‹ Rome devant l'Europe (volume 3)Chapitre 7 sur 16 · VT · texte numérisé non relu

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qu’une souveraineté nominale et une vaine ombre de pouvoir entre les mains du Saint-Père. Ce nouvel État aurait eu ses magistrats, ses finances, son armée; surtout la législation et l’administration de Napoléon Ier. On prétendait séculariser, franciser, impérialiser la papauté dans les Légations, en attendant qu’on pût le faire partout. On [flattait ainsi les traditions du premier empire pour mieux exploiter la protection du second.

Mais un tel plan ne pouvait faire illusion à personne ; la déception était [transparente. C’était toujours la mutilation des États de l’Église et la spoliation du souverain Pontife, avec l’inconséquence de plus et la franc hise de moins.

Cette création fantastique n’eût pas résisté à la première épreuve des faits. L’échafaudage se fût écroulé au premier souffle du premier mécontent. On sait ce que durent les tributs volontaires, ce que yalent les vice-royautés de parade, ce que pèsent les suzerainetés désarmées. Ces républiques déguisées eussent bien vite rompu le lien nominal qui les rattachait à la fiction pour rentrer dans la vérité ; elles eussent proclamé leur complète indépendance et montré bientôt leur complète impuissance.

Elles n’eussent pu ni se contenir, ni se soutenir. C’était les abandonner le lendemain à l’anarchie.

et les livrer, le surlendemain, au vainqueur du moment, dans les temps de propagande, au Piémont, dans les temps de réaction, à l’Autriche.

L’un les domine aujourd’hui , c’est son jour de laveur ; l’autre les a convoitées longtemps , son tour peut revenir.

Je n’entends méconnaître ni la solennité des déclarations royales , ni la sincérité des promesses impériales. Mais laJ politique ne peut se fier ni à la loyauté des ancêtres, ni à celle des descendants. Elle n’assied pas ses combinaisons sur la fragile confiance des personnes, mais sur la seule garantie du droit des gens et des institutions des peuples.

Cette quasi-république, fondée sur l’abdication implicite du Pape, ne pouvait être qu’un germe toujours croissant de troubles pour la paix des Légations et la sécurité de l’Europe. Elle ne pouvait tomber sans éveiller toutes les ambitions et provoquer tous les conflits. Elle n’aurait pu durer sans déraciner partout la puissance du Saint-Père.

La contagion se fût bien vite étendue de toutes parts. Chaque cité des États de l’Église eût réclamé sa petite république indépendante, et son petit podestat impuissant; la pente était irrésistible et le principe inexorable; le Pape se serait vu enlever

une à une toutes les villes de son Etat, toutes les prérogatives de sa souveraineté.

On eût ainsi ressuscité l’isolement des communes et la suzeraineté féodale dans le temps même où on aspire à concentrer le pouvoir pour ne faire qu’une Italie; on n’eût jamais trouvé le lot du Pape assez petit, quand les plus antiques royaumes ne semblent plus assez grands. Il eût fallu séparer Pérouse d’Assise et Spolète de Viterbe, dans l’instant même où on est en chemin de supprimer Bologne et Florence pour les absorber dans Turin et d’engloutir toutes les grandeurs traditionnelles de l’Italie centrale dans le monopole envahisseur d’une ‘décevante unité.

Un tel expédient , ou pour mieux dire un tel stratagème ne pouvait séduire personne. Son auteur même ne le présentait que comme un arrangement provisoire et un acheminement vers un avenir qu'il ne laissait pas entrevoir , mais dont tout le monde devinait le secret. Aussi il n’obtint pas même les honneurs de la discussion , parce qu’il n’était que la séparation déguisée.

Et, bien que le ministre piémontais eût ressuscité son plan favori dans sa note du 1 cr mars 1 859, devenue le prélude et en quelque sorte le manifeste de la guerre , je ne le discuterai pas davantage aujourd’hui, parce qu’il est la séparation réelle. On

peut la vouloir sans doute, mais il faut avoir du moins le courage de la demander.

