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Fig. 3. — Tembietto de Bramante, près de San Pietro in Montorio.
qui devait s'élever sur le Janicule, près du lieu où la tradition du moyen âge plaçait la croix renversée de saint Pierre \ et où Ferdinand et Isabelle d'Espagne, les rois catholiques, avaient fait bâtir en 1492 l'église de San Pietro in Mon torio. Cette chapelle, achevée en 1502, fut un petit temple rond à coupole. En élevant la colonnade circulaire qui entoure la petite rotonde, Bramante employa pour la première fois Tordre Toscan dans toute sa pureté, avec une frise ornée de triglyphes (fig. 3).
Le Tempietto fut admiré par les contemporains à l'égal d'un antique ; quelques années après la mort de l'architecte, les artistes flamands et français qui venaient étudier les ruines romaines, dessinaient l'œuvre de Bramante comme un temple d'Apollon transformé en chapelle de Saint- Pierre.
En même temps qu'il imitait les ruines, Bramante savait apprécier les édifices bâtis au XV e siècle pour les cardinaux et les papes. Une tradition, qui est d'accord avec les dates, lui attribue la construction du palais que le cardinal Adriano de Corneto se fit élever près du Vatican et qui n'était pas achevé en 1501 : ce palais appartient aujourd'hui aux Torlonia. Si Bramante est l'architecte de cet édifice, il faut reconnaître qu'il a imité avec un soin scrupuleux les façades du palais du cardinal Riario, aujourd'hui palais de la Chancellerie, achevé vers 1495 par un maître inconnu, venu sans doute de Toscane 2 . Le cloître de Santa Maria délia Pace, œuvre authentique de Bramante, qui porte la date de 1504, montre la solennité des ordres antiques tempérée par l'élégance discrète des œuvres florentines. Tout en s'inspirant des édifices qu'il trouvait à Rome, — temples et théâtres antiques et palais du XV e siècle, — Bramante n'avait rien perdu de sa verve créatrice. Le Tempietto du Janicule, avec son ordre dorique et le haut tambour de sa coupole, était une imitation très libre du petit temple rond voisin du Tibre, avec sa colonnade corinthienne et son toit en parasol. La chapelle de Bramante
1 D'après les traditions les plus anciennes, saint Pierre aurait été supplicié entre les deux bornes extrêmes du Cirque de Néron au Vatican, inter Juas metas, c'est-à-dire sur le mur de la spina. Le sens exact du mot meta se perdit ; ce mot fut employé pour désigner les pyramides funéraires de type égyptien qui, depuis le temps d'Auguste, avaient été dressées au bord des grandes voies. Deux de ces pyramides furent notées dans les itinéraires du moyen âge : Tune, celle de Gaïus Sestius, près de la Porte San Paolo (voir Rome, V Antiquité, p. 91, fig. 72), passait pour le tombeau de Romulus (Meta Romuli) ; l'autre, qui se trouvait près du palais du Vatican et fut détruite au xv° siècle, portait le nom de tombeau de Rémus. L'éminence de San Pietro in Montorio passa pour le lieu de l'exécution de l'apôtre parce qu'elle se trouvait à égale distance de ces deux pyramides, — inter duas metas.
2 V. le volume précédent, p. 107-108. fig. 58.
était conçue pour former le motif central d'un ensemble pittoresque : la petite colonnade de sa rotonde devait apparaître entre les colonnes plus hautes d'un portique circulaire et se prêter à des jeux de perspective tournante qu'eussent accompagnés les jeux du soleil et de l'ombre. Dans le cloître de Santa Maria délia Pace, l'artiste a eu l'audace d'élever, au mépris de Vitruve, une colonnette au-dessus de la clef des arcades.
