DEVOIRS DE L’EUROPE ENVERS ROME
Le monde peut-il rester indifférent au sort de ce trône de paix et de sagesse, consacré par tant de siècles de bienfaits et menacé par tant de passions? Les nations catholiques surtout, qui l’ont fondé, affermi, défendu, peuvent-elles laisser périr ce centre d'unité, de vérité et de justice, si nécessaire à la dignité de leur Pontife, à la liberté de leur culte, à l’indépendance de leur foi ?
Peuvent-elles oublier que ce trône est tout entier pour elles, par elles et en quelque sorte à elles? Peuvent-elles méconnaître surtout que c’est cette origine même qui l’expose à toutes les attaques, et qu’on ne se coalise contre le Prince qu’afin de déconsidérer et d’anéantir, s’il se pouvait, le chef suprême de l’Église?
A des épreuves subies pour lui, à des coups dirigés en réalité contre lui, le monde catholique ne doit-il pas répondre par des efforts et des secours venus de lui? N’est-ce pas là tout ensemble un devoir de reconnaissance et de justice, un intérêt de dignité et de salut? Peut-il souffrir que son Pasteur suprême soit attaqué sans qu’il le défende? Peut-il laisser à un seul
peuple, petit par le nombre et par le territoire, les charges et les périls de la défense commune?
Cette situation n’est-elle pas ressortie avec une triste évidence de l’histoire de notre temps?
11 y a moins d’un siècle, Rome était tranquille et prospère; l'impôt y était à* peine connu; quelques soldats de police maintenaient l’ordre; quelques gardes d’honneur entouraient le Saint-Père, et une compagnie suffisait à la paix d’une grande province.
Les révolutions sont venues; leurs invasions ont dépouillé le Pontife, ravagé ses Etats, accablé ses peuples. Aujourd’hui la dette et l’armée absorbent près de la moitié des ressources. Le peuple romain paye moins encore que toutes les grandes nations de l'Occident, mais le fardeau s’est aggravé, et cette aggravation *n’a pour cause que le privilège d’appartenir au chef de la catholicité tout entière. Un tel état de choses ne saurait être ni juste ni durable.
Qu’on fasse peser sur le pays les charges militaires ou financières qui concernent sa police et son administration, ce sera là un lot équitable; la police et l’administration sont des charges essentiellement locales.
Mais la garde et la sûreté du chef de l’Église sont
le devoir de toute l’Église. L’entretien de ses basiliques, la dotation de ses pontifes, les dépenses de son gouvernement, sont un tribut de sa foi et presque une condition de sa vie.
La réparation des maux soufferts, l’indemnité des sacritices imposés pour la cause du monde catholique, n’intéressent pas seulement ses sympathies, elles obligent sa justice.
Comment remplir de si impérieux devoirs? Comment fermer les plaies du passé et assurer la tranquillité de l’avenir?
11 faut d’abord que la sécurité du Saint-Siège soit efficacement protégée. Il faut que le monde sache que les enfants de l’Église sont aussi lidèles que ses ennemis peuvent être acharnés, et que le bras de la défense sera aussi infatigable que celui de l’attaque.
L’idée de l'inviolabilité des États du Saint-Siège, fondée sur leur neutralité perpétuelle, garantie par 'Europe, a depuis longtemps saisi les meilleurs esprits; les plus habiles diplomates l’ont soutenue, la réflexion l’a chaque jour fortifiée, et on peut dire qu’elle est entrée dans la conscience publique.
L’inviolabilité extérieure repose sur les principes les plus sacrés du droit des gens. Protection au faible désarmé contre l’ambition armée des forts, c’est un
cri de justice qui trouve des échos partout, sans distinction de nationalité et de culte.
Les puissances non catholiques pourraient preudre part elles -mêmes à une telle protection. 11 s’agirait pour elles non de propagande, non de police intérieure, mais de la sûreté extérieure des États, de l’équilibre des territoires et de la paix du monde.
Mais ce n’est point assez que le Souverain Pontife soit défendu contre l’invasion de chaque puissance par le concours de toutes; il ne faut pas qu’il reste à la merci des complots fomentés à l’intérieur par les passions du dehors.
