‹ Rome, complexité et harmonieChapitre 70 sur 73 · Promenades dans Rome, I, p · texte numérisé non relu

Promenades dans Rome, I, p

assombries par les grands châtaigniers; et le Monte Cavo, géant nu et chauve, surveille cette austérité universelle.

Bientôt le génie du lieu se précise. C'est lui que sur la route de Némi mon petit Curiace me signale en montrant les laves de son doigt : Il fuoco î Nous allons entre des cassures vives de basalte, comme celles où est nichée l'auvergnate Royat, sur une pouzzolane grise et rouge, telle qu'elle crie sous les pieds autour du puy de Gravenoire. Et si le lac est rond comme une coupe, c'est qu'il est un « cratère ». La suggestive analogie des mots ! Dans l'entonnoir où bouillonne le chaos primordial les pluies et les sources dorment, un peu sinistres comme si elles se souvenaient des épouvantes géologiques. « Perle des monts Albains », dit le Bsedeker; perle sombre en tout cas et sertie d'âpreté! Déjà, sur la voie Appia, j'avais heurté la coulée de lave descendue d'ici : près des mausolées en enfilade, sur la solitude peuplée de fièvre, elle perpétue la malfaisance de cette Terre que Lucrèce, qui avait le sentiment angoissé des origines, appelle « dura tellus ». Puis, c'est la montée vers Marino, toujours dans le basalte et les couches plus basses de lapilli granuleux; la petite locomotive s'oppresse, halète comme un Empédocle qui veut empiéter sur le volcan; le lac d'Albano, le val d'Ariccia, le laghetto de Turnus étalent d'autres cratères desséchés ou non. A Genzano, dans le sentier qui descend au lac, les déjections humaines ont intercepté ma marche : à

chaque avril que j'ai vu, des petits Nemenses, accroupis en face dq cette nature qui n'est plus que la grande Mère après avoir été une marâtre, déposaient les minuscules déchets de leur vie sur une cosmogonie figée. Alors je songeai à l'incroyable suggestion des métaphores populaires, à ce mot de cheyre dont les Arvernes du plateau central nomment les coulées de lave, à ce puy de la Vache, dont la fiente archi-millénaire porte aujourd'hui la bourrée comme celle où je vais porte, le dimanche, le saltarello. Rocca di Papa et Nemi sont suspendues sur le rebord des cratères comme des crachats au bord des lèvres; tout ce massif albain est un relief chancroïde, dont la carte fait penser à une photographie médicale où les lacs apparaissent comme des purulences restées fraîches. Le Monte Gavo, Encelade refroidi, est encore « égueulé » au sommet; l'ancien couvent des passionnistes parait tout petit : la civilisation et le Christ n'ont pas réussi à remplir les creux que la colère de Volcanus y a laissés.

Sur l'échiné de ces volcans l'air est vif; les végétaux d'où émane un charme de Méditerranée, chênevert, laurier, olivier, sont assez rares; mais voici les pommiers, à peine étoiles d'avril, avec des vaches que j'allais croire normandes, des vieux châtaigniers pensifs, des ormeaux chenus dont l'un, montre mon petit Albain, est frappé de la foudre. Ici elle a toujours sévi, surtout pour s'associer aux grands orages de l'histoire; pendant les guerres Puniques, dit Tite-

Live, une statue de Jupiter et un arbre furent touchés sur le mont d'Albano ; des prodiges fréquents accompagnent à la surface de ce sol les événements que Rome orgueilleuse croit extraordinaires parce que sa destinée y est en jeu. Je n'entends pas le tonnerre, mais j'entends les bûcherons qui abattent du bois sur les pentes du lac; des charbonniers en brûlent çà et là : tout autour du cratère s'élèvent ainsi des fumerolles, comme le réveil sournois du volcan.

Je dépasse Némi et je descends au temple de Diane. Retrouverai-je près d'elle la douceur lamartinienne? J'aperçois dans le bas un quadrilatère d'oliviers et de saules : cramponnés aux soubassements, ils perpétuent la figure de l'enclos sacro-saint, la vie même du bois sacré ; au centre un carré de verdure plus petit détermine le temple, où une cabane toute blanche est posée comme la cella de la déesse. A travers les nuages un coup de soleil illumine Djana. Terrible déesse! Le génie du vieux Latium est en elle. J'ai vu au Musée des Thermes son effigie archaïque retrouvée près d'ici; elle est sans sourire. Ses yeux sont ronds et mornes comme le lac, son lac; je ne sais quoi de farouche erre sur ce visage, la même expression que celle de ces forêts sur ces pentes de lave et autour de ce cratère. Même dans les statuettes votives qu'on lui

offrait aux abords du temple la crainte religieuse de cette nature a passé.

Et quelle légende, quel culte! C'est le temps où les violences volcaniques viennent à peine de s'apaiser; Albe la Longue bâtit ses cabanes coniques sur les scories, pose immédiatement sur les cendres les nécropoles où nous retrouvons aujourd'hui ses poteries funéraires : en forme de chaumines et noires, leur faîte est surmonté de petites cornes qui semblent une jettatura contre le mauvais destin. Par les sacrifices humains le geste des indigènes s'harmonise à la fureur des choses : le feu du sol leur monte au sang, ils aiment le sang. Pour succéder au prêtre de Diane il faut le tuer : durant des siècles l'assassin, couteau sous le manteau, rôde dans ces bois, autour de ce temple qu'il convoite; le prêtre, consumé d'insomnie, écoute leur silence hostile. Une angoisse terrible occupe les jours, pèse sur les nuits surtout, qui enveloppent l'attentat de leur majesté sacrée : Diane est là-haut qui attend, pâle dans le bleu froid des cieux, l'issue du duel institué par elle et pour elle. Renan en frémit dans sa graisse de chanoine, Taine est ravi dans sa passion des énergies primitives.

