‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 60 sur 73 · Promenades dans Rome, II, p · texte numérisé non relu

Promenades dans Rome, II, p

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se retrouve encore, immortel, sous les changements qu'accumule le progrès; des circonstances plus fortes que les hommes lui ménagent toujours son cadre de plèbe, de travail gagne-pain et de mangeaille. Derrière moi, là-bas, voici la pyramide fameuse de Gajus Gestius, qui fut du collège des Septemviri Epulones, c'est-à-dire chargé de l'organisation des festins sacrifîcatoires ; à gauche, le Mattatoio, dont le fronton porte un groupe de bœufs cabrés et d'où s'exhalent des relents fétides d'hécatombes; en face, l'Aventin, le mont maudit où la plèbe balbutia ses premiers droits; à droite, le Caelius où la plèbe d'aujourd'hui pousse clairsemée parmi les légumes; à mes pieds, le quartier neuf en équerre, où nichent les ménages ouvriers avec des portées d'enfants qui piaillent. Dans la via délia Marmorata les commères, sur les portes, secouent dans un fracas de gestes et de paroles leurs énormes pendants d'oreilles, leurs colliers de corail et leurs poux. La graine de socialisme est éparpillée en pleine rue; les ouvriers causent sur le seuil de l'antica pizzicheria, et au bas du mont les tailleurs de cailloux font sauter les éclats sous les auspices de la <i Coopérative romaine des ouvriers carriers et tailleurs de pierre siciliens » dont le local est tout proche. Il se dégage de ce quartier pour s'évaporer au sommet du mont dans l'air qui vibre une Beauté auguste, celle du travail, de l'humble efïort, j'allais dire de la misère.

Le Testaccio eût mérité une place dans les œuvres où les peintres de la Renaissance, qui n'étaient pas tous des aristocrates, nous montrent le charpentier de l'Evangile, les bergers, les pêcheurs de Galilée, ou encore les habitants des faubourgs vaquant à leurs métiers tandis qu'en ville s'accomplissent les religieux mystères. Je n'ai jamais rencontré son effigie. Les artistes des xv® et xvi^ siècles ne percevaient pas la personnalité des monts. Ils posent bien derrière leurs scènes religieuses ou historiques les monts Euganéens comme Mantegna, les collines de San Miniato et de Fiesole comme Angelico, les reliefs austères et suaves tout ensemble de « l'Umbria verde » comme le Pérugin, les âpres montagnes de Gadore comme le Titien et le mont Mario comme Jules Romain. Mais ce sont là monts antiques comme la Gosmogonie, et consacrés par la légende ou l'histoire : le Testaccio ne remonte pas si loin, ne monte pas si haut, et il est peuple. Il est deux fois beau pourtant : sa forme est harmonieusement ronde, comme celles que modelaient les coroplastes, et son expression est émouvante puisqu'elle dit la peine passée des pauvres gens et leur idéal de demain. Que Goppée ou Adda Negri, Raffaelli ou Steinlen viennent ici : ils y retrouveront la poignante poésie faubourienne, mais illuminée cette fois de la gloire du ciel romain. Les oripeaux squalides, par la magie de la lumière et de la couleur, prennent des airs de drapeaux : les drapeaux

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du labeur sacré. Comme tel chimiste virtuose se flattait d'extraire de Falcool des bâtons de chaises, le Soleil, grand extracteur de quintessence, dégage de cette crasse une splendeur rayonnante, un nimbe, devant lequel la piété d'un artiste ou simplement d'un homme tomberait à genoux. C'est parmi ces poverelli que Benedetto, le Saint de Fogazzaro, vient renouveler l'apostolat mystique de saint François.

Sans doute on recueille çà et là autour du Testaccio d'autres impressions : dans la semaine, il prête sa solitude discrète à l'amour et à la mort. Quand le soleil descend derrière le Janicule, il étend son ombre comme un linceul sur le cimetière protestant où Goethe aurait voulu dormir, comme son fils, et où sont recueillies les cendres brûlées de Shelley, sous les cyprès graves. C'est un désert très doux : la vapeur d'eau qui s'élève du Tibre et le crépuscule y posent une gaze de mélancolie. Les roses du cimetière épandent mieux leur parfum dans l'air sublimé du soir, les cloches de l'Aventin tintent plus cristallines : c'est l'heure merveille où r «Enfant de Volupté », André, amène Marie; la chute du jour, l'extrémité de Rome que clôt le mur d'Aurélien, le voisinage des morts, la fuite de l'eau, le déclin de leur amour, tout leur dit la fin de tout.

