Epigr. descriptives^ I
sous LES MURS DE ROME. 259
de Chateaubriand, si épris du pittoresque que composent à Rome les vieilles briques et les jeunes fleurs, ne soit point venu égarer ici sa haute mélancolie?
Mais cette végétation n'arrive pas à recouvrir l'histoire. Bâti avec du passé, maçonné avec de l'âme, le Mur a une prestigieuse personnalité; le silence qui l'entoure nous conte des Annales, et lui-même garde un souvenir marqué en chaque trait de son visage ; si bien qu'il me semble lire sur son pourtour comme sur le filet des monnaies auréliennes : « Dominus et Deus ». En 270, Aurélien est battu à Plaisance par les Alamans ; Rome prend peur, et le Sénat ordonne autour du Pomerium, à peu près où nous sommes le Mar et moi, une procession expiatoire, l'amburbium, accompagnée de chants sacrés. L'Empereur prend sa revanche à Pavie, mais, pour mettre Rome à l'abri d'un coup de main, il la munit en trois ans de cette enceinte de 16 kilomètres. Voilà comment elle a dans ses fondations, sous les briques, de la prudence stratégique et de la piété. Elle concrétise l'esprit même d'Aurélien : unitaire, militaire et religieux.
Mais les portes surtout parlent, comme des bouches. Les gares et lignes de tramways les ont dépouillées de leurs fonctions sacrées ; mais, au ni^ siècle encore, entrer dans la ville ou en sortir pour de longs jours est un acte religieux, auquel elles président du haut de leur cintre. En franchissant ce seuil où commençait, où finissait une partie de sa destinée, l'ancien, romain oupérégrin,fait une prièi^e sous l'arc auguste
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et grave. Joie du retour ou regret de l'éloignement, voyage, exil, amnistie, ont sanctifié durant des siècles ces baies énormes et remplissent d'âme le vide qu'elles circonscrivent. Écoutez Rutilius Namatianus, notre aïeul des Gaules, sous la porte d'Ostie : « Je couvre de baisers ces portes qu'il me faut quitter, c'est malgré moi que mes pieds franchissent ce seuil sacré. Mes larmes implorent son indulgence.... C'en est fait, je m'arrache aux étreintes de la ville aimée ^ » Voilà pourquoi les fleurettes qui poussent entre les briques ressemblent à des bouquets d'ex-voto suspendus là par des nostalgies apaisées.
La porte Asinaria, aujourd'hui fermée, est une magnifique guerrière qui se souvient d'avoir vu Bélisaire en 535 et surtout Totila en 546 passer sous elle, de nuit, par la trahison des soldats isauriens. Les trompettes sonnèrent pour avertir les habitants de se réfugier au plus vite dans les églises : le Latran et la basilique Hélénienne en absorbèrent une grande quantité. L'immense place qui va d'ici à Sainte-Croix dans l'herbe et l'isolement semble témoigner encore que le Goth voulait faire de Rome « un lieu de pâturage ». Elle s'est appelée depuis porte Saint-Jean du Latéran : tout le monde sait, grâce au délicieux Jacques de Voragine^ que là, selon la tradition, avait été cachée (latuerat rana, Laté-ran), puis fut retrouvée et brûlée la grenouille que les médecins de Néron