‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 65 sur 73 · II, derniers tercets · texte numérisé non relu

II, derniers tercets

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heures de loisir Tair et le vin du Latium. On sait que les Romains, dit le Pogge, ont l'habitude de bien soigner leurs vignes, et Sadolet déclare « qu'un chacun s'en va prendre son plaisir à sa vigne avec les amis ». Dans Rome même elles étalaient de larges plaques rustiques : c'est dans la vigne de Vannoza, mère de César, près de Saint-Pierre-aux-Liens sur l'Esquilin, qu'Alexandre VI Borgia aurait été empoisonné. Il en reste encore quelques-unes, sur le Palatin autour de Saint-Bonaventure, sur l'Aventin, sur le flanc est du Janicule ; mais aujourd'hui (comme autrefois) c'est surtout hors de Rome qu'elles se donnent de l'espace. Quand on sort de l'enceinte aurélienne par les grandes voies, on longe interminablement leurs murs monotones qui interceptent l'horizon. Car le vignoble n'est pas toute la vigne : en général, un portail monumental fermé d'une grille y donne accès, parfois un écusson dit l'antiquité de la famille, et de grands piliers supportent les boules de tuf traditionnelles. Derrière, un ou deux pins parasols, qui donnent la note seigneuriale, prêtent leur ombre au fermier ou au maître quand il pénètre sur le seuil; une ferme sur escaliers, le casale, chauffe sa lèpre au soleil, quelques chevaux maigres, quelques bœufs à longues cornes où le panorama de Rome s'encadre broutent le tuf, et, sur les ondulations, les vignes appuyées aux faisceaux de roseaux ont l'air de bataillons campés qui laissent reposer leurs armes. A vrai dire, ce n'est ici qu'une avant-garde : les légions

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innombrables couvrent les monts Albains et les pentes de la Sabine; là, sur chaque faisceau, des milliers de centurions (ceux qui dorment sous le sol sans doute!) ont posé leur « cep » où repoussent déjà quelques feuilles ; on les dirait à l'étape pour célébrer avec des libations la fête de Bacchus Liber. Et c'est pourquoi l'on a retrouvé sur ces terres, surtout vers la villa d'Hadrien, tant de Bacchus en marbre blanc ou en rouge antique, qui cuvent dans les galeries du Capitole, des Thermes, du Vatican et de Naples la joie orgiaque de cette campagne, et lèvent encore la grappe en riant. Ici le cep puise sa sève au christianisme; vigne eucharistique sous terre, vigne réelle au-dessus : on dirait que les racines de celle-ci refleurissent en symbole au fond des catacombes, dans le caveau d'Ampliatus. Toutes en effet plongent sur des cœmeteria ou des hypogées antiques. Ici le lieu commun est de mise : le vin des bons vivants est sécrété par la terre des morts.

Ceux-ci d'ailleurs nous parlent même au ras de terre. A l'entrée d'une vigne, les bornes qui flanquent la porte sont des fûts de colonnes ; le mur de clôture encastre dans ses briques des plaques de marbre blanc, des éclats avec des dessins d'imbrications, des fragments de bas-reliefs, entrelacs et rosaces. Sur un débris je distingue une lance et un bouclier qui ornaient sans doute quelque tombe militaire, sur un autre VIRO DEGVR... HORATI SOROR... Près d'un portail est fixée une tête antique, un Jupiter pro-

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bablement, barbue et chevelue, surmontée d'une tour comme le Jupiter d'Otricoli au Vatican; il est le custode de la vigne après avoir veillé sur les latifundia. Étrange terre où l'humanité se compose de plus de morts que de vivants! Et dans les choses rien ne se perd, tout se transforme. Ici la loi de l'évolution est partout visible à l'œil nu.

De vigne en vigne me voici arrivé à celle de M. le chevalier Serafîni. C'est l'antique domaine de Gommodilla, qui en donna comme Domitilla une partie à ses frères chrétiens pour y dormir « in pace ». M. Serafîni, dont le nom est séraphique, a fait comme elle : il a prêté ou loué son terrain pour recreuser, déblayer les catacombes ensevelies sous l'oubli et les terres. On les rouvre aujourd'hui solennellement, et c'est une chance de pouvoir revivre quelques heures chez les morts la vie paléo-chrétienne.