Contre de tels périls, l’inviolabilité du trône du Saint-Père, assurée par toutes les puissances catholiques, est le seul préservatif. Et il sera efficace quand toutes les grandes couronnes catholiques se seront fermement alliées pour la défense du sanctuaire où trône l’unité de leur foi, pour la sûreté du Pasteur qui en est le vivant symbole. Quand cette union sera consacrée par des engagements solennellement écrits et franchement exécutés, le péril disparaîtra avec la cause du péril même.
Tout le monde le saura, amis et ennemis; la confiance des uns, le découragement des autres assureront la paix de l’Église et du monde. Toutes
les passions vivent d’espérances, toutes les révolutions de succès ; nul ne voudra s’exposer à des entreprises sans portée, à des émeutes sans résultats. Ceux dont on égare l’imagination donneront à leur ardeur un but honorable, au lieu de la consumer en agitations stériles, et la masse paisible, qui ne veut jamais attaquer et qui sait rarement se défendre, retrouvera enfin le calme de ses habitudes et le cours de ses travaux.
Une telle garantie sérieusement contractée et énergiquement maintenue fera plus pour la sécurité du Saint-Père que toutes les occupations de territoire.
Les adversaires du Saint-Siège le sentent bien. Aussi leur thèse favorite, celle qu’ils reproduisent et passionnent sans cesse, celle qu’ils s’efforcent d’élever à la dignité d’un axiome pour imposer à la généralité des esprits, c’est l’obligation pour tout gouvernement de pourvoir à sa propre défense sans recourir à des secours étrangers.
On a prétendu même interdire aux nations d’entenir à leurs frais des troupes étrangères. Mais ce principe poussé jusqu’à de telles conséquences peut froisser les habitudes et le caractère de certains
peuples. S’il en est de militaires, il en est de commerçants : les uns se défendent par le fer, les autres par l’or; la conscription fait l'armée des uns, les engagements mercenaires recrutent celle des autres. Ce n’est pas moi qui hésiterais entre les deux systèmes : il n’est pas un Français qui puisse supporter la pensée de confier l’honneur national à une garde étrangère; mais chacun est juge dans sa cause, et je ne sache pas de plus despotique tyrannie que celle qui prétend jeter toutes les nations dans le moule de ses institutions particulières, et asservir en réalité leur indépendance sous prétexte de leur donner des leçons de liberté.
Les plus grandes républiques de l’antiquité se sont rarement abstenues d’associer des secours étrangers à la défense de leur domination. Rome entretenait des troupes auxiliaires. Carthage en lit la principale force de ses armées ; . ce sont ces armées qu’Annibal conduisit de victoire en victoire jusqu’aux portes de Rome, et il ne tint peut-être qu’à un moment d’hésitation qu’elles ne lui arrachassent le sceptre du monde.
La Carthage moderne, qui aspire aussi sans cesse à le saisir, n’a pas oublié les errements de sa devancière. C’est avec l’appui de soldats mercenaires recrutés dans toutes les parties de l’Allemagne,
quelquefois même avec le concours des plus cruels sauvages appelés de leurs déserts, qu’elle a combattu ses propres citoyens d’Amérique armés pour la défense de leur liberté. Des secours étrangers l’ont aidée à maintenir sa domination dans l’Inde. Elle a demandé, pour compléter son armée de Crimée, des soldats à toute l’Europe. Elle s’efforçait récemment encore d’enrôler à son service les Suisses, qu’elle reprochait au roi de Naples d’avoir gardés comme les instruments étrangers d’une tyrannie antinationale.
Serait-ce pour le Pape seul un crime de continuer pour sa défense ce qu’ont fait les peuples les plus libres de l’antiquité?
Comment lui reprocherait-on de conserver quelques bataillons étrangers, quand toutes les puissances et la France même, si riche du courage de ses enfants, ne dédaignent pas de tels secours; quand ils tiennent une place si importante dans les annales militaires delà Grande-Bretagne, qui cependant proclame si haut contre le Saint-Siège le principe exclusif des armées indigènes et des nationalités militaires?