Et moi, je retrouve ici avec une joie qui m'égale aux dieux les éternelles correspondances qu'échangent les sites, les hommes et les légendes. Impérissable est l'âme des choses, le génie du lieu. Diana Nemorensis est la déesse des bois, et je vois sur les pentes

du lac dans ces châtaigniers, ces chênes et ces ormeaux, les arrière-neveux des selves où régnaient ces vieux rois d'Albe qui tous s'appellent Sylvius, « les rois des bois ». Diane y chassait, car elle est la déesse « cacciatrice » : nous Favons tous vue dans les galeries d'Antiques, dans le marbre isolé des statues ou sur les bas-reliefs des sarcophages, poursuivant la biche, mais voilant désormais ses appétits carnassiers de grâce hellénique, parfois souriante, toujours sereine. Je crois bien qu'elle n'y chasse plus : non pas que les dieux soient morts ! Mais le gibier est mort, morte aussi l'énergie nécessaire au chasseur latin pour user de sa sandale ce sol montueux, tour à tour trop dur ou grésillant. Enfin Diane est Séléné : je n'ai pas vu son croissant, et pour cause; mais les poètes, qui savent sans avoir vu, nous ont montré passant d'une rive à l'autre avec son reflet dans le lac la Vierge à la pâleur argentée. Elle se regarde la nuit dans ce spéculum, ce specchio pur et froid. Mais on n'entend plus, sous le portique du temple disparu, le cri soudain qui déchirait la nuit : une femme accouchait sous le clair regard de Lucina, Lucna, Luna. La descente lente des terres a écarté du temple la rive; il était plus près autrefois, assez près pour que l'assassin heureux pût venir avant de sacrifier à Diane laver son poignard, et la victime noyer son agonie; c'était une eau doublement lustrale! Selon Tite-Live elle redevenait à certains jours sanglante, « cruenta » : son tragique secret lui remontait du

cœur aux lèvres, je veux dire aux rives. Je m'en vais avec un frisson.

Je m'approche du lac; sans frissonner, il garde en ses profondeurs des souvenirs, je veux dire des débris de volupté romaine et impériale, c'est-à-dire deux fois cruelle. Près de la casa del Pescatore où l'on me mène, à quelque distance du bord, deux galères impériales dorment sous l'eau depuis près de deux mille ans^; les archéologues, et le premier Léo Battista Alberti au xv^ siècle, se sont penchés sur le mystère opaque ; de temps à autre quelque objet arraché, tuiles de bronze, poutres de bronze, antéfîxes d'argile, colonnes de marbre, pavement en mosaïque, le rendaient toujours plus irritant. On descella surtout au flanc de la plus belle de ces galères une merveilleuse tête de Méduse et des mufles de hyène, de loup et de lion, qui serrent encore entre leurs dents de bronze les anneaux des amarres : on les peut caresser chez M. Eliseo Borghi, leur actuel propriétaire, et voir au Musée des Thermes quelques autres débris. La tête du loup surtout est d'un naturalisme hirsute et féroce. Il fallait bien qu'on le rencontrât au cœur du Latium, sur ces montagnes et au milieu de ces forêts : n'est-il pas chez lui? Il allaite la préhistoire romaine,

1. Cf. le Navi romane del Lago di Nemi, par le Prof. Emilio Giuria, Rome, Lœscher, 1901.

préside au collège des Luperques, les « prêtres-loups », ulule à la mort de César dans les nocturnes de Virgile, se fige en bronze sur les places publiques de Sienne et de Rome, et descend encore (les journaux du 9 décembre 1905 m'en ont appris la nouvelle) dans la Campagne Romaine à la veille des grands froids.

Mais son effigie sied admirablement au souvenir du prince voluptueux et féroce qui venait prendre sur la plus proche de ces galères ses ébats d'été : un tube en plomb retiré de l'eau porte gravé « C. Caesaris. Aug. Germanici ». Quel fauve que ce Caligula! tt Jambes grêles, dit Suétone, yeux enfoncés, corps velu, visage horride. » C'est bien ainsi qu'il apparaît, en buste et calvitie en moins, sur son aureus et son quinaire d'or, surtout sur l'admirable camée en sardonyx du Cabinet des médailles : ici il est avec Drusilla, sa sœur et sa maîtresse, en deux profils qui s'épousent, j'allais dire s'accouplent, et si parallèles, si ressemblants, qu'assurément en possédant sa sœur, cette autre forme féminine de soi-même, l'érotomane entendait, non perpétrer un inceste, mais compléter sa nature. L'hermaphrodisme le séduit, comme une perfection. Il veut tout absorber en sa divinité anticipée, l'eau, la terre et le feu.

C'est pourquoi il trouve ici son site d'élection. Le génie volcanique du lieu l'attire à la fois et l'effraye ^ : déjà il avait fui de Messine parce que le grondement

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