On a érigé un décor de fête : sur le portail le chrisme constantinien est fixé, un grand lustre byzantin en bois est suspendu, que de fausses gemmes adornent. Derrière, s'étalent des prairies poudrées de soucis jaunes et de marguerites, où des vaches indolentes paissent. Une petite foule s'agite autour d'une cabane; je m'enfonce dans le trou noir, je descends précautionneusement les marches creusées dans le tuf il y a

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dix-sept cents ans, rongées par l'humidité, usées par les sandales des pèlerins. A la lueur falote du lustre ' je distingue les stries dont la pioche des fossores a blessé le tuf. Enfin, tout au fond, s'élargit la crypte cimetériale, vraie petite basilique, où sont inhumés les saints Félix et Adauctus. Ces catacombes sont à la fois immenses et petites; c'est que la pensée qui les a disposées est surtout associationniste ou collective : une foule innombrable s'y loge, mais à l'individu la place est strictement mesurée, sauf quand la personne humaine sanctifiée par le martyre prend une valeur ineffable qui la rapproche de Dieu. Et encore! Dans cette crypte funéraire comme dans les basiliques officielles les saints sont souvent réunis, ne fût-ce que deux à deux, comme Pierre et Marcellin, Nérée et Achillée, Cosme et Damien, Jean et Paul, ici enfin Félix et Adauctus. Non seulement, en effet, la contagion du martyre les a joints souvent l'un à l'autre, comme cet anonyme qui voulut suivre Félix au supplice et qu'on appela faute de mieux l'Ajouté, l'Adjoint (Adauctus), mais encore dans la sainteté l'individu perd son moi, centre d'orgueil; et le principe de l'église, ecclesia, c'est-à-dire assemblée, est le même que celui de la Pœligio qui ce relie » les hommes dans la foi et le culte. Voilà pourquoi dans ce monde immense de la mort la basilique est étroite comme une chapelle. Cette exiguïté matérielle, d'ailleurs nécessitée par les circonstances de l'excavation, n'est que la figure de l'intimité morale où les premiers chré-

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tiens, serrés les ans contre les autres, se sentaient les coudes comme nous.

D'un lucernaire un peu de ciel tombe, pose un nimbe autour des fronts, distribue sur les loculi scellés de briques où dorment encore les défunts une clarté qui n'est ni celle du jour ni celle des lampes : elle est quasi surnaturelle. C'est la grande trouvaille de l'art chrétien, si ingénieux au clair-obscur, depuis les catacombes jusqu'aux cryptes romanes et nefs gothiques. Gomme aux n^ et ni^ siècles pour l'Ecclesia on a suspendu des couronnes de violiers et de pensées, des guirlandes de buis amer et des palmes nazaréennes. L'odeur de la cire qui brûle et de la terre humide se mêle à leur parfum; accablé de sensations, oppressé du souterrain et des siècles, je me laisserais aller à terre; mais la communauté bariolée qui est là me tient en éveil; ce sont des séminaristes de toutes nations, donc de toutes couleurs, des prêtres, des moines surtout dont le costume est presque antique. Près de moi des étrangers sentent la peau d'Espagne; au fond, des contadines, trayeuses de vaches de M. Serafîni, suintent le petit-lait. Rappelez-vous les temps quasi apostoliques oii se réunissaient autour des tombeaux l'artisan et le patricien, et aussi les envoyés des sept Églises d'Orient, et vous comprendrez mieux le sens du mot catholicon. Cette religion nouvelle, pour quelque temps du moins, nivelait les hiérarchies et confondait les races en supprimant l'espace.

