‹ Rome devant l'Europe (volume 3)Chapitre 8 sur 16 · SH · texte numérisé non relu

SH

ne devient-il pas un instrument de désordre ou de servitude? Ne l’a-t-on pas vu tantôt incapable de maintenir les institutions les plus saintes, tantôt ne refusant son adhésion à aucun fait accompli ? Et ne pourrait-il pas se faire tour à tour le consécrateur obligé de toutes les anarchies et de toutes les dictatures?

Et surtout dans cette Italie, si pénétrante mais si mobile, où l’imagination a tant de puissance et l’esprit politique si peu, où nous trouvons tant d’ardeur et si peu de persévérance, tant d’initiative et si peu de fermeté, le suffrage universel n’est-il pas condamné à être, plus que partout ailleurs, un mensonge ou un péril?

Que dans le naufrage de tous les pouvoirs, au milieu du bouillonnement de toutes les passions et dans le choc de toutes les ambitions déchaînées, le suffrage universel puisse devenir un abri pour un peuple fatigué, la Providence peut le permettre, et il faut savoir respecter les voies de sa sagesse et obéir aux décrets de sa puissance. Mais qu’on fasse du suffrage universel l’instrument à la fois permanent et mobile de la souveraineté et le droit commun du monde; qu’on substitue des caprices improvisés à des engagements séculaires; qu’on remplace le droit par le nombre et les institutions par les émeutes; que

les nations soient sans passé, les citoyens sans devoirs et les passions sans frein ; que les flatteurs du présent confèrent aux fils le droit inconséquent de désavouer leurs pères et de prétendre lier leurs descendants, ou bien qu’on appelle d’avance la fantaisie du lendemain à détruire l’aventure de la veille, en sorte que la souveraineté devienne un chiffre éphémère, obligé de s’affirmer, de se prouver et de se recomposer sans cesse, et la vie des sociétés un scrutin perpétuel, sans base comme sans durée; c’est là un de ces rêves fiévreux que la raison dément commel’histoire, et dont le péril toujours flagrant peut seul égaler l’orgueilleuse folie.

On peut même dire que la folie éclaterait cette fois avec un caractère plus désastreux encore.

On n’aurait pas même le prétexte, tant de fois invoqué, de venir en aide à une nation qui se serait inféodée à une famille, au risque de subir toutes les infirmités dynastiques et de se voir exploiter ellemême par les égoïstes calculs d’un intérêt héréditaire. Non, ce serait le peuple romain, à qui le monde catholique a confié la garde de l'Église, qui violerait ce dépôt sacré en brisant le pouvoir d’un pontificat romain sans cesse renouvelé par une élection romaine, et régnant avec le perpétuel con-

cours d’un sénat romain représentant le monde catholique tout entier.

Que dis-je? ce ne serait pas même le peuple romain qui briserait l’unité des États de l’Église; ce seraient quelques provinces qui se sépareraient, par leur seule volonté, du faisceau formé par les siècles et garanti par le monde. On les consulterait, et on ne consulterait pas même l’État dont elles dépendent! Ce serait là, il faut l’avouer, un étrange perfectionnement du suffrage universel : car, si une province peut se séparer d’un empire, pourquoi pas une ville d’une province, un faubourg d’une cité, une famille d’une tribu, un individu d’une famille?

Si on ne respecte pas la forme actuelle des sociétés et des empires, qui donc aura le droit de composer les agrégations qu’on prétend ériger en nationalités nouvelles? Ne faudra-t-il pas, pour les dégager du lien commun, consulter le suffrage universel dans tout l’État dont elles font une partie constitutive, reconnue par les institutions comme par les traités? Suffira-t-il de la seule velléité des provinces qui rêvent la défection, pour rompre un lien formé par des promesses mutuelles et consacré par la puissance des temps? S’il en est ainsi, les majorités ne seront pas plus obéics que les minorités ne seront protégées; les traditions, les institutions, les limites

Digilized by Googl

respectives des empires, les engagements mutuels des peuples et des rois pourront se voir briser par le caprice d’une délibération. Les républiques ne seront pas plus garanties que les monarchies, les fédérations pas mieux que les États unitaires. Bâle pourra se détacher de la Suisse pour se livrer à l’Allemagne, New-York de la grande union américaine pour se constituer en république indépendante. Les plus puissantes sociétés comme les plus modestes se verront incessamment menacées dans leur paix, leur force et leur vie. Il est des principes dont aucune ne s’écarte impunément, et qui dominent toutes les formes politiques. Toutes les nations sont solidaires de l’autorité des lois comme de la foi des traités. Il faut choisir entre la sainteté des engagements et la dissolution perpétuelle.