En quelques années Bramante s'était fait sa place à Rome; il balançait la renommée du florentin Giulianode San Gallo à l'avènement de Jules II. D'ailleurs imposant et de belles manières, lettré, poète à ses heures, il s'insinua sans peine dans la faveur du nouveau pape. Dès 1504, il fut chargé par Jules II d'agrandir l'église de la famille délia Rovere, Santa Maria del Popolo, parla construction d'un chu»ur monumental. Il éleva la coupole que Pinturicchio devait parer de ses fresques les plus chatoyantes, et dessina l'architecture des deux mausolées cardinalices dont le florentin Andréa Sansovino, venu à Rome en 1504, sculpta les figures maniérées et pompeuses (fig. 4) l . L'abondance des ornements et la complication bizarre des frontons qui surmontent ces arcs de triomphe à triple arcade, peuvent passer pour des souvenirs de la « manière lombarde » de Bramante, dans un temps où le maître était en pleine possession de sa « manière romaine ».
D'année en année le pape concevait des projets nouveaux et toujours plus vastes. Après avoir agrandi l'église qui était le sanctuaire des délia Rovere, Jules II voulut rebâtir sur un plan nouveau la basilique qui avait remplacé le Latran dans la vénération des peuples et qui était, près du palais du Vatican, l'église de la Papauté. Bramante contribua certainement à l'engager dans cette entreprise et à le détourner du grand tombeau commencé par .Michel-Ange. L'architecte alla même jusqu'à desservir le sculpteur auprès de Jules IL Quant à San Gallo, toujours en fonctions à la cour pontificale, il fut écarté sans peine : les dessins que Bramante présenta à Jules II dépassaient les conceptions les plus audacieuses du pontife.
La vénérable basilique élevée par Constantin, décorée de mosaïques et de peintures qui formaient une série sans égale depuis la Paix de
1 L'un de ces tombeaux fut élevé par Jules II dans l'église de délia Rovere en mémoire d'un ennemi vaincu, le cardinal Ascanio Maria Sforza, frère de Ludovic le Mon? : le pape, dit l'inscription de 1505, avait voulu oublier les torts du défunt, pour ne se souvenir que deses vertus: Virtutum memor honesti$sinuiriim>contcutionum oblitus. L'autre tombeau pareil au premier, reçut le corps d'un neveu de Sixte IV, le pieux cardinal Girolam<> Ba>»e délia Rovere, évoque de Lorette.
l'Église jusqu'au temps des papes d'Avignon, remplie de monuments sculptés par les maîtres les plus délicats et les plus fiers du xv c siècle, était condamnée à disparaître. Il ne suffisait plus à Jules II et à Bramante d'agrandir le chœur en reconstruisant l'abside, comme les architectes de Nicolas V avaient commencé de le faire, ni même d'élever audessus du sanctuaire la coupole projetée dès le jubilé de 1450. Les colonnes des cinq nefs devaient être abattues, et la coupole devait s'élever au centre d'un édifice qui n'aurait aucune ressemblance avec les basiliques chrétiennes de Rome.
Le Saint-Pierre de Bramante dessinait un carré. Autour de la coupole centrale rayonnaient quatre bras égaux, terminés uniformément par un chevet arrondi. Les nefs devaient avoir les proportions gigantesques et les énormes voûtes de la basilique de Constantin 1 . La formidable ruine qui domine le Forum passait au xvr siècle pour le Temple de la Paix, bâti par Vespasien, « duquel, écrit Montaigne, on voit encore la chute toute vive, comme d'une grande montagne dissipée en plusieurs horribles rochers ». Au-dessus de ces voûtes. Bramante prétendait suspendre dans les airs une coupole pareille à celle du Panthéon. Il avait étudié le système de la construction antique et comptait mouler ses voûtes sur des cintres volants, comme eût fait un architecte au service des Antonins. Mais le plan sur lequel devaient se fermer ces voûtes romaines était inconnu de l'antiquité, comme de l'Occident chrétien. La croix dessinée par les quatre bras égaux était une croix grecque ; l'église entière, avec les quatre coupoles basses qui flanquaient sa coupole centrale, ressemblait de fort près à une église d'Orient. Aux quatre angles du carré, quatre tours étaient projetées : elles eussent rappelé, à côté des coupoles byzantines, les tours qui flanquent la façade et le chevet des plus anciennes cathédrales d'Allemagne. Ces tours étaient reliées au corps de l'église par des portiques d'ordre dorique, sous lesquels s'ouvraient les entrées du temple.
