‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 68 sur 73 · Tite-Live, III, xlïv-l · texte numérisé non relu

Tite-Live, III, xlïv-l

alors qu'on les cueille. En vain Appius Claudius offre de l'argent, puis des promesses; alors : « Licteur, écarte la foule, fais-moi place, j'ai à prendre mon bien ! » La nourrice crie, appelle. Yerginius, voyant que ni lui ni le fiancé ne sauveront la vierge du stupre, demande la permission de lui faire ses adieux, saisit à l'étal d'un boucher un couteau et le lui enfonce dans la poitrine. A quelques jours de là, indignés, l'armée et la plèbe, et tous ceux qui peuvent marcher, avec les femmes, les enfants, les vieillards valides, se traînent en longue file sur la voie Nomentane et montent, montent ici où je suis, sur le mont des protestations plébéiennes. Peu après Appius Claudius se tuait, et la plèbe recouvrait ses tribuns.

Quelle énergie sauvage dans la passion, dans la vengeance! Déjà ces Latins ont le couteau prompt, et le désir. Camille, Lucrèce, Tarpeia, Verginia,... toute cette aurore de Rome est rouge : il y pleut du sang de femme, comme sur son crépuscule impérial. Qu'on lise telle page de Tite-Live ou de Tacite, qu'on songe aux jeux de l'amphithéâtre, à ce terrible décret contre les Bacchanales qui englobe dans la mort les femmes et les hommes, aux pratiques sacrificatoires depuis la triple boucherie du triomphe jusqu'aux aspersions sanglantes du taurobole mithriaque reçues par l'initié dos courbé, qu'on visite enfin au Vatican la salle des animaux : ces fils de Lupa Martia sont restés carnassiers, leur appétit charnel ne lâche point sa proie. D'Appius Claudius à Néron, à Tibère, à Gali-

gula, à Commode la violence sanguinaire leur est une volupté, le viol ne leur est qu'un geste.

Le récit de Tite-Live quitte son train de sénateur, frémit d'émotion en son décorum et halète un peu. Par les dieux, quand on écrit sur la cire une affaire d'amour et de sang comme celle-là, il y a stylet et stylet! Le premier acte du drame se passe au Forum, autour de l'autel rond de Venus Gioacina, dont la base a été remise au jour. Venus? c'est fort bien, et la via di Marforio tout près de là offre à la déesse du matin au soir un perpétuel hommage d'impureté; Gioacina? j'y veux voir le cloaque qui dormait au cœur du Décemvir. Autour de l'antique autel je me rappelle avoir vu moi aussi des jeunes filles, mais de race aristocratique et fine, blondes comme le soleil de la Tamise tamisé par les brumes : à la place sinistre où s'affaissa Verginia, elles cueillaient pour l'album des souvenirs des soucis jaunes et des trèfles à quatre feuilles...

Le Mont Sacré vit une troisième grève, mais de loin : elle passait là-bas, sur la voie Tiburtine, qu'on voit nettement monter vers Tibur ou Tivoli accrochée comme une boucle d'argent sur l'écharpe bleue des monts Sabins. G'est la grève des joueurs de flûte, que T. Live, IX, 30, nous conte avec un beau mépris transcendant. Gomme on leur a défendu de prendre

LES GRÈVES DU MONT SACRE. 29 o

leurs repas dans le temple de Jupiter selon un antique usage, les voilà qui s'assemblent, puis s'en vont en ordre compact. Plus personne à Rome pour jouer aux cérémonies sacrées.

Le sénat est très ému; car la musique n'est pas un simple accompagnement, un accessoire du culte officiel : elle en est un élément obligatoire et fait partie intégrante du rite. L'àme peut sans inconvénient s'absenter, mais il faut que les pratiques liturgiques soient minutieusement exécutées chez ce peuple qui, en dehors des superstitions orientales, n'a connu de la religion que le scrupule formaliste. Voilà pourquoi le tibicen est nécessaire : la mélodie qu'il tire du bois sonore dispense précisément de ce lyrisme intérieur qui s'épanche des cœurs pieux. T. Live, latin dans la moelle malgré son origine ombrienne, dit fort bien qu'il ne parlerait pas de l'incident soulevé par cette racaille s'il ne lui avait paru toucher ad religionem, c'est-à-dire à un ensemble d'observances traditionnelles qui sont à l'égard des dieux de la part de l'Etat plus qu'un engagement : un contrat strict.