Rien ne saurait en effet arrêter une telle dissolution. Là où le droit doit céder au nombre, le nombre lui-même n’est pas longtemps une autorité. Le suffrage universel s’éparpille en groupes nouveaux et s’abaisse incessamment de degré en degré jusqu’à la licence omnipotente du suffrage individuel. Chacun ne reconnaît plus de loi que sa volonté, de pouvoir que la force. La force, c’est le dernier mot de la révolution ; il y a longtemps que nous le savons.

Jeviens de caractériser la révolution, jel’ai attaquée

souvent dans cet écrit, et je ne voudrais pas qu’on me crût ennemi de la liberté que j’ai servie toute ma vré.

C’est pour moi un devoir de dire ma pensée tout entière.

Dieu me garde de confondre jamais la liberté avec la révolution.

L’une discute, mûrit, féconde ; l’autre opprime, avorte et détruit.

L’une s’appuie sur le droit et l’intelligence; l’autre, en paraissant s’agenouiller devant le nombre, sait confisquer à son profit le nombre comme la justice, et ne compte en réalité que sur la force.

L’une contient l’impatience de ses amis; l’autre déchaîne les passions de ses sectaires; l’une ménage jusqu’à ses ennemis; l’autre tue ses adversaires.

L’une respecte cet ensemble de traditions, de lois, de mœurs, qui consacre les devoirs de chacun, les droits de tous et ne se courbe devant l’omnipotence de personne. Elle éclaire l’opinion , accélère les temps, avance sans cesse par le progrès régulier des institutions nationales et fonde sans secousse et sans retour l’indépendance des peuples.

L’autre dédaigne toutes les expériences, rompt toutes les traditions , brise les images des ancêtres, sacrifie toutes les nationalités comme tous les contre-poids à une aveugle unité qui concentre

toutes les oppressions pour confisquer tous les droits.

L’une condamne également les coups d’État des peuples et des rois ; l’autre absout tout, pourvu qu’elle détruise, et elle détruit toujours, jusqu’à ce qu’elle règne enfin sous la toge des tribuns ou sous la pourpre des Césars.

Enfin, dans l’histoire des peuples, l’une se nomme la liberté, l’autre la révolution. Dans les destinées de l’avenir, l’une s’appelle la souveraineté nationale, l’autre la souveraineté du peuple.

Cette souveraineté prétendrait s’exercer ici avec bien plus d’audace qu’ailleurs : car non-seulement des provinces se détacheraient des États de l’Église contre la volonté même de ces États, mais on ne daignerait pas consulter le monde catholique qui les a formés pour lui-même autant que pour eux.

En effet, Rome et les États de l’Église ne s’appartiennent pas seulement à eux-mêmes, ils appartiennent à l’univers catholique. C’est lui qui les a fondés, défendus, enrichis et sauvés tant de fois, depuis l’épée de Pépin et de Charlemagne qui affermit le trône de saint Pierre, jusqu’à celle de notre brave armée, qui a délivré Rome de l’oppression démagogique, avec le concours des rois et l’applaudissement des peuples.

Cette terre est notre capitale à tous ; elle en a les devoirs comme les droits, les charges comme les honneurs.

Nos ancêtres lui ont donné la liberté; nos pèlerins lui apportent nos hommages et nos trésors ; nous lui demandons en échange le respect pour notre père commun et les droits de notre grande Église, la majesté dans leur pouvoir, la sécurité dans leur indépendance. Jamais on ne donna plus à une capitale, jamais on n’exigea moins d’elle.

Et, puisqu’on parle sans cesse de scrutin, de suffrage et de majorité, quelle province française serait libre de se séparer de Paris, et de quel droit Paris lui-même pourrait-il imposer ses suffrages à ceux de toute la France ?

Il faut donc que les provinces de l’Église en prennent leur parti. Elles ne peuvent se détacher de Rome sans la volonté de Rome, et Rome elle-même ne peut briser le pouvoir du Pontife suprême et du sénat catholique contre la volonté de la catholicité tout entière.

Le gouvernement, à l’Église pour assurer son indépendance ; les franchises municipales, aux communes pour maintenir leur liberté; voilà ce que Rome et le monde se doivent l’un à l’autre; voilà ce qui assure la paix et la dignité de tous deux.