Le silence se fait tout à coup dans la crypte, et le

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professeur Orazio Marucchi, de la Commission d'Archéologie sacrée, déroule le passé de ces catacombes. De son masque vitellien (quelle ironie!) sortent de beaux mots italiens et latins, lentement et fortement rythmés, qui tombent dans le silence comme des gouttes de bronze. A peine a-t-il fini, que les cierges s'allument dans l'abside, les litanies des saints se lèvent reprises par l'assistance, et aussitôt après la procession s'ébranle et s'enfonce dans les galeries ténébreuses. Je ne perçois bientôt plus dans les profondeurs qu'une lueur qui vacille, un écho étouffé; les nuages de myrrhe estompent tout dans leurs volutes. Me voici donc seul avec les inscriptions et les fresques. Mais quelle solitude innombrable! Sur leurs plaques de marbre tous ces morts me parlent d'euxmêmes : la truelle me dit que celui-ci fut maçon, le baril que celui-là fut tonnelier; partout la feuille de lierre ou la colombe au rameau d'olivier disent que tous s'attendaient à l'immortalité. Mais cette figure m'attire : la matrone Turtura s'est fait peindre au Vf siècle aux pieds de la Vierge et des deux saints patrons Félix et Adauctus; elle écarquille des yeux fixes pleins d'infini et d'éternité : ce sont les mêmes que ceux de Myrrha ou de Pasiphaë, ses voisines de Tor Marancia, les pauvres passionnées. Emouvante analogie! Ici et là, très grands et sombres ils captent toute l'ombre, l'ombre de la chambre funéraire païenne, l'ombre de la crypte cimetériale. Et pourtant une flamme intérieure les anime : ils brûlent d'ardeur,

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mais là-bas c'est la passion, ici c'est le mysticisme. Irradiés, enfiévrés comme tout le paysage qui enveloppe Tor Marancia et mes catacombes, ils se souviennent d'Alexandrie ou de Byzance et en gardent la nostalgie. C'est là sûrement que le peintre a puisé les principes de son art : païen ou chrétien, qu'il soit du i" siècle ou du vi% il obéit à l'esthétique de sa cité, de sa civilisation, qui tantôt diminue et tantôt exalte les puissances humaines. A Pompeï il m'offre des petits génies artisans qui sont des miniatures de l'humanité, ici et à Tor Marancia il nous présente des êtres qui d'un bond s'affranchissent d'eux-mêmes pour se perdre dans l'infini. Précieux, lyrique ou ascétique, il ne connaît guère l'état normal, la commune santé de l'âme humaine. Pour que les yeux que voici reflètent des sentiments ordinaires et reviennent à la mesure de tous, il faudra attendre la Renaissance du XIV® siècle : la Vierge de majesté de Duccio de Boninsegna, dans son tableau de l'Œuvre en 1311, a pour la première fois des yeux en amande, dont les paupières demi-closes semblent restreindre le champ de ce qu'il faut aimer, pour le mieux aimer. Douceur, tendresse, recueillement ont remplacé extase ou frénésie, Sienne a remplacé Bysance. Mais qui dira la beauté de ceuxci, et surtout leur attrait morbide? A les regarder, seul à seuls, comme je comprends que Taine ait chèrement caressé un projet que la mort seul intercepta : étudier les deux civilisations transitoires où l'âme humaine a perdu son équilibre et presque changé son

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essence : Byzance et Alexandrie. N'est-il pas curieux que ce savant, qui finit dans une certaine rigidité protestante sur les bords d'un petit lac suisse, se soit épris de ces mondes décomposés où quelque chose de nouveau fermentait? Quoi qu'il en soit, la donatrice, jolie mais grave d'exaltation contenue, penche la tête sous les longs doigts effilés de la Madone. Elle s'appelait, dit l'inscription, Turtura, et tourterelle (turtur) elle était vraiement, car elle avait la pureté et les ailes pour voler à Dieu. Un pieux pèlerin du vi° siècle, très plébéien sans doute, et très méfiant, a gravé au couteau dans un coin de la fresque : « Non dicere ille sicreta alla bocce, ne pas révéler le secret avec la bouche », précieux graffîto où se mêlent encore le latin qui va disparaître et le parler vulgaire des temps nouveaux.