Mais, le dimanche, le Testaccio tend sa croupe au petit peuple en liberté. Pendant que papa se roule sur l'herbe rase les quatre fers en l'air, maman extirpe des pieds de salade (de la romaine, sans doute!) et le

bambin force le grillon dans son trou. En bas les guinguettes retentissent dans leurs claies de roseaux des rires en goguette : on exhume des entrailles du Cyclope, qui restitue ainsi l'outre que lui offrit Odysseus, les fiasques frais, moites de sueur et qui sentent la paille. Autre jour, autre chanson! Le Testaccio a supplanté le Mont Sacré dans la vénération du prolétariat : en mai 1906 j'y ai vu se tenir, vers le Mattatoio, la réunion du Comité exécutif de la « Caméra del lavoro », à laquelle on avait interdit l'accès de l'Antiquarium. S'il est aride, « Germinal » y pousse encore : c'est le nom d'une section des Syndicats. Et dans les rues qui l'enserrent, régularisées comme doivent l'être les activités individuelles dans une démocratie un peu tyrannique, j'ai entendu crier YAvanti, l'Avanti seul, qui répète tous les soirs au peuple en marche le chant d'un Tyrtée qui ne boite plus. Sa clientèle pullule, qui a pour lui le sou facile.

Je rentre à Rome par la via délia Marmorata. Les ouvriers reviennent de leur journée ; autour du tramway soudain arrêté un rassemblement se forme : un moineau s'est échappé de sa cage, suspendue là à cette fenêtre entre un pot de géranium et une loque à sécher; il sautille, sautille effaré, et va se cacher sous le moteur électrique. Et voilà les Lesbia plébéiennes, toutes à genoux dans la poussière de la voie d'Ostie, essayant de saisir le passereau que guette Proserpine. L'autre jour, sur la même route de Saint-

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Paul-hors-les-Murs, un de ces bœufs à longues cornes de la Gampag-ne romaine, que l'on menait à l'abattoir, s'évada. Peut-être avait-il vu, suspendus en effigie à la frise de quelque monument antique comme le mausolée de Gecilia Metella dit Gapo di Bove, les bucranes de ses congénères. Il ne veut pas de cet honneur posthume : au moment d'entrer par la porte de San Paolo il tourne à gauche, court le long du mur d'Aurélien vers le Tibre. Le buttero, des paysans, des ouvriers qui passent s'élancent à la pourchasse, suivis à leur tour d'une populace en rupture de travail; l'ample croissant des cornes s'abaisse, puis disparaît à la pente qui descend au fleuve. Et vraiment, c'était un spectacle de bas-relief orgiastique que cette théorie d'archigalles criant et gesticulant derrière la victime rétive au sacrifice....

Par-dessus l'enceinte aurélienne le vieux mont plébéien passait sa tête rase, ronde comme une amphore, et regardait....

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Il est naturel, quand on a ou qu'on croit avoir possédé Rome, de lui rattacher sa ceinture. Gombien pourtant, parmi ceux qui se piquent de la bien aimer,

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pensent à faire le tour de la muraille aurélienne? C'est une des joies, je ne dis pas les plus vives, mais les plus paisiblement pénétrantes que Rome réserve à la piété de ses amants; on frôle ses flancs dans un perpétuel tête-à-tête, on intercepte au passage le grand colloque silencieux entre elle et la campagne qui vient abdiquer à ses pieds, comme à regret.

C'est dans sa partie méridionale que le mur, qui a 16 kilomètres de tour, est le plus pittoresque. Entre la porte San Giovanni et le Tibre il est quasi seul entre deux néants, protégeant l'un contre l'autre; sauf aux portes et aux faubourgs, en effet, la vie s'est retirée, si bien qu'il flotte entre la Campagne et la pseudo-cité comme un vêtement flasque entre un corps amaigri et l'ambiance. Qui arrive de la place de Venise par la via Appia a l'impression étrange que la cité. déchue finit avant d'être close. Et le mur ne fait que scander, rythmer la solitude, car elle recommence au dehors, au pied même du mur : solitude immense qui entoure Rome de neuf cercles de silence et encadre à souhait le lyrisme fiévreux de Gabriele d'Annunzio, le grand Latin, quand il vient dans la malaria se refaire une morbidesse. Les quelques traces d'activité qui l'oppressent la font ressortir : un douanier chantonne, un troupeau de bœufs chemine lourdement vers le Mattatoio, une charrette de jardinier cahote, des clairons et tambours de V. Emmanuel, rangés en cercle, éclatent et tapent en un fracas qui brusquement s'apaise. Rien de semblable à la banlieue animée des