Toutes les capitales n’ont pas été si favorablement traitées. Il y a un peuple démocratique par excellence qui a senti le besoin de neutraliser la sienne. Washington , la métropole des États-Unis d’Amérique, ne fait partie d’aucun des États de l’Union. Dans ce pays de vote universel, elle seule ne concourt pas à l’élection du Président des États-Unis , et le Président des États-Unis la gouverne. Elle seule n’envoie aucun député au congrès , et c’est le congrès qui est son seul pouvoir législatif. Il veut être chez lui à Washington afin que tous les Américains y soient chez eux. Ainsi, cette métropole fédérale abandonne son indépendance provinciale en échange de ce qu’elle reçoit en honneurs nationaux.

Elle porte le nom du glorieux fondateur de la liberté américaine; elle est le siège des représentants qui ont reçu du pays le droit de commander ; elle paye de tels privilèges par le devoir d’obéir.

Mais les monarchies catholiques ne sont pas si rigoureuses envers leur capitale que la république américaine l’est envers la sienne. L’Amérique impose son Président et ses lois à Washington ; le monde catholique confie l’élection de son propre chef à un sénat romain délibérant à Rome et choisissant presque toujours dans le sein du peuple

romain. Il ne demande à sa métropole que de respecter le Pontife qu’elle s’est donné. Et en même temps il se fait un devoir de respecter lui-même toutes ses franchises municipales, les véritables libertés , les seules forces vitales et politiques de l’Italie.

La base de ces libertés municipales est restée debout. Les États de l’Église en possèdent incontestablement plus que la plupart de ceux qui prétendent les affranchir.

Les difficultés des temps de trouble en ont fait ajourner plusieurs ; une paix solide leur donnerait force et vie.

Je me féliciterais pour ma part de les voir élargies et fortifiées. Cette extension serait saluée avec reconnaissance par les Légations, que leurs traités, leurs lois et leurs mœurs avaient dotées de fortes institutions municipales, affaiblies depuis Pie VI, et transformées enfin par le courant, chaque jour plus puissant et plus général, du nivellement et de la centralisation modernes. Là comme ailleurs il faudrait se garder sans doute de ressusciter, sous le nom de libérales franchises, des inégalités et des privilèges stipulés dans tant de traités du moyen âge, et abolis aujourd’hui par le progrès des temps dans toute l’Europe. Ce serait revenir à une confusion heureuse-

ment détruite, et briser cette unité de lois, de justice et d’impôts, le plus beau peut-être et le plus fécond bienfait des âges modernes. Là comme ailleurs il importerait de combiner, dans une juste mesure, les devoirs de l’union nationale qui donne la force, et les prérogatives de l’indépendance municipale qui garantit la liberté.

Cette liberté ainsi fortifiée assurerait à ces provinces une répartition plus complètement garantie dans les charges comme dans les bienfaits du trésor, dont la balance est souvent exposée à pencher au préjudice des populations éloignées.

Ces vœux ne sont pas les seuls que les Légations soient fondées à faire entendre.

Le dernier voyage du Saint-Père en a fait éclore plusieurs. Si quelques-uns ont été injurieux et chimériques, d’autres se sont manifestés dans des limites prudentes et sous une forme respectueuse. Ceux de la chambre de commerce de Bologne se sont fait remarquer par leur sagesse pratique. Ouvrir de nouveaux débouchés au commerce, faciliter les productions de l’industrie par de nouveaux remaniements d’un tarif redressé déjà dans un sens libéral, simplifier les procédures, étendre l’instruction professionnelle, assurer l’unité des poids et mesures, accroître la circulation et la viabilité, voilà certes des

pensées dignes de préoccuper la sollicitude des gouvernements; elles sont loin déjà d’être restées stériles.

L’agriculture est généralement prospère, la vie peu coûteuse, le réseau des grandes routes parfaitement tracé, le mouvement maritime en progrès; les plantations se sont multipliées, la production de la soie s’est notablement accrue , de nombreuses filatures s’élèvent de toutes parts.

Rien ne surpasse les fertiles rivages de ce splendide jardin de l’Adriatique, riches comme les plaines de la Lombardie, mais vivifiés par un plus chaud soleil et baignés par les mers de Grèce.

La voie de fer qui les doit relier tous ensemble se construit de Bologne à Ancône.

Elle se continuera à travers l’Apennin et doit unir les deux mers par le centre de l’Italie. Ce sera la seule qui permettra de traverser la Péninsule sans changer de douane et de nation.