Aussi le Sénat envoie à Tibur pour prier qu'on ramène à Rome les tibicen. Les Tiburtins les haranguent en vain, puis, changeant de tactique, les invitent séparément, soi-disant pour jouer au repas, les enivrent, les empilent ivres-morts sur des chariots et les font transporter à Rome. Quand ils se réveillent, c'est en plein Forum, et le jour, dit T. Live, « tombe sur leur crapule » . Le peuple fait cercle autour d'eux,

et, quand ils ont fini de cuver, on parlemente : sur la promesse que trois fois par an ils auront licence d'aller dans les rues en costume d'apparat et en jouant, ils restent et s'engagent à accompagner de la flûte les sacrifices publics.

Ils ont tenu promesse, ils jouent encore. Si les pifferari ne descendent plus des montagnes comme naguère pour souffler, aux jours de fête, devant la Madone et le Bambino, les antiques tibicens sont toujours là, sur les reliefs des sarcophages, sur les socles des statues, sur les panses des grands vases, partout où se déroule une scène de cortège, de bacchanale ou de sacrifice, soufflant à pleins poumons dans la flûte rustique aux roseaux juxtaposés ou dans la longue flûte à simple ou double tige. Le petit bout aux dents, les joues gonflées d'enthousiasme, les doigts alternativement posés ou levés sur les trous du roseau, du buis ou de l'ivoire, ils envoient vers l'espace divin le chant aigre et allègre du paganisme, de Pan universel. Dans les galeries d'antiques du Vatican, du musée des Thermes, du Capitole et des Conservateurs, une lointaine et grêle mélopée s'élève des marbres ; on y entend chanter le silence sacré. Et si les tibicen, dans leur retraite à Tibur, étaient accompagnés de leurs femmes ou de courtisanes, comme il est probable; s'ils se sont assis dévêtus sur la route que crible Apollon, comment ne pas évoquer l'adorable joueuse de flûte archaïque du musée des Thermes? Assise toute nue sur des coussins, elle joue pieuse-

ment à la naissance d'Aphrodite. La déesse au nez sémite, souriant à la volupté partout épandue, sort de l'eau marine comme une aube d'orient; pendant que sur le corps divin la chemisette aux petits plis innombrables comme le sourire des flots tombe, coule, ondoie, la flûtiste joue encore, joue toujours; pour jouer sans fatigue elle a croisé l'une sur l'autre ses jambes fines. On perçoit dans la petite salle une modulation aigrelette : elle chante l'avènement de la Beauté qui surgit avec l'Anadyomène des flots d'Ionie sur l'Hellade et le monde.

Mais l'air des flûtes grévistes était sans doute plus rageur. Le voici : le vent éternel souffle aux roseaux de l'osteria où j'écoute tout ce passé. Juxtaposés en claies comme de grandes flûtes de Pan fichées en terre, ils sifflent, sifflent dans la campagne, sans trêve ni grève. Je redescends du Mont Sacré. Là-bas l'Aqua Virgo s'allonge, dont l'eau est pure comme Yerginia ; au-dessous du mont l'Anio, le même Anio où s'abreuvèrent les fermiers réfractaires, roule son eau jaunâtre entre des osiers propres à tresser des cabanes et des roseaux propres à faire des flûtes ; sur la route une énorme ruine couve dans ses anfractuosités des nichées plébéiennes. Je m'informe : « le Sépulcre de Néron ». C'était pour Stendhal en 1828 le tombeau de Menenius Agrippa : des vaches l'habitaient, dont l'officier intermittent, démissionnaire, quasi gréviste en son esprit frondeur, buvait le lait tout chaud en contant à des bourgeois eff'arés la grève des soldats

agriculteurs*.... Écoutons à notre tour ce que dit ce vent furieux qui vient des tumultes du passé et court à ceux de l'avenir...

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