Enfin! me voici remonté sous le ciel bleu dans l'allégresse des choses. Les vaches du chevalier Serafini se sont approchées; de leurs grands yeux doux où se mirent les prés elles regardent émerger un à un ces gens qui prenaient plaisir sous terre, près des trépassés. Leurs mamelles pendent jusqu'au sol, dont la sève a fait leur lait. Et dans le chemin qui me ramène à Saint-Paul, c'est un vacarme de nids et de chants; on quitte la désolation de la Campagne romaine pour traverser en tranchée les collinettes de San Paolo coiffées de verdure; moineaux, pinsons, merles font l'amour pendant que la Nature fait le printemps, tout fait la nique en cet avril grisé à la mort, à l'immorta-

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lité et aux martyrs. Près de la Basilique patriarcale les paysans, attablés dans les osterie, en plein air, caressent la panse de leurs fiasques cuirassés de paille : au contact des catacombes s'est tenu frais le bon vin qui Jeur fait prendre goût à la vie.

Le mont Testaccio a vu les ébats du peuple : le mont Sacré fut témoin de sa colère. Non pas de celle qui se rue à la violence, mais qui triomphe de l'oppression en se maîtrisant elle-même. Sa force lui vient de la conscience du droit. Protestation organisée, silencieuse, quasi solennelle par son unanimité, elle est la première des grandes grèves historiques et confère au piédestal qui la porta, colline de tuf à quatre kilomètres de Rome, la majesté sacro-sainte d'un autel. Etrange destinée des mots! Les plus anciennes revendications populaires s'élèvent ici sur des collines, l'Algide, l'Aventin, le mons Sacer; mais chez nous la grève, avant d'être le refus du travail, est la rive sablonneuse, proche la Maison de ville, où l'ouvrier oisif flâne côte à côte avec le flot de Seine. La « Grève du Mont », voilà une de ces savoureuses alliances que se permettent les jeux du langage et du hasard.

En allant sur la voie Nomentane j'ai beau écarter tout ce passé. Ce passé, c'est le présent, c'est l'incroyable suggestion des lieux. Rome encore aujourd'hui est le commentaire le plus évocateur de sa propre histoire : douée plus qu'une autre d'éternité, les sites y changent peu d'aspect, et tout de suite on y voit surgir le souvenir des passions qui y furent semées, y prirent la saveur du terroir et d'ailleurs sont éternelles comme eux. Tout ici s'achemine au prolétariat : j'ai quitté à la porta Pia le plus riche, le plus moderne quartier de Rome, je laisse à droite les villas Patrizzi, Torlonia, Mirafîori qui mettent entre elles et la promiscuité de la voie des cyprès prétoriens, au port d'arme; la basilique Sainte- Agnès m'offre en passant l'éclat de ses marbres précieux, la somptuosité byzantine de sa mosaïque absidale; puis, après la villa Crostarosa, dernière oasis de richesse patricienne, c'est le faubourg pauvre, c'est la plèbe. Une osteria propose par un graffîto analogue à ceux de Pompeï des « œufs de la journée », une autre son « optime cuisine ». Alla Collina del Chianti un orgue de barbarie moud delà musique, et deux couples tournent, tournent. Sur le pont Nomentane je traverse le Teverone; lui aussi, descendu de l'aristocratique Tivoli, s'est fait plébéien : il rôde dans la campagne, en zigzags comme un chemineau, il est jaune, il a la fièvre. Je croise des butteros sur leurs petits chevaux poilus, la pique en travers de la selle, et après une « Vacherie Vieille » où

des troupeaux paissent le tuf, me voici au pied du mont Sacré.