Cet achèvement portera le dernier coup à ce honteux brigandage si déplorablement traditionnel dans ces belles contrées sous des gouvernements divers , et qui a, pendant tant d’années, accusé la mollesse des tribunaux et, bien plus encore, le laisser aller des populations et la pusillanimité des témoins.

Mais ce sont là des bienfaits que la paix seule pré-

Digilized by Googl

pare et que la confiance seule accomplit. Ce n'est pas le fruit des révolutions qui troublent les esprits, ruinent les peuples et retardent pour longtemps le progrès social. Aussi les révolutionnaires y tiennent peu, et on a vu les plus violents excuser eux-mêmes le brigandage et paralyser les témoins pour se donner le droit de plaindre les peuples, de déconsidérer legouvernementet d’accuser la justice d’impuissance.

Or est-il besoin de demander le caractère du mouvement qui désorganise en ce moment les provinces de l’Italie centrale? Chacun peut juger s'il est réformateur ou révolutionnaire.

Il s’agit bien d’un appel à la sagesse du Pape! c’est sa souveraineté temporelle dont on proclame solennellement la destruction. On ne sait guère ce qu’on fera, mais on sait ce qu’on ne fera pas. On changera tous les jours de consuls ou de dictateurs, on se mettra partout en quête de régents et de rois. Tout sera possible dans les États de l’Eglise, excepté le rétablissement de l’autorité de l’Église.

Et ce n’est pas seulement de l’autorité temporelle qu’il s’agit. Le mouvement porte le caractère irréligieux qui signale toute cette révolution, depuis son point de départ jusqu’à son dénoûment, depuis les

manifestes piémontais jusqu’aux décrets de Modène et aux proclamations législatives de la dictature de

Bologne. Lesactes ont malheureusement répondu aux paroles. La réapparition des noms les plus odieux de 1848, les injures publiquement prodiguées à la personne du Saint-Père, l’énergique encouragement donné à toutes les propagandes anticatholiques, les menaces contre les prêtres, le trouble jeté dans les ordres religieux, l’expulsion de plusieurs, le séquestre suspendu sur leurs biens disent assez le but et les moyens de la guerre. La révolution est fidèle à ses haines impérissables; elle frappe le Roi pour atteindre le Pontife; elle déchire les États de l’Église dans l’espoir d’anéantir, s’il se pouvait, l’unité spirituelle de l’Église elle-même.

Les plus aveugles peuvent voir, et il est plus que temps d’aviser.

Aussi bien, chaque jour le travail perd sa protection, la société ses garanties, la loi son autorité; la paix a disparu des faits comme des esprits.

Et en même temps les bons se découragent , les agitateurs s’enhardissent, les faibles s’engagent. On s’étudie à rendre le retour du droit plus difficile. On lui suscite pour ennemis même les esprits honnêtes qu’on aura entraînés et qui ne pardonneront plus à la clémence pontificale le bien qu’elle voudra leur faire et le mal qu’ils lui auront fait. Encore quelque temps, et, en dépit des vœux les plus légitimes, l’opi-

nion comprimée par les dictateurs et la possession confirmée par leur audace ne laisseront plus de choix à l’Europe qu’entre l’humiliante complicité du silence et les réparations toujours douloureuses de la force.

Une manifestation sincère et énergique de la France eût pu éviter cette cruelle alternative. Elle aurait eu pour elle le droit et le succès, et ce ne serait pas le congrès qui l’accuserait d’avoir remédié, par sa sagesse, au mal enfanté par l’ambition de ses alliés.

Mais, soit qu’elle remplisse elle-même ce noble devoir ou qu’elle en laisse l’honneur au congrès , il faudra choisir entre les réformes accomplies par la paix intérieure et l’anarchie imposée par l’oppression étrangère.

Le choix ne saurait être douteux.

Décréter la mutilation du territoire, ce n’est pas seulement amoindrir matériellement la papauté, c’est la frapper d’une déchéance morale. Où s’arrêter dans cette voie de séparation, ou, pour mieux dire, de destruction? Si Bologne est émancipée de l’autorité du Pape, parce qu’il lui a plu de la secouer, de quel droit y retenir les autres cités qui ont proclamé le droit d’insurrection ou qui le proclameront désormais?

La logique est invincible et la perspective inévitable.

Cette situation a frappé tous les yeux.

Ce n’est pas le détachement accidentel d’une ville ou d’une province qui a arraché le cri d’alarme aux amis de l’Église. Son pouvoir spirituel a précédé son domaine temporel et pourrait lui survivre , et de nos jours même, où tant de causes providentielles l’ont rendu si bienfaisant et si nécessaire, son sort ne saurait tenir à une parcelle que la violence arrache et que la justice reprend.