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grandes villes, de Paris par exemple, si souvent exprimée en sa poésie populaire par le pinceau de Raffaëlli ou la plume de F. Coppée : là les fortifications grouillent le dimanche d'une vie spontanée sur l'herbe rase ; aux jours ouvriers l'aventure rôde le long du fossé, les grêles cheminées d'usines raient le ciel gris que les cloches jardinières essaient de capter. Mais ici, de ce côté de Rome, en dehors des grandes voies, la Campagne étale sa tristesse infinie : le long du mur c'est la route de poussière, puis des haies où palpitent de rares oiseaux, puis des potagers, puis les lentes ondulations stériles. Et l'on se souvient devant tout ce vert pâle du contresens si juste de Rienzo sur le mot antique de p orner ium, qu'il entend pomarium : « le jardin fruitier de Rome ».

C'est donc le Mur qui attire et retient le regard. lij marche pesamment, comme un vieux soldat fatigu( qui fait à intervalles des pauses, lesquelles sont les] portes, par intervalles aussi marque le pas là où sont les tours. Il dévale des pentes du Cselius dans la vallée de la Marrana, puis remonte un peu à la via Sanj Sebastiano pour redescendre insensiblement boire aul Tibre. Selon les besoins delà défense, il se replie vers] Rome ou pousse droit vers la Campagne ; entraîné par] la voie Appia, il se projette en avant en une pointe] formidable. Tantôt il se dresse vertical, tantôt il finit! en glacis penché comme s'il avançait un genou. Et les tours, qui sont rondes aux portes comme pour atténuer d'accueil leur méfiance , restent carrées à l'enceinte.

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Comme il est bâti avec des siècles, ses assises horizontales ressemblent aux lignes d'un livre d'histoire. Aux briques d'Aurélien d'un rouge pâle se superposent les briques d'Honorius et d'Arcadius, qui sont jaune et rouge et séparent de leurs chaînons le petit appareil cubique de pierre; par-dessus, les briques plus modernes s'entassent, de couleurs plus fraîches. Ce sont les restaurations successives qui se lisent ainsi de bas en haut. Elevé par Aurélien en 274, il est restauré en 402 par Honorius sur les conseils de Stilichon, qui connaît par expérience l'audace d'Alaric. En 536Bélisaire, qui vient d'arriver à Rome, le répare pour résister à la poussée des Goths de Yitigès, qui lèvent le siège. En 547 il le répare encore pour faire face aux Goths de Totila. Regardez la porte Appia : voici à la base les blocs de marbre que Bélisaire arracha à un temple de Mars et aux tombeaux prochains, et, sur la clef de l'arc, autour de la croix bysantine circonscrite du cercle de gloire, l'inscription votive qu'il dédia aux saints grecs Conon et Georges, patrons de ses soldats. Pauvre Bélisaire! L'enceinte garde d'autres souvenirs que ceux de sa valeur militaire : comme il habita le Pincio, la légende du peuple veut que, tombé en disgrâce, repoussé par l'impure Antonine, devenu aveugle, il c.it tendu la sébile au passant à la Porta Pinciana; et dans les temps modernes, Nibby dit avoir distingué encore sous la crasse des siècles le graffiti encastré au mur : « Donnez l'obole à

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Bélisaire ». A ses restaurations celles des papes succèdent, plus visibles à l'œil nu sur ces briques que dans le Liber Pontifîcalis ou les documents des Archives Yaticanes. On se demande à quel moment ce Mur, que remua un perpétuel devenir, exista. Sa forme reste, mais sa substance a changé, sans cesse rongée par les assauts et le temps, restituée à mesure par les Empereurs et les Pontifes.

