Légende Dorée, LXX
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qui étaient émasculés, lui vantèrent la gloire de la virginité. Ils eurent la tête tranchée et Domitilla fut reléguée dans l'île de Pont. L'exil ne la dompta point. Alors Aurélien, son fiancé, qui avait un frère nommé Luxurius, se rendit auprès d'elle avec deux jeunes gens et trois jongleurs, afin de célébrer son mariage avec elle. Il la met de force sur sa couche, ordonne aux jongleurs de chanter, aux deux jeunes gens de danser avec lui, et se veut entraîner de la sorte à mettre à mal la jeune puelle. — Mais bientôt les jongleurs se lassèrent de chanter, les deux danseurs de baller, et lui, emporté par le vertige, ne s'arrêta point de tourner, tant qu'à la fin de fatigue il trépassa. Domitille a reposé près d'ici, ainsi qu'une Flavilla dont le monogramme exquis est accosté d'une colombe, d'un Flavius Sabinus qui fut petitneveu de Vespasien, un Flavius Clemens qui fut cousin de Domitien, et la « très douce » Petronilla de la famille des Aurelii.
Leur souvenir m'est présent dans ce vestibule authentique où ils sont venus, où ils se sont assis sous ces fresques, si expressives de leur nouvel idéal. A l'entrée, sur le stuc d'une paroi de briques, une Psyché ailée cueille les fleurs du Printemps Éternel pendant qu'Eros, nu comme un génie Pompéien, verse de son côté dans une corbeille sa cueillette éclatante et parfumée. La malaria n'habite point cette campagne mystique où les âmes et Famour divin errent dans la félicité. En haut, sur la route, il y a
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non loin d'ici autour d'un oratoire un petit parterre de verdure et de roses; « Paradiso », dit l'enseigne : le langage de tous n'a fait que consacrer l'image jolie que le christianisme, depuis le peintre du i^"" siècle jusqu'à Fra Angelico, s'est faite du séjour des élus : un jardin fleuri où rien ne fane, où il n'y a pas que les immortelles qui ne soient point éphémères. A droite s'ouvre la chamhre de réunion avec sa banquette peinte au minium où se sont reposés les frères de la petite communauté; puis deux cubicules ornés de génies et de fleurs pour égayer les agapes funéraires. Ces agapes, on y peut assister un peu plus loin : autour d'une table où sont posés le pain et le poisson, dont le nom ésotérique et mystique oflre les initiales de Jésus-Christ Sauveur des hommes, deux convives sont assis et servis par un ministre debout. C'est, sous terre, le banquet céleste. A gauche du vestibule, voici la chambre creusée d'une cisterne avec son couvercle de pierre et des amphores : là on puisait l'eau lustrale et la boisson pour les repas sacrés. Tout cela est minuscule et charmant : on y revoit la petite famille chrétienne resserrée dans l'intimité, choyant ses morts qui vivent l'éternité là, tout près, et pratiquant son culte symbolique dans un décor où les profanes auraient cru reconnaître les Champs Élysées, où les initiés savaient deviner le Paradis.
Mon cicérone est cette fois un des maîtres-maçons qui restaurent la basilique souterraine des Saints
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Nérée et Achillée : taché de plâtre, il ressemble à s'y méprendre à un de ces fossores dont l'image est fixée aux parois des catacombes qu'ils ont eux-mêmes creusées. Il achève de manger un morceau de pain; les miettes tombent sur le sol humide du cubicule où Domitilla, Flavilla, Petronilla vinrent rompre le pain et se nourrir sous ces espèces de la chair de Jésus. Quels jolis noms que ceux de ces chrétiennes! A mesure que s'avance la décadence impériale les noms se dévirilisent : Antonius devient Antoninus, Augustus Augustinus, Faustus Faustinus ; les noms féminins surtout vont diminuant, pour n'être plus que des.... diminutifs. Yoici la petite Domitia, la petite Petronia, la petite Flavia, comme qui dirait la Blondinette. Leur grâce légère, qui semble avoir deux ailes (tant pis pour le jeu de mots) sied à ces âmes qui connurent la joie de l'exaltation. Car le public peu instruit s'y trompe : ce christianisme souterrain n'a rien de triste. L'ambulacre où nous descendons en pente douce est tout fleuri de la vigne eucharistique aux innombrables volutes où des amours se jouent; elle ombrage aussi le caveau d'Ampliatus, parmi des paysages qui circonscrivent de l'infini.
Paganisme riant du décor, allégresse de la foi, ^ perpétuels symboles d'immortalité, solitude peuplée, 1 tout cela change quand je ressors au niveau de la :
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Campagne romaine. Sur les ondulations du terrain l'herbe maigre a la fièvre : jusqu'à la Sabine bleue et aux monts Albains plus sombres presque rien, que des tombeaux, quelques fermes. Le mausolée de Cecilia Metella se dresse solitaire sur la voie Appienne, avec ses créneaux en queues d'hirondelles : on dirait qu'un vol las s'est posé sur sa crête. Plus près, c'est la Tor Marancia, où l'on a trouvé ces admirables peintures de l'antiquité, Pasiphaë, Phèdre, Scylla, Myrrha, Canacè, qui se reposent aujourd'hui dans la bibliothèque vaticane et dans les tercets du Triomphe de l'Amour de Pétrarque*. Fièvre de la malaria, fièvre de la passion, tout consume ce paysage. Dans le fond, un massif épais d'eucalyptus dit le courage désespéré avec lequel les trappistes des Trois-Fontaines luttent contre le mal que cette terre couve.
Pourtant, cette humidité funeste c'est le suc, le sang généreux de ces vignes. Elles bordent sur la droite et un peu sur la gauche la via délie Sette Chiese où je poursuis ma marche, j'allais dire ma paisible bacchanale : vignes de Mérode, Nicolaï, Armellini, Artero, Giuseppe Fiori. Elles sont un des traits de la banlieue de Rome, où elles perpétuent le souvenir des grands domaines d'autrefois. Bourgeois riches, cardinaux, papes allaient à cheval, à dos de mule, puis en carrosse, enfin en chaise, humer aux