On dit, il est vrai, que le Saint-Siège ne se borne
pas à enrôler des régiments étrangers à son service, mais qu’il est forcé d’exiger encore pour se soutenir le concours direct des puissances européennes. Eu d’autres termes, il est des esprits bien intentionnés qui ne lui contesteraient pas le droit de prendre des troupes étrangères à sa solde, mais ils réclament contre l’occupation de son territoire par des armées à la solde des autres nations.
Je comprends ces répugnances pour une occupation permanente : elle me semble peu favorable aux intérêts du Saint-Père lui-même; je ne la crois pas conforme aux vraies convenances de sa politique; mais assurément elle ne blesse le droit de personne. C’est une question à régler librement entre le Saint- Siège et les puissances occupantes. Ce qu’elles pourraient faire par leur or, en l’aidant par des subventions à lever pour son compte des soldats étrangers, ne peuvent-elles donc le faire par leurs propres soldats?
On peut aller plus loin. En dehors même du caractère exceptionnel du gouvernement romain, on ne voit guère de quel droit une puissance quelconque pourrait s’arroger la prétention absolue d’empêcher deux gouvernements de se prêter des
forces pour garantir mutuellement leur sécurité intérieure. Ce ne serait assurément pas au nom du respect des majorités : presque toujours passives ou crédules, livrées d'avance à toutes les pressions de la violence comme à toutes les surprises de la ruse, elles aiment souvent mieux être défendues que de se défendre elles-mêmes. On doit regretter leur inertie : mais est -ce une raison pour les asservir, pour abandonner la société désarmée à la merci de toutes les audaces, et pour décréter enfin partout et toujours la violation de tous les droits et la seule inviolabilité de la révolte?
Combien de telles pusillanimités pourraient devenir funestes, surtout dans un temps où les passions subversives se prêtent la main d’un bout de l’Europe à l’autre! Combien leur succès deviendrait facile, si, au moment où elles passent toutes les frontières pour attaquer, chaque gouvernement était condamné à s’enfermer dans la sienne pour se défendre? D’un côté, la propagande armée et cosmopolite; de l'autre, l’isolement : la lutte ne serait pas longue. On aurait bien vite concentré toutes les forces contre l’État le plus faible. Les perturbateurs de tous les pays s’y donneraient rendez-vous pour allumer l’incendie, et il ne serait permis à aucune nation de venir l’éteindre? De telles conséquences ju-
gent un principe. On ne peut condamner la société au suicide; il y a pour la défense de l’ordre une solidarité plus ancienne et plus sainte que celle des nationalités; quand l’attaque ne respecte pas les limites des territoires, la résistance ne saurait s’y emprisonner.
On ne veut aujourd’hui pour réprimer l’insurrection qu’une année nationale-, demain, celle-ci s’appellera prétorienne, et c’est la garde nationale seule qui obtiendra grâce devant les idolâtres de la force. Puis , comme la garde nationale ne peut comprendre tous les citoyens, elle se verra repoussée à son tour comme une oligarchie oppressive; il faudra que l’armement devienne universel comme le vote, et que la guerre civile soit en permanence comme le scrutin. Autant de suffrages, autant de fusils; chacun portera son vote au bout de son arme. Malheur à qui ne saura ou ne pourra pas faire respecter l'iin par l’autre! Après avoir sacrifié le droit au nombre, on sacrifiera le nombre à la force, et la force à son tour dépendra de l’audace. Nous l’avons dit ; la violence est au fond de toutes les doctrines révolutionnaires. La non-intervention absolue produit partout les mêmes fruits; c’est la paix comme la justice immolées à l’audace.
Mais quand il faudrait pousser le culte des révolutions jusqu'à ce degré d’abnégation aveugle et de superstition insensée; quand il faudrait condamner chaque peuple à laisser envahir son voisin par l’ennemi commun sans lui prêter secours, et à attendre avec une stoïque immobilité l’heure de périr à son tour dans le délaissement et dans l'impuissance, cette doctrine d’attaque universelle et de défense restreinte ne saurait être appliquée aux États de l'Église.