Voilà pourquoi il est divers et polychrome, comme une mosaïque. J'aperçois des tables de marbre posées en long, des morceaux de colonnes comme des rondelles de mortadelle, en vert antique, en porphyre rouge, en rouge de Numidie, en granit oriental; des fûts cannelés et des éclats de chapiteaux. Tout près de la porte San Sebastino, un torse d'enfant, marbre blanc rosé qui frissonne comme un épiderme, est prisonnier. Dans la hâte de la peur, on prend tout pour renforcer le Mur; avant de défendre la Cité et pour la mieux défendre il la désagrège, et sa validité martienne n'est faite que d'une agonie. Remis à neuf avec du vieux, recomposé avec de la ruine, il participe de l'émouvante beauté de Rome : phénix immortel, elle passe sa vie à renaître de ses cendres.

Les Goths sont partis, mais le Temps est encore là, Totila inlassable et toujours vainqueur. Il a fait courir des lézardes qui se chauffent au grand midi à côté des trous percés par les projectiles, tomber les créneaux, bomber la maçonnerie sous la poussée des terres et surtout des hauts vignobles. Le mur titube

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çà et là comme un vétéran légionnaire qui porte aujourd'hui la hotte de raisin sur le dos, et il a son plumet, cheveux au vent, pour avoir trop bu de soleil. Quand celui-ci se penche au ras de terre, le mur l'absorbe tout : il devient doré, puis rose, puis rouge, enfin violet et comme aviné. Puissante est la suggestion qui sort des choses ! Aurélien qui l'a construit n'est-il pas le fils d'une prêtresse du Soleil? Sur sa monnaie d'or sa tête est radiée comme l'astre, et son nom en invoque l'éclat ; il élève à Rome au dieu de sa mère un temple oii l'on prodigue l'or et les pierres précieuses, qui boivent et reflètent le Soleil dans leur belle eau. Il sacrifie à Mithra comme à son patron favori. Par-dessus l'enceinte le Soleil, entré par la porte Majeure, arrêté à midi sur la coupole du Panthéon dont l'ouverture circulaire absorbe son orbe, sorti enfin par les portes du Janicule crépusculaire, décrit régulièrement sa courbe quotidienne. Ce mur est cuit, recuit et ambré comme les ruines du temple ie Baal à Palmyre, qu' Aurélien renversa. Et Zénobie, pand elle vint captive à Rome en 273, le vit terminé 3t l'inaugura de son infortune. Après avoir franchi ies portes derrière le char de l'Imperator à son entrée riomphale, elle sortit par la voie Tiburtine pour aller inir dans la villa d'Hadrien sa destinée de prisonnière, lais elle est bien vengée : l'enceinte Aurélienne est ne ruine comme celles de Palmyre et le désert qui nveloppait sa capitale est venu assiéger Rome. Avec la paix le Mur s'est mis au vert, tel un retraité

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qui pratique la campagne, porte des gerbes, et pique des fleurs à son chapeau. Il est coiffé de végétaux qui font avec ses briques une admirable harmonie. Pardessus les murs de l'ancien monastère du Latran, là où s'étendaient jadis les jardins que Joachim et Pia fleurissaient de leur innocence liliale \ des pins parasols ébouriffés en coup de vent s'élancent vers l'horizon des monts Albains. Non loin du bastion de San Gallo un figuier se cramponne : ses figues, en ce mois de septembre, sont mûres, trop vertes tout de même parce qu'elles sont peu accessibles; des gamins les regardent, puis leur jettent des pierres. Entre cet arbuste et les vignes d'en face les voilà « moitié figue, moitié raisin » ; et vraiment c'était inattendu de voir ainsi accrochée au mur d'Aurélien la rondelette épigramme de l'Anthologie - : « Passant, si tu rencontres l'amateur de fruits Démocritès, dis-lui que moi, figuier, je porte pour lui des figues blanches, déjà mûres, régal friand que la Nature seule apprêta. Mais comme j'occupe une place mal défendue, qu'il se hâte, s'il veut le premier les cueillir sur mes branches intactes. » Vers San Paolo les cyprès raides, lance droite, veillent sur le cimetière protestant où le fils de j Gœthe repose parmi les roses. Partout, sur la crête j brisée, les herbes folles et les giroflées virevoltent au ] vent; romantiques à souhait, elles ont le sentimeni' des ruines. Gomment se fait-il que M. le vicomte Reqé

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