Suétone, XXXI-LI
et la fumée de l'Etna lui faisaient peur, mais il souhaite à son règne un tremblement de terre. Il a d'ailleurs à sa façon la folie de Feau, rêve qu'il a un entretien avec la mer, fait jeter de Baïes à Pouzzoles un pont de bateaux avec des buffets et des reposoirs, projette de percer l'isthme de Corinthe, construit une galère iiburnienneà la poupe gemmée, aux voiles versicolores, portant des portiques et des triclinia, même des vignes et des arbres fruitiers : étendu là parmi des chœurs et des symphonies, il longeait lentement les rives campaniennes. Aussi, dans la galère ici submergée son àme luxurieuse et sinistre nage encore. Dès juillet, il vient s'embarquer avec sa femme Cesonia, ou Drusilla sa sœur et sa maîtresse, peut-être aussi avec la courtisane Pyrallis : on détache les amarres à la gueule de bronze des loups ou des lions; couché sous les édicules fastueux dont on repêche les débris, il viole passionnément la virginité de Diane. La nuit, quand la lune brille, il la prie avec instances de venir l'embrasser et coucher avec lui. Il aime son culte sanglant : au grand-prêtre de Némi, parce qu'il détenait depuis trop longtemps le sacerdoce, il suscite un concurrent plus vigoureux, et attend, la nuit, comme Diane elle-même le résultat de la rixe à mort. Je me penche sur le lac, j'essaie de pénétrer son opacité, que tant de légende et d'histoire ont sans doute épaissie. En vain : malgré le doigt obstinément tendu de mon guide je ne distingue pas la galère de Galigula; mais il me suffît
d'évoquer ses pareilles, la galère en relief du palais Spada, surtout la riche galère en mosaïque du Musée des Conservateurs, oiiun personnage, couché sous un pavillon blanc entre un ciel de saphir et une eau d'émeraude dont les molécules scintillent, paraît se laisser aller au fil de sa vie heureuse : alors la vision vermeille s'élabore, et monte, monte des profondeurs. Hélas ! elle risque d'y redescendre et de s'envaser : afin d'enlever les deux navires, trésor archéologique de musée, on a projeté d'abaisser les eaux en ouvrant un second émissaire. En Angleterre et chez nous, des poètes, des peintres, ont célébré passionnément les lacs : presque en même temps que Wordsworth chantait ceux du Cumberland, Richard Wilson caressait de son pinceau trempé de septentrion les contours et l'atmosphère du « Lake Nemi ». Ici aussi on les aime, mais les archéologues et les ingénieurs y sont plus forts que les lakistes : après le Régille et le Fucin, le Trasimène et le Nemi sont menacés de dessèchement partiel ou absolu. Déjà, par le seul jeu des éléments, qui n'aide que trop aux émissaires déchargeurs, l'histoire s'y rétrécit, s'y évapore. Les soldats du génie ont violé Diane plus intimement que ne faisait Caligula : ils ont exploré, brisé, et morceau à morceau déchiqueté le flanc harmonieux des galères. Enfin l'électricité s'est voulu mêler de les renflouer. Mais avant de me désoler je songe qu'elle n'est que le feu du ciel capté par le génie des hommes et qu'elle est bien à sa place ici où la lave et l'éclair ont si
longtemps fait rage, Que Prométhée fasse jaillir à son caprice l'étincelle qu'il a dérobée, c'est une revanche légitime contre Jupiter, Pluto et Yulcanus qui ont exercé sur cette terre, dessous et dessus, la furia dont elle garde les traces.