La papauté a vu les ambitions conquérantes démembrer ses provinces, envahir sa capitale, assiéger jusqu’à son sanctuaire. La Providence y a pourvu : les temps changent , les hommes passent , le droit reste et la force revient.

Mais, cette fois, ce n’est pas un fait qui usurpe une partie, c’est un principe qui confisque tout.

Ce n’est pas même un désir d’indépendance jalouse ou de nationalité locale qui brise l’unité légale du territoire. On ne demande pas que les Légations soient à elles-mêmes. On veut bien qu’elles cessent d’être romaines, mais on entend qu’elles deviennent piémontaises. On trouve Rome trop loin pour diriger Bologne, mais Turin est assez près pour tout commander.

Et pourquoi de telles anomalies? Parce qu’il a plu aux interprètes suspects du prétendu vœu des peuples de proclamer que chaque ville est libre de se séparer , par son seul caprice, de la société politique qui la protège et du corps même dont elle forme un membre vivant et nécessaire.

Et ce vœu est fondé sur la haine de ce qu’on nomme la domination cléricale et sur l’incompatibilité , qu’on entend faire désormais passer à l’état d’axiome, entre la dignité des peuples et le gouvernement de l’Église.

Et cette annexion contre nature est votée, parce qu’elle n’est qu’une étape pour arriver à l’unité de l’Italie, qui est le premier et le dernier mot de la guerre sans relâche et des révolutions sans fin. Qui ne voit la pente irrésistible du principe et le précipice inévitable des événements ?

Si le vœu inspiré à Bologne suffit pour rompre le lien qui l’unit à Rome, de quel droit y retenir Ancône, à laquelle il serait si facile de surprendre ou de suggérer de tels vœux ?

Si les jours de la domination ecclésiastique sont finis pour l’Italie, comment ne pas affranchir Pérouse, qu’on glorifie de l’avoir repoussée même au prix de son sang?

Si l’unité de l’Italie doit absorber tous les peu-

pies et emporter tous les trônes, comment la tiare échapperait-elle pour Viterbe et pour Rome même à la commune destinée? Faudrait-il donc que le Pape devînt le roi de toute l’Italie pour n’en pas être l’esclave? Le suprême représentant de la justice et de l’autorité n’aurait-il d’autre choix que de dépouiller les autres, ou d’être dépouillé lui-même? Ne pourrait-il être enfin que le complice impossible ou la victime inévitable d’une révolution qui ne voudrait le couronner un instant que pour ajouter le déshonneur à la chute?

Voilà ce qui est écrit dans le démembrement du territoire pontifical.

On le demande en ce moment au nom de trois principes : l’impossibilité de la domination ecclésiastique, l’unité de l’Italie, l’omnipotence de la souveraineté du peuple.

Le premier renverse partout la couronne du Pape, le second brise toutes celles d’Italie, le troisième ébranle toutes celles de l’univers.

Voilà ce qui a retenti dans le monde catholique tout entier. Ce n’est pas le sort de deux ou trois villes d’Italie qui a ému l’Allemagne et la Belgique, l’Espagne et l’Irlande. Mais tous les enfants de l’Église ont vu tous ses droits attaqués, et leur dévouement s’est hâté de protester contre l’envahissement des fron-

tières parce qu’ils ont vu leur capitale menacée. Ils savent qu’on veut détruire le pouvoir temporel pour compromettre l’autre; ils savent que, pour la papauté, l’amoindrissement aujourd’hui c’est le détronement demain, la persécution après-demain.

Ce n’est pas le territoire qu’ils défendent, c’est le principe.

En effet, le principe de la souveraineté une fois entamé, tous les démembrements sont écrits d’avance, et ils viendront vite. Il n'y a que les premières violations qui coûtent. Leur consécration obtenue donne aux vainqueurs la force d’un premier triomphe, et elle enlève à la résistance l’énergie d’un droit qui s’est déjà abandonné lui-même.

De tels abandons ne seront jamais ni proposés ni consentis. On n’v gagnerait pas même du temps; on y perdrait la dignité et jusqu’aux retours de l’avenir.

En effet , le lendemain de la séparation des Légations, quelle sera la situation de tous? La révolte victorieuse sera récompensée; les insurgés obtiendront ce qu’on nommera la liberté; les provinces fidèles garderont ce qu’on nommera l’esclavage. On exploitera la puissance des mots; personne ne voudra être esclave; la rébellion gagnera de proche en proche. Le privilège d’appartenir aux Etats de l’Église,

de ne dépendre que de son chef et de participer en

quelque sorte à sa prééminence, cessera d’être un honneur pour devenir un titre d’exclusion.