Il en est qui la demandent ; c’est à ceux-là que je réponds. Je ne discute qu’avec les opinions qui s’avouent ; il y a tout à gagner aux questions nettes, aux situations vraies, aux débats sincères.

C’est donc la séparation réelle, complète, absolue des Légations et du domaine de l’Église qu’il faut envisager sérieusement.

Ainsi le Saint-Siège ne les posséderait plus; niais à qui les donnerait-on?

A l’Autriche? mais on a entrepris la guerre pour la chasser de l’Italie, et ce n'est pas au moment où l’on restreint ses provinces héréditaires qu’on peut songer à l’agrandir par des usurpations sur l’Église.

A la France? elle a proclamé son désintéressement et elle y est restée fidèle. En ce moment même elle refuse la Savoie, sa sœur parj sa situation comme par sa langue; la Savoie qui lui donnerait ses frontières et qui surtout se donnerait si volontiers ellemême.

Serait-ce au Piémont? Mais il a déjà bien assez gagné à la guerre; l’Europe est peu disposées le récompenser encore d’en avoir donné le signal. C’est déjà trop d’avoir bravé le pouvoir spirituel du Saint-Père et envahi son domaine temporel; il ne

faut pas du moins qu’on lui permette d’en hériter.

Voudrait-on les incorporer à Naples ? Mais le royaume de Naples ne se le permettrait jamais à lui-mème. Le pays qui sut abriter si généreusement l’exil du Saint-Père , n’accepterait pas ses dépouilles. La révolution n’est pas d’ailleurs disposée à les lui offrir. Elle ne hait pas moins la maison de Bourbon que le Saint-Siège, et ce n’est pas pour enrichir le sceptre de l’une qu’elle voudrait mutiler la tiare de l’autre.

Laissera-t-on les Légations à elles-mêmes ? Elles deviendront aujourd’hui la proie du premier tribun anarchiste, demain la conquête du premier voisin ambitieux.

Les absorbera-t-on dans la création d’un royaume de l’Italie centrale, à quatre tètes, à quatre capitales et à quatre peuples, dont quatre congrès piémontais viennent de décréter l’unité? Mais cette création de fantaisie improvisée n’aurait pas plus d’avenir qu’elle n’a de passé. Elle ne repose sur rien, ne satisfait à rien, n’assure rien. Le fierté de Bologne, qui no veut pas être la seconde de Rome, voudrait bien moins encore obéir à Florence. Bologne, si fière d’accueillir le Saint-Père en 1857, ne cède sans doute aujourd’hui qu’à la contrainte; je dois le croire pour son honneur. Je me refuse à

reconnaître , dans une si affligeante mobilité , les traits sévères par lesquels un grand écrivain du quinzième siècle, qui ceignit depuis la tiare pontificale, la représentait comme une permanente école de sédition, constante seulement dans sa propre inconstance1 . En tout cas, si ce nouveau faisceau venait à se former, cette inconstance ne manquerait pas cette fois de prétextes pour dissoudre une quadruple nationalité qui ne vivrait que pour le conflit perpétuel de toutes les passions comme de tous les intérêts, et qui ne trouverait pas même dans l’unité italienne une sorte de compensation de fierté nationale.

Cette union sans racine se dissoudrait sans résistance, et ne laisserait que des ruines sans souvenirs.

Nul ne peut donc dire ce que deviendraient les Légations le lendemain de la séparation, et pourtant une politique prudente ne détruit jamais le passé sans s'assurer du lendemain.

Mais ce n’est pas seulement par l’impossibilité du lendemain qu’il faut juger la séparation, il faut la voir en elle-même et dans ses effets du jour.

1 Bononia, quæ non tain studiorum mater quam seditionum altrix appellari potest, soror et ipsa civitatis genuæ ac solius inconstantiæ constans.

