‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 66 sur 73 · Fastes, III, v · texte numérisé non relu

Fastes, III, v

ramassée là-bas, sur la voie Nomentane, à la place où elle était tombée, saoule, un soir de fête. On l'a pieusement transportée dans un hospice, je veux dire au musée du Gapitole, car les musées sont les hospices des dieux. Tête renversée, yeux perdus, elle crispe sa main sur le goulot de l'amphore et fait glouglou dans sa gorge. Les Romains l'appellent familièrement la Vecchia Ehhra, et les visiteurs plébéiens du dimanche rigolent devant la bonne aïeule qui savait déjà (on parle de progrès!) noyer la raison soucieuse, et consacrait de sa divinité l'oubli qu'on puise au fiasque. Ses gâteaux et son vin ne seraient point superflus aujourd'hui, car Crustumeria n'est plus, et sur ce district si fertile, où les grévistes stipulèrent leurs conditions parmi les stipules du blé, l'herbe des latifundia et la fièvre des marécages se sont triomphalement étendues. La misère y vient bien : sur la colline qui est de l'autre côté de la route, un hameau de cabanes de chaume s'élève; il y en a beaucoup comme cela dans la Campagne Romaine, camps mobiles et fragiles de la pauvreté en quête d'un destin. Des poules picorent les brins de chaume, des loques multicolores sèchent sur des pieux, et sur la pente de la colline, le long de l'antique « tombeau de Néron », je vois monter lentement deux fillettes qui viennent de puiser l'eau à l'Anio ou à la fontaine de la route. Le rythme de ces choses, vie, gestes et attitudes, est éternel....

Les Romains sont ià depuis quelques mois, retran-

chés OÙ je suis. L'horizon leur est hostile : a gauche, la Sabine montueuse est pleine de menaces sous sa toge bleuâtre; plus loin le Samnium s'étale, qui sera si dur à vaincre bientôt; devant, la cité patricienne se profile, avec le Gaelius tout proche, si fier aujourd'hui de son Latran : la batterie Nomentane, le fort Pietralata semblent perpétuer sa colère, et la douane armée, à quelques centaines de mètres, impose encore les denrées nécessaires à la vie du pauvre. Derrière, c'est la sombre, la grimaçante Étrurie, et, au nord, la perpétuelle hantise d'une invasion : par là en efTet vont descendre les Gaulois géants aux chevelures fauves et aux yeux bleus. Immédiatement autour de la plèbe s'arrondissent les domaines des riches, qui sont toujours là sous des noms nouveaux : tenuta de' Pazzi, Torlonia, Truzzi, Aguzzano. Enfin, au pied du mont, passe la route qui entre à Rome par la porte Colline. Ils regardent, ils ne voient rien venir

Cependant Rome a peur; presque plus de plébéiens, ni fermiers, ni artisans. Et cette ville nouvelle, là-bas, quelle menace pour l'avenir! Alors le dictateur Manius Valerius, selon l'histoire, négocie un compromis; le sénateur Menenius Agrippa, selon la tradition, arrive au mont Sacré avec neuf délégués. Il s'agit de ramener la plèbe.

C'est à ce moment que se passe ici une scène de haut goût. Mais avant d'écouter Menenius je l'ai voulu connaître. Le leader du patriciat a pour la circonstance cette vertu d'être issu de la plèbe et populaire.

L'onomastique nous apprend sur lui quelque chose d'essentiel : il s'appelle de son nom a Menenius », où l'on perçoit l'idée d'intelligence (men), en l'occurrence de finasserie, et de son prénom « Agrippa ». Qu'il faille rapprocher celui-ci d'Agricola ou d'Agripeta, toujours est-il qu'il y a des champs, de la terre chez Menenius. Cet ancien plébéien devenu sénateur est sûrement gros propriétaire ; et voilà comment menenius de naissance (je veux dire intelligent), persuasif par nature, il a encore l'éloquence de l'intérêt personnel. J'ai beau demander à Ïite-Live des renseignements : ce noble n'a guère le sens de la rusticité, ce déclamateur la couvre des plis compassés de sa toge; il dit bien que la harangue de Menenius est « horride », archaïque et fruste, mais il la polit à la moderne. Heureusement je sais oii en retrouver l'odeur d'étable : dans son Coriolan ^ Shakespeare nous présente Menenius, le bon, le vrai, avec une divination étonnante, plus qu'humaine. Le voici bien, le paysan sénateur, qui sent le petit-lait et la paille. Gomme un paysan il est fmaud, mais il enveloppe sa finasserie dans une cosse de jovialité; il a toujours le mot pour rire parce qu'il le faut pour le peuple : « Allons voir si mon vieil esprit aura raison de cette multitude » . Il ne hait pas un fiasque de bon vin sans une seule goutte d'eau du Tibre; c'est pourquoi il lui arrive plus souvent devoir la croupe noire de la nuit que le front riant de l'aurore.

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