On a cité récemment et on ne saurait trop répéter ces remarquables paroles d’un éminent orateur qui ne peut être suspect aux amis de la liberté :

« 11 faut que les deux pouvoirs soient confondus « dans les États romains, pour qu’ils soient séparés « dans le reste du monde »

Mais cette appréciation aussi profonde qu’éclatante aura fait son temps. La logique révolutionnaire aura enseigné à chacun le droit de la démentir.

Nul ne voudra pour soi de cette dépendance imposée à quelques-uns au nom de l’indépendance de tous. Le nom même de citoyen romain, que l’antiquité avait légué si glorieux et que la foi avait fait si sacré, passera pour le pis aller de toutes les servitudes. Des agitateurs soulèveront Rome elle-même au nom de sa dignité contre une obéissance qui ne sera plus demandée qu’à elle seule; et le Pape, après s’être incliné devant toutes les révoltes passées, n’aura plus qu’à attendre le jour où une dernière insurrection lui viendra signifier son irrévocable déchéance. Il n’attendra pas longtemps. Les concessions de la faiblesse enflamment la révolution au

1 M. Üdilon Barrot, Moniteur du 21 octobre 1849.

lieu de l’apaiser, et il ne restera pour sauver la dignité de la papauté qu’à prier Dieu d’abréger ses angoisses, et de ramener son vicaire aux catacombes.

Ce n’est pas pour préparer un tel jour que l'Europe acclamait, il y a dix ans, le retour du successeur de saint Pierre dans ses domaines usurpés par la révolte. L’Europe ne peut pas souffrir qu’on se joue ainsi de ses manifestations solennelles; elle voudra maintenir son oeuvre.

La France y est tenue plus que personne ; elle y est engagée par sa foi, sa grandeur, son histoire.

Elle le doit, car elle est la fille aînée de l’Eglise ; c’est à elle surtout qu’il appartient de défendre sa mère.

Elle le peut, car elle est la favorite du Dieu des armées; elle semble avoir reçu entre les plus vaillants peuples la force de la gloire militaire. Depuis les fiers compagnons de Clovis jusqu'aux héroïques soldats de Solferino, l’histoire de ses luttes n’est qu’une suite de prodiges.

Elle le fera : car elle l’a toujours fait. Son bras est toujours resté l’appui de Rome chrétienne, comme il fut la terreur de Rome antique. Les vainqueurs lu Capitole sont devenus les protecteurs du Vatican. Rien ne s’est fait de grand dans l’Église, comme dans

le monde, sans qu’ils y aient mêlé leur nom. Il semble que Dieu lui-même ait mis la main à l’épée de la France pour accomplir les desseins de sa sagesse. C’est toujours le mot de l’histoire : Gesla Dei per Francos.

Après tant de services, la France est engagée. Les services obligent plus encore celui qui les rend que celui qui les reçoit. Service oblige comme noblesse. La France s’est dévouée à cette grande cause. Depuis Charlemagne, tous nos rois ont gardé fidèlement ce noble héritage, et le dernier de tous, que je m’honorerai toujours d’avoir servi, après avoir encouragé Pie IX dans ses réformes libérales, s’apprêtait à le garantir des flots déjà soulevés, quand leurs débordements emportèrent son trône constitutionnel et avec lui l’espoir des libertés pacifiques et conservatrices de l’Italie.

Et, quand la mesure du désordre a été comblée par le renversement du trône pontifical, c’est notre dernière république qui est allée le rétablir et briser une autre république pour ne pas déserter la mission immémoriale de la France.

Le chef même de notre république éphémère, devenu empereur, doit maintenir une œuvre dont il a souvent revendiqué la gloire; il ne peut ni démentir de solennelles promesses, ni renier les plus beaux souvenirs de son pouvoir.

Mais ce n’est pas tout. La France est obligée à protéger le trône de saint Pierre, non-seulement par les services qu’elle lui a rendus, mais par les périls que lui ont attirés ses alliances. Notre guerre d’Italie devait inévitablement susciter des attaques directes contre la papauté; il est des entraînements et des contre-coups dont rien ne peut garantir.

Tel n’était pas le but de la France, elle ne pouvait s’armer contre ce qu’elle avait rétabli. Toutefois le pouvoir