Chose curieuse! Les anciens ramassent ici à pleines mains la légende et l'histoire, assez sombres toutes les deux et couleur du sol; mais ils ne paraissent pas avoir compris les violences cosmogoniques, pourtant fixées en instantané sous leurs yeux. Ils sentent bien, comme Tite-Live, que des phénomènes anormaux se passent sur cette terre où la foudre se rue et sur cette eau qui à certaines époques s'est ensanglantée, mais ils n'y voient que prodiges « historiques », ils n'en pénètrent point le mystère originel et profond. La mythologie même et l'onomastique, ou, si l'on veut, la toponymie l'ont oublié. L'Etna occupe tragiquement leur attention : il rougeoie à l'horizon des vers immenses de Virgile, comme le Vésuve fume dans les Orientales de Victor Hugo : c'est Lui, toujours Lui. Même avant que le Vésuve se fût réveillé, ils ont deviné le vulcanisme qui couvait sous la Campanie heureuse : les légendes phénico-helléniques des Gyclopes, les phéno-^ mènes étranges des Champs phlégréens, les émanations; infernales du forum Vulcani (la Solfatare) et de l'Averne, leur faisaient peur. Dans la grande plaine]
même du Latmm,qui est couverte de tuf, c'est-à-dire de cendres agglutinées, autour de la Rom a Quadrata, le m^ihe de Cacus, géant qui vomit du feu dans une caverne, est un ressouvenir inconscient des attentats de la Nature, où les Hercules-pasteurs perdaient leurs bœufs. Mais, sauf erreur, le vulcanisme des monts Albains n'a point laissé d'écho particulier et local, îl paraît pourtant, d'après la découverte de silex et vases en terre cuite sous les masses de peperino, que les indigènes déjà civilisés ont été témoins des dernières éruptions; des monnaies de la République même et des fibules de bronze semblent contemporaines, selon E. Reclus, des laves supérieures. Mais la légende archaïque ne voit plus dans Je cratère du Nemi que le miroir de Diane, la légende plus récente ne reconnaît plus dans le cratère du Monte Cavo que le camp d'Hannibal. Décidément, les volcans albains se sont éteints dans le langage, dans le mythe et dans l'histoire.
Et moi, je remonte à Nemi accrochée au promontoire de basalte, à pic, autour d'un nid d'aigle qui est le château des Orsini. Autour de la tour grise circule le vol mortuaire des corbeaux, âmes des Golonna et des Orsini défunts qui ont ici niché, couvé et fait leur proie. Mais tout cela n'est plus que villégiature : tel un baron sur le sein de sa dame, le château
des Orsini somnole sur Nemi endormie. J'erre dans le parc étage sur les scories, percé de vues théâtrales sur le lac et les monts. Enfin! voici, sur ces lacets, une petite oasis de douceur. Ce n'est pas trop tôt! Quelques frêles orangers frissonnent au vent : le jardinier du comte Ruspoli m'explique qu'il faut les rentrer dès octobre. Des camélias blancs répondent d'ici aux camélias pourpres de la villa Gesarini. Chère villa! Elle aussi sur le podium du cirque énorme fait descendre jusqu'à l'eau sa verdure brodée de fleurs, comme un tapis de loge impériale; mais dans l'amphithéâtre du volcan la Naumachie cosmogonique de l'âge tertiaire est finie, les antiques hostilités sont noyées sous cette eau, qui elle-même est morte : Hâve, Gesarini! Ici je marche sur des violettes dont beaucoup sont blanches, surtout sur des fraisiers fleuris où verdissent à peine quelques fraises, les jolies, les exquises fragole de Nemi, qui envoient leur défi aux figues de Tusculum. Avec l'assentiment du jardinier je me mets un peu de baume à la boutonnière, aux lèvres et au cœur; je cueille une violette, un camélia, une fraise acerbe; puis je me rends au vent du Latium qui souffle, souffle toujours. Sur le mont Artemisio, sur le mont Gavo surtout quand se tenait autour du temple de Jupiter Latiaris le grand festival de la Gonfédération latine, il collait les toges sur les cuisses. En descendant de ces cratères il emporte toutes les fadeurs.
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Au retour, le long du lac, entre le basalte et la pouzzolane, je me souviens que Stendhal effrayait ses jolies amies avec des histoires vraies de brigands dans la forêt d'Aricia. Son culte des énergies impulsives trouvait ici à se satisfaire : énergie des détrousseurs, énergie de la Nature; dans l'àme comme dans les choses c'est le régime de l'explosion, de l'éruption, auquel ce disciple du corse-condottiere voudrait ramener le ton normal de l'humanité. Corot, amoureux comme tous les paysagistes de 1830 des lacs, des étangs et des mares, dont l'eau fraîche frissonne sous le frisson de l'air parmi le frisselis des feuilles, Corot a peint bien des fois après le lumineux Claude Lorrain le lac d'Albano, de l'autre côté du Monte Cavo. Et je comprends sa prédilection : c'est une coupe évasée qui boit toute la lumière, avec, sur les bords, une couronne d'argent : les oliviers. C'est, agrandie, la merveilleuse tasse du trésor de Bosco Reale, cerclée d'une branche où pendent des baies. Mais du lac de Némi Corot n'a peint directement que des études * ; la toile célèbre connue sous ce titre n'est qu'un très vague « souvenir », argenté par les lointains de l'absence, et encore des environs ; devant cet austero profond son âme virgi-