Pour de si grands souvenirs quelle collinette! Trente-sept mètres à peine : une rondeur de bonhomie, une trattoria dans des treillis de roseaux, et tout autour l'herbe rase. Entre ses deux croupes une petite vallée, oii blanchit comme une toge enlevée par le vent à une boutique de foulon : c'est une nappe de marguerites. Le gamin d'en bas qui me talonne m'offre du vin blanc et des salumi, et je m'assieds à la table crasseuse, là oii le crasseux Menenius Agrippa conta aux srrévistes affamés la fable des membres et de l'estomac. Car c'est ici, en dépit des controverses. La tradition est là, puis la distance de Rome, trois milles, donnée par les historiens, puis l'éloquence môme des lieux : la colline est enserrée par un nœud de l'Anio, donc admirablement défendue; elle domine la voie Nomentane là précisément oii la voie le franchissait dans l'histoire; et si elle est arrondie, adoucie, c'est que depuis la grève l'usure du temps et des pas, qui ne font grève ni l'un ni les autres, a effacé les arêtes comme les rancunes.

Donc, l'an 494, les fermiers qui composent l'armée ne sont pas contents * : chaque fois qu'après la guerre ils rentrent à la ferme, c'est pour retomber sous la dure loi des débiteurs; si la récolte est maigre et qu'il faille demander au patron une avance de blé pour

LTite-Live, II, 32.

vhTe et pour ensemencer, ils doivent restituer en intérêt un boisseau sur quatre ; s'ils empruntent une vache, une brebis, ils doivent ajouter à la restitution un veau, un agneau; s'ils sont insolvables, c'est la prison, le travail ou la vente de l'esclave. Les aspects éternels me remettent cette vieille histoire sous les yeux. Voici les casale où travaillent les arrière-neveux de ces fermiers : eux aussi ils quittent la ferme pour le régiment et y reviennent, mais souvent mécontents de l'État et du propriétaire. Yoici paître les vaches de la vaccheria Grannini : elles posent sur le pré avec la gravité du bronze, telle la vache qui alourdissait de sa masse le massif as latin, rare encore au temps de la grève; avant d'effîgier la monnaie, les vaches sont elles-mêmes la monnaie.... Un jour que l'armée est sous les armes aux portes de Rome, elle quitte son chef, son camp, et, conduite par ses tribuns militaires, plébéiens comme elle pour la plupart, marche en ordre jusqu'ici, monte sur cette colline qu'entoure l'Anio, creuse tout autour un fossé bordé d'une palissade et se prépare à fonder la cité nouvelle de la plèbe. A cent mètres de moi une ruine insignifiante perpétue pour mon imagination le souvenir du camp fortifié, et ces pauvres gens en rupture de travail qui grimpent sur les lacets semblent les attardés, les traînards de la grève antique....

Ils attendent; Tite-Live dit : quelques jours. Républicain secrètement sympathique aux grévistes, il lui serait difficile d'expliquer comment ils vécurent. Très

tranquilles, dit-il, ils ne prirent que juste ce qui leur était nécessaire ; la modération des nécessiteux, c'est un lieu commun des politiques qui font de la morale aux hautes classes de leur temps et des rhéteurs qui font de l'histoire. Mais l'Histoire toute pure * dit : quelques mois, et qu'ils pillèrent congrùment tout le district. Ils l'avaient d'ailleurs fort bien choisi, comme le plus riche de ce pays sabin, et la bourgade sabine de Crustumeria leur était une réserve à portée de la main; son nom même a un parfum de gâteau, crusta, que la villa Grostarosa (étrange coïncidence!) semble perpétuer; et toutes les osterie du bord de la route font aujourd'hui avec les œufs « de la journée » et du lait de délicieuses crostas. Il est donc inutile d'invoquer pour les plébéiens, comme fait la légende, l'assistance d'Anna Perenna qui venait, paraît-il, leur apporter chaque jour des gâteaux tout chauds. C'était une déesse, ne vous déplaise, très aimée de la plèbe et qui l'aimait. Ovide nous conte que les petites gens de son temps venaient tout près d'ici la fêter en buvant sec le vin du Latium, j'allais dire des Castelli; et sur la route Nomentane que voilà, le soir, à l'heure où Pan fait danser ses chèvres dans le clair de lune, ils rentraient à Rome bras dessus bras dessous, en titubant; devant notre Ovide en gaieté, une vieille ivre traînait son vieux, ivre^ Qui sait si ce n'était point Anna ellemême? Car je la connais, vous la connaissez : on l'a

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