L'antiquité et le moyen âge oriental et occidental s'unissaient dans ce vaste projet à l'Italie de ia Renaissance. Comment Bramante avait-il pu connaître Constantinople et les bords du Rhin? Avait-il retrouvé luimême le plan en croix grecque, avec les cinq coupoles, ou s'était-il souvenu de Venise? L'art composite de la Lombardie lui avait-il laissé deviner l'art du Nord ? Bien des questions resteront en suspens autour d'un monument qui ne ressemble à rien de ce que l'Italie a réalisé en pierre
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LES GRANDS PROJETS DE JULES II g
ou en marbre. L'apparition de cette Babel, fantastique par la silhouette et classique par le détail, domine le règne de Jules II et en résume la pensée active dans un mirage de coupoles et de tours. Synthèse de toutes les architectures du monde connu, sous une parure empruntée aux ordres
Kig. 4. — Mausolée du cardinal Ascanio ; architecture de Bramante ; sculptures d'Andréa S.msovino. Eglise Santa Maria del Popolo.
antiques, le Saint-Pierre de Bramante eût été vraiment, pour les artistes comme pour les croyants, l'église universelle.
Le merveilleux édifice n'a existé que sur les plans de l'architecte et sur le bronze de la médaille de Caradosso ■ tig. 5 , dont le pape lui-même déposa un exemplaire, le 18 avril 1506, au fond de la fosse creusée pour recevoir la première pierre de l'un des piliers qui devaient soutenir la cou-
io ROME
pôle. Un second pilier fut fondé solennellement Tannée suivante. Quand Bramante mourut, en 15 14, un an après Jules II,. les quatre piliers étaient debout, unis par quatre arcs qui dominaient la toiture à demi éventrée des nefs de l'ancienne basilique. La construction fut abandonnée pendant quinze ans. La plupart des maîtres renommés qui la reprirent, à partir de 1 534, menèrent parallèlement jusqu'aux premières années du x\T siècle deux œuvres fatales : ils continuèrent de démolir la basilique de Constantin et ne cessèrent de modifier le dessein de Bramante jusqu'à le rendre méconnaissable.
Le maître lui-même avait été distrait de son œuvre capitale par les projets nouveaux qu'il était obligé de fournir sans trêve au pape, insatiable, écrit le maître des cérémonies Paris de Grassis, de constructions gigantesques, magnarum inoliitm scmpcr avidits.
Un nouveau Vatican devait s'étendre à côté du nouveau Saint-Pierre; l'église élevée sur une place immense entourée de portiques, le palais flanqué de ses jardins eussent composé un ensemble dont l'ordonnance régulière et les proportions colossales, les longues colonnades rectilignes et les énormes exèdres semi-circulaires évoquent la grandeur surhumaine du Forum de Trajan et des Thermes de Caracalla. La ville papale du Vatican eut égalé peut-être la ville impériale dont les ruines couvraient le Palatin. Mais l'exécution de ces plans immenses fut à peine ébauchée. Le palais de Nicolas V resta debout. Bramante se contenta de masquer les murs de brique, du côté qui regardait le Tibre, par trois étages d'arcades, dont l'ordonnance rappelait à la fois le Colisée et la cour monumentale du palais de Venise. Ces loggie ne furent achevées qu'après la mort de Jules II et de Bramante.