Ces États, en effet, sont le territoire commun de toutes les nations catholiques. Quand elles les gardent, elles sont encore chez elles; leur protection ne peut jamais être réputée étrangère. Ceux qui troublent les provinces de l’Église, quelle que puisse être leur origine, voilà les étrangers.
Aujourd’hui, la nature même et la cause des attaques font au monde catholique une loi plus étroite de son énergique concours. C’est le caractère pacifique de ce gouvernement qui enhardit les agresseurs, comme c’est la majesté pontificale qui les irrite. Jamais cette situation ne s’est révélée avec plus d’évidence. L’insurrection des Légations n’est pas un fait isolé et local : elle est un symptôme et une conséquence de la marche actuelle de la révolution
européenne en général, et de la révolution italienne
en particulier. Celle-ci veut absorber la papauté, parce qu’elle y trouve un obstacle à l’unité de l’Italie qu’elle poursuit à tout prix; celle-là veut la détruirp, parce qu’elle y voit la plus solide base du principe d’autorité qu’elle a juré de renverser.
Aussi le signal est venu de la monarchie piémontaise, qui veut être la monarchie italienne; l’appui est venu des agitateurs, qui veulent la république universelle : et, afin que rien ne manque au caractère anticatholique de cette guerre, on compte sur la propagande protestante de l’Angleterre pour aider à saper la puissance du pontificat catholique.
Et ce seraient les monarchies catholiques qui laisseraient accomplir, l’arme au bras, cette irréparable atteinte à leur autorité et à leur foi! Elles livreraient l’équilibre européen, la stabilité de leurs trônes et la dignité de leur commun Pasteur à cette coalition d’ambitions et de haines! C’est dans l’intérêt de leur indépendance que le chef de l’Église ne possède qu’un petit État; il serait faible et désarmé à cause d’elles, et elles se condamneraient à oublier qu’elles ne sont puissantes et armées que pour maintenir leurs promesses et leur honneur.
Non, cela ne se peut. Les illusions ont disparu, la lumière s’est faite, le devoir a parlé.
L’état normal, c’est la paix des États de l’Eglise assurée par la garantie du monde catholique; et, sur la foi de cette garantie, la tranquillité du pays conliée à la police locale et à une garde peu nombreuse.
La gendarmerie pontificale assurerait l’ordre intérieur; elle pourrait recevoir d’utiles compléments, mais son organisation générale est satisfaisante. Elle a montré, dans ces derniers temps, une inébranlable fidélité contre les suggestions de l’émeute et contre l’entrainement même de quelques-uns de ses chefs.
Quant à l’armée qui doit protéger la sûreté de la personne du Pape et garder les ports et les forteresses, elle n’a pas besoin d’être considérable. 11 suffit qu’elle puisse mettre le pays à l’abri d’une surprise. La garantie européenne sérieusement stipulée préviendra jusqu’à la pensée d’une révolte plus lointaine par son origine, plus dangereuse par ses effets.
Cette armée ne saurait être exclusivement romaine ; toutes les nations catholiques doivent être admises à la garde du chef de l’Église. Cette mission ne concerne pas les États romains seuls. La conscription y est inconnue, les traditions ne lui sont pas plus favorables que les mœurs, et son implan-
tation subite et forcée ne pourrait que compliquer les difficultés actuelles en froissant le sentiment des populations.
Mais par là même cette armée perd nécessairement un élément de puissance. Les armées, que le recrutement annuel retrempe sans cesse dans les forces vives de la nation, offrent d’ordinaire la sève la plus vigoureuse de la société; celles qui n’attendent leur existence que du hasard des engagements volontaires risquent de n’en amasser que l’écume. La tiare ne pouvant et ne devant pas être militante, son drapeau n’attire pas les natures ardentes qui cherchent les fortunes de la guerre.
Ce qui entretient l’esprit militaire avec son courage, sa discipline, sa solidarité persévérante, c’est la guerre ou l’espoir de la guerre. Hors de là, les armes perdent leur attrait d’aventure, et on ne voit plus que les existences précaires à la poursuite d’une carrière qui ne donne pas les aisances de la vie, et qui n’a plus à offrir le prestige de la gloire.
