le cimetière protestant où dort le fils de Goethe; pendant que son mari lui lit le Baedeker elle suit la description sur le vaste horizon de Rome, puis écoute bruire en son âme d'argile les impressions que filtrent ses yeux vertbleu comme les lacs de Bavière. Le vent du Tibre fait claquer sa robe sur ses hanches sans corset; tout à coup, fatiguée, elle se baisse, et sur le mont des amphores s'assied lourdement. « Antico , signore, antico ! » leur crie sans cesse le marmot chargé de tessons.
Le marmot a raison, car l'antique génie de ce lieu lui est resté fidèle. Au moyen âge le bas peuple célèbre ici ses jeux, courses de chevaux ou de tau-
reaux; du sommet se précipitent des quadriges. Avec le produit des fêtes on entretient au Capitole le lion, qui incarne avant la louve d'aujourd'hui la force et l'orgueil de Rome. Rienzo le libertaire aime ce mont : il l'aime en tribun, comme un Aventin plus récent où la peine et la vigueur du peuple sont visibles à l'œil nu. Ici on voit comment on soulève de terre une montagne! Il force les habitants du territoire romain à venir participer sur ces cassots à des fêtes olympiques. Plus tard, c'est le carnaval et les vendanges qui prennent leurs ébats sur la croupe aride dont les profondeurs recèlent l'orgie ; dans la <c Talenta » de l'Arétin l'action se passe au milieu d'une Rome solitaire, désertée pour la fête du Testaccio. Au xix^ siècle Stendhal ^ y vient faire tapage et s'amuser autour des guinguettes avec de jolies femmes; Goethe, puis Byron viennent y célébrer les Ottobrate : l'un, quoiqu'Olympien, se mêle à la Dionysie, l'autre, quoiqu' Anglais et lord, se frotte à ces minorenti qui sentent le vin et dansent le saltarello au son du tambourin. Ici, au cours des siècles, le bonheur simple a oublié les heures, et les compliqués se refaisaient simples.
Tambourins et saltarello se sont tus. Sur les Prati del Popolo Romano les maisons modernes posent leurs immenses cubes gris, alignés sur des rues tirées au cordeau. Mais cette géométrie sèche grouille de fécondité prolétaire. Et ainsi le génie du lieu