Devant une autre face du palais pontifical, celle qui était flanquée de la tour Borgia, l'architecte commença la construction de deux énormes corps de bâtiments, longs de trois cents mètres, qui, montant parallèlement les pentes de la colline vaticane, devaient unir la forteresse de Nicolas V au Belvédère d'Innocent VIII. Ces bâtiments eurent pour façade des loggie à trois étages, dont les arcades furent imitées du théâtre de Marcellus, et les pilastres, groupés deux à deux entre les baies ouvertes, du palais de la Chancellerie Ils servaient d'enceinte à un stade préparé au pied de la colline pour les tournois ou les courses de taureaux, mises en vogue par les Borgia, et, plus haut, à une terrasse fleurie élevée sur de solennels gradins Un hémicycle s'arrondissait au pied du palais et au-dessous des fenêtres de l'appartement occupé par Jules II. De ces fenêtres, la vue s'étendait sans obstacle jusqu'à la terrasse du Belvédère.
LES GRANDS PROJETS DE JULES II n
où le pape faisait rassembler, au milieu des parterres, les plus beaux marbres antiques remis au jour par les fouilles. Le décor du fond était une niche colossale, qui masquait la villa d'Innocent VIII et qui s'ouvrait au loin comme l'abside d'un temple à ciel ouvert. Cette perspective solennelle a été coupée par le bâtiment de la Bibliothèque et la Braccio ntiovo du Musée, élevés en travers de la longue enceinte, entre le stade et la terrasse. La cour dite du Belvédère, où Jules II avait formé sa collection d'antiques, et qui fait aujourd'hui partie du Musée, est encore dominée par la niche inutile et superbe, seul reste à peu près intact du Vatican de Bramante.
Jules II avait demandé à son architecte de nouveaux plans pour rebâtir sa capitale, en même temps que son palais. Une inscription, encore fixée à une façade de la via dei Banchi vecchi, résume quelques-uns des grands projets de conquête et d'édilité que le pape poursuivait avec le même feu : « Au pape Jules II. Après l'agrandissement du domaine de la Sainte Eglise romaine et l'affranchissement de l'Italie, il a embelli la
ville de Rome , en ouvrant de nouvelles voies, pour la rendre digne
de la grandeur de l'Empire. »
Sur les deux rives du Tibre, une grande rue rectifiée et une rue neuve et droite furent menées parallèlement au fleuve et dans la direction du Vatican. L'une, au Trastevere, est la Lungara: l'autre est la via (uulia. Dans le soubassement des maisons qui bordent la rue de Jules II et qui sont les plus proches du Tibre, quelques blocs de 1 travertin, les plus pesants qui soient à Rome, semblent les restes d'une enceinte cyclopéenne. Ce sont des pierres du palais que le pape avait fondé pour y réunir les services de l'administration pontificale, et qui devait être surmonté de cinq tours énormes. A la mort de Bramante, c'est à peine si les murs de cette forteresse commençaient à sortir du sol.
Le grand architecte qui avait improvisé des plans pour chacun des projets du pape laissait Rome pleine de ruines. Il avait démoli sans scrupules, pour déblayer le terrain ou amasser des matériaux, les anciennes basiliques chrétiennes, qu'il dédaignait comme barbares, et les monuments antiques, qu'il imitait religieusement. Les dévots murmuraient, les plaisants chansonnaient, et le nom de Bramante était travesti en celui de ruinante, le faiseur de ruines. Sans doute le maître audacieux détruisait pour construire: mais l'argent lui manqua, et le temps, et la vie. Les arcs de la coupole de Saint-Pierre, suspendus sur les piliers isolés, les loggie, dont les arcades inachevées ressemblaient à des trous, les blocs du pala;;o Ginliano, épars au bord du Tibre, avaient, peu d'années après
la mort du pape et de l'architecte, l'aspect d'énormes débris du passé. Les monuments les plus solennels qui conservent la mémoire du pontife aux rêves d'empereur ne sont pas des édifices, mais des fresques peintes sur les murs de brique élevés par ses prédécesseurs, dans la chapelle de Sixte IV et le palais de Nicolas V.
Kig. >. — Le Saint- Pierre de Bramante.
Médaille de Caradosso.