Si quelque chose peut étonner, c’est que, dans une situation pareille, les États de l’Église aient encore pu fournir autant d’engagements volontaires; c’est surtout que, malgré la hardiesse des embauchages et l’appât des séductions, les défections ne se soient pas trouvées plus nombreuses.
C’est là an progrès auquel le sentiment religieux et les améliorations récemment introduites ne sont ' pas étrangers; mais il ne faut ni faire violence à la nature des choses, ni méconnaître les seules règles qui puissent assurer à Rome l’avenir d’une force militaire.
Ses cadres doivent être restreints, autrement elle serait un lourd fardeau pour le trésor. Elle doit être bien choisie, autrement elle pourrait devenir un embarras, peut-être môme un péril. L’expérience a prouvé qu’elle trouve dans le pays même des éléments précieux. L’heure du danger a trouvé de sincères dévouements.
Mais le recrutement ne peut rester circonscrit aux États de l’Église; toutes les nations catholiques doivent leur tribut à la défense du Saint-Père.
Elles ne peuvent l’acquitter par une occupation permanente en leur nom, avec des troupes payées par elles et servant sous leur drapeau. Sans doute, un tel concours peut devenir temporairement nécessaire, il faut qu’il puisse toujours être librement demandé et obtenu. Le devoir comme le droit doivent rester écrits dans la garantie européenne. La susceptibilité des Romains serait inévitablement blessée de voir perpétuer une situation qui ne doit être que transitoire.
L’autorité du Saint-Père ne souffrirait pas moins; il ne pourrait commander à de tels soldats que sous le bon plaisir de leurs généraux. Disons mieux : ce ne serait pas lui qui commanderait, ce seraient les puissances étrangères qui commanderaient chez lui.
Si elles y étaient toutes à la fois représentées par quelques bataillons, que deviendraient l’union de la défense et la sécurité de la cité? Si chacune gardait à son tour, où serait pendant ce temps la garantie des autres? Dans tous les cas, qui ne voit les exigences, les menaces peut-être où la passion du moment pourrait entraîner les puissances seules présentes et armées dans les murs de Rome? Que deviendrait la liberté du souverain Pontife? Ne l’aurait-on affranchi de la dépendance de ses propres sujets que pour le mettre à la discrétion des rois étrangers?
L’armée gardera donc les couleurs et le drapeau du Saint-Père; elle ne sera commandée qu’en son nom, ne recevra ses chefs que de sa main, ne marchera que sous l’antique étendard des clefs de Saint- Pierre.
Mais elle se recrutera librement, soit dans les États de l’Église, soit ailleurs.
Les gouvernements catholiques devront aider à la formation de celte force militaire. On ne leur demandera pas de subvention, quoiqu’à vrai dire cette charge dût peser sur le monde catholique et non sur Rome ; mais ils devront s’empresser du moins de faciliter le recrutement dans leurs propres États. Qu’ils encouragent ceux qui payeront librement leur dette, au Père des fidèles; que de tels services ne puissent jamais être réputés étrangers, que ceux qui les auront honorablement rendus puissent être admis à rentrer dans les rangs nationaux; enfin que de sages règlements préviennent tous les abus, et concilient dans une juste mesure les devoirs de la fidélité catholique et les droits de l’indépendance nationale.
Assurément, ce n’est pas trop exiger du concours légitime de tous les fidèles à la défense commune, et pourtant de tels moyens auraient suffi.
Le gouvernement romain offrait de répondre luimême de la tranquillité de ses États et de se passer de l’intervention étrangère, la veille du jour où le caractère révolutionnaire de la guerre a rompu tous les freins et déchaîné sur Rome tous les agitateurs de l’Italie. Encore aujourd’hui, malgré le mensonge des scrutins imposés, si la révolte des Romagnes était isolée de tous les meneurs étrangers aux États de l’Église, le dévouement de l’année et le courage
rendu aux populations comprimées feraient bientôt rentrer dans le devoir les insurrections bien plus théâtrales que profondes de Bologne et des Légations.