Æneas Sylvius Piccolomini (Piusll), Historia de Europa, p. 4»2.

Pour repousser une telle mutilation, il n’est pas besoin d’interroger laborieusement l’avenir, le présent suffit.

Je pourrais m’attacher à faire ressortir l’inconséquence de cette nouvelle et étrange configuration de frontières. En effet, on ne proposera pas de fermer l’Adriatique au Pape et de le chasser violemment d’Ancône que gardent encore ses troupes fidèles. Ce seraient les Légations seules qu’il s’agirait de détacher. On partagerait ainsi en deux les populations adriatiques, unies par la nécessité de tant de besoins et la tradition de tant de sympathies, pour substituer une limite arbitraire aux frontières déterminées par les convenances de situation et les habitudes des peuples.

Cette inconséquence vaudrait la peine d’être signalée dans un temps qui exalte la sainteté des frontières naturelles et la résurrection des nationalités. Mais la révolution ne se pique guère de logique, et il est temps d’attaquer ses arguments de front et de rendre à la question sa hauteur.

Mutiler le patrimoine de l’Église, et de quel droit? Pourquoi une province et pas l’autre ? Ne sait-on pas que tout est indivisible dans les droits de l’Église;

que les Papes en sont les dépositaires et non les maîtres; que chacun doit fidèlement compte à ses successeurs de tout ce qu’il a reçu de ses devanciers sans que ce patrimoine électivement et immuablement héréditaire puisse s’amoindrir par aucune faiblesse ou se perdre par aucune violence?

Et parmi ces diverses provinces qui forment aujourd’hui l’État de l’Église, en est-il une seule qui ne lui appartienne à des titres sacrés? Aucune puissance de l’Europe n’en peut invoquer de plus anciens et de plus respectables. Ce sont des donations, des cessions, des unions sollicitées ou acceptées, des droits commençant quelquefois par des luttes, mais fortifiés par une possession incontestée et cimentés par des siècles de bienfaits dont nos soixantedix ans de révolutions ont seuls interrompu la pacifique splendeur. Si de tels titres peuvent être impunément brisés par des caprices inspirés ou plutôt imposés à l’aveugle mobilité des multitudes, aucun État ne peut se dire inviolable, aucun trône ne peut se croire en sûreté; le droit commun de l’Europe n’est plus, sa base est renversée, les ruines ne se feront pas attendre.

Qu’est-ce à dire, en effet, et comment justifier cette nouvelle dictature homicide envers tous les pouvoirs, et bientôt envers elle-même? Que dire de

ces comices assemblés sans droit, délibérant sans liberté et décrétant sans garanties? Si c’est le suffrage restreint, qui a eu le droit de le restreindre? Comment qualifier cet orgueilleux monopole qui exclut les illettrés pour indignité et les campagnes pour ignorance, comme si la simplicité vertueuse et sensée offrait moins de garantie que les intrigantes cupidités du demi-savoir? Cet ostracisme appliqué par une dictature révolutionnairement oligarchique à la force même du pays, caractérise bien les tyrannies hypocrites qui ne proclament si haut l’affranchissement des peuples que pour les mieux asservir. Il attesterait surtout leur crainte du véritable vœu des majorités, leur défiance profonde de cet instinct de salut que la sagesse de la Providence inspira quelquefois au bon sens des multitudes.

Et quand on aurait recours aux apparences d’une votation plus nombreuse, quelle confiance pourrait inspirer un fantôme de suffrage universel sous l’ascendant, ou pour mieux dire sous la contrainte d’une telle tyrannie? Si c’est le suffrage universel qu’on prétend consulter, qui a réglé son application, éclairé sa marche, garanti sa liberté? Ne sait-on pas qu’il parle suivant les formules qu’on lui pose et qu’il répond presque toujours au gré de celui qui l’interroge? Suivant qu’on l’exalte ou qu’on le comprime.

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