Le pays une fois affranchi des invasions et des émeutes, l’armée pontificale suffirait pour assurer la » sécurité du Saint-Père, déjà fortifiée contre les complots du dehors par la garantie d’inviolabilité écrite dans les traités de l’Europe.
C’est là le premier devoir de l’Europe catholique, ce sera aussi le plus efficace.
Ce devoir serait-il le seul; et, en garantissant la sûreté du pontificat suprême, ne devrait-on pas concourir à sa splendeur? Ne devrait-on pas surtout faciliter son action, en dégageant les peuples du fardeau que les révolutions universelles ont fait peser plus lourdement sur eux?
Sans doute, le peuple romain est loin de supporter seul les charges de l’Église. Le Saint-Père s’empresse de les lui alléger; il prend sur sa liste civile l’entretien des basiliques élevées par le monde catholique et la rémunération des cardinaux et des congrégations qui délibèrent sur les affaires de la catholicité tout entière. Et, malgré de telles dé-
penses, cette liste civile demeure encore la moins élevée dé l'Europe. Loin d’ailleurs que le budget de l’État rétribue les fonctionnaires de l’Église, ce sont souvent des prélats payés sur les bénéfices de l’Église qui remplissent gratuitement ou à peu près les fonctions de l’État.
Si donc il ne s’agissait que d’un présent normal et d’un avenir affranchi des charges du passé, Rome n’aurait aucune subvention à demander au monde. Le seul luxe qu’elle ait gardé, celui d’une charité inépuisable au dedans et d’un zèle infatigable au dehors, n’a pas besoin d’attendre les tributs officiels des gouvernements de l’Europe. L’épargne pieuse des fidèles a su faire des miracles avec des oboles. Nos temps ont admiré les merveilles de l’esprit d’association et de l’esprit de foi.
Pie IX y a plus contribué qu’aucun de ses prédécesseurs par l’expansion des largesses dues à son dévouement et à la simplicité apostolique de sa vie. On l’a vu donner pour les pauvres et pour les missions les plus riches présents offerts à sa personne par la munificence des princes ou la piété des nations. Aucun sacrifice ne coûtera jamais ni au Pontife pour la charité, ni aux fidèles pour le Pontife, et la foi des peuples saurait lui retrouver encore le denier de Saint-Pierre.
L’Église romaine peut donc se suffire sans grever l'État romain.
Mais l’État romain lui-même n’a pas seulement à supporter les charges du présent, ses provinces gémissent sous le fardeau du passé. Les révolutions leur ont légué des impôts nouveaux; l’intérêt de la dette publique paralyse l’essor des finances. Cette rançon de tant de coûteux emprunts s’élève annuellement à plus de vingt millions. C’est près du tiers de toutes les ressources de l’État.
Si cette dette était à Rome, comme ailleurs, le résultat de vicissitudes purement intérieures, Rome seule en devrait répondre. Chaque peuple doit, sans récriminations et sans murmures, supporter les conséquences de ses fautes ou de ses malheurs.
Mais ce n’est pas de Rome que sont partis les orages qui ont laissé tant de ruines à relever. Les emprunts qui pèsent sur elle sont le triste héritage des invasions venues de l’Europe, ou des insurrections suscitées par les exemples, l’or et les émissaires de toutes les révolutions européennes. Et tous ces fléaux ont débordé sur Rome pour y atteindre, non pas le souverain des États romains, mais le chef de l’Église.
Ainsi, c’est pour la cause de l’Europe catholique et par le fait de l’Europe révolutionnaire que le peuple romain a souffert et souffre encore. Est-il juste que tant de calamités, sorties des autres nations et subies pour elles, demeurent à la charge d’un seul peuple? et quand ce peuple est le premier gardien du Père de la chrétienté, est-il sage de convertir à ses yeux en perpétuel sacrifice ce qui ne devrait être qu’un privilège d’honneur?
Ne serait-il pas souverainement équitable que le Pape pût appliquer au soulagement de ses peuples, et surtout au payement de son armée, les fonds que lui arrache chaque année le service de ces emprunts onéreux, dont ni lui ni son peuple ne sont la cause?
ün concours financier de l’Europe, qui permettrait une telle combinaison, a paru à de graves esprits une réparation aussi équitable qu’intelligente, aussi politique que généreuse.
Elle servirait beaucoup le Pape et coûterait peu aux nations; que dis-je, elle les servirait elles-mêmes. Car, en affermissant l’affection du peuple romain et sa reconnaissance envers la justice de' l’Europe, elle resserrerait les nœuds qui l’attachent au Saint-Père. La sécurité du trône pontifical ainsi consolidée
— tu —
affranchirait désormais les nations des inquiétudes et des sacrifices, et, sans parler du bienfait inappréciable de cette paix morale, à ne voir les résultats que par leur point de vue matériel, les peuples auraient placé les fonds de leur offrande à un prix largement rémunérateur.
Si cette subvention égalait seulement l’intérêt et l'amortissement des emprunts contractés à l’étranger depuis les commotions de 1831 et surtout depuis la révolution de 1848, qui forment à peu près la moitié de la dette totale, la somme à partager entre tant de puissances catholiques ne dépasserait pas le chiffre annuel de dix millions.
Pour donner à la munificence du bienfait toute la dignité de la justice, il en faudrait élever le caractère et en garantir la durée.
Une subvention chaque année, remise en question et par conséquent révocable, ne siérait pas plus à l’équité des peuples qu’à la majesté du souverain Pontife. De tels débats et peut-être des exigences sans cesse renouvelées lui paraîtraient une condition trop dure pour son indépendance ; il aimerait mieux souffrir et attendre.
Mais si l’Europe capitalisait la valeur de cette subvention annuelle et employait ce capital à amortir l’emprunt et à désintéresser les créanciers, on peut
dire que tous les devoirs seraient généreusement remplis, toutes les situations noblement assurées.
Dégagé de sa dette, le Saint-Père pourrait faire face à tous les besoins , dégrever l'impôt foncier du sixième ou bimestre extraordinaire, qu'il a fallu rendre permanent. On ferait disparaître quelques surcharges ajoutées aux taxes généralement modérées qui pèsent sur la consommation.
Enfin, la suppression de la loterie, qui coûte six millions au peuple pour en rendre deux au trésor, tarirait une des sources les plus funestes de l’immoralité et de la paresse, et ouvrirait en même temps celle du travail et de l’épargne. Pie IX reprendrait ainsi l’œuvre de Benoit XIII, et donnerait comme lui un salutaire exemple qui serait peut-être imité cette fois par le reste de l’Italie.
Ce bienfait pourrait n’être pas d’abord apprécié par le peuple, dont il froisserait une des plus anciennes et une des plus persistantes passions; mais un roi sage, et surtout un pieux Pontife, sait braver les mécontentements qui passent quand il est sur des bénédictions qui durent.
En même temps , tous les services publics pourraient être utilement élargis; l’accroissement modéré des traitements insuffisants ranimerait le zèle et relèverait le niveau de toutes les carrières; les
grands ouvrages d’utilité publique, surtout ceux d’endiguement fluvial et de creusement de ports maritimes qui intéressent si puissamment les provinces adriatiques, recevraient une impulsion nouvelle.
Les arts et les sciences n’y gagneraient pas moins que l’agriculture et l’industrie. On sait tout ce qu’ils doivent aux efforts éclairés du gouvernement. Pie IX, malgré la modicité de ses ressources, n’a rien voulu négliger de ce qui est grand. Que ne pourrait-on attendre d’une telle impulsion fortifiée par un tel concours?
On ne serait pas seulement venu en aide aux finances du peuple romain, on aurait assuré une dotation à la liste civile des sciences et des arts du monde entier.
Je ne sais si de telles vues ne sembleront pas des nouveautés étranges et peut-être téméraires.
Comment demander à tant de gouvernements d’éteindre une dette étrangère, quand chacun semble plier sous le fardeau de la sienne? Comment appeler un tel effort au secours de ce pays, accusé par tant de préjugés, attaqué par tant de passions?
Et pourtant j’ose espérer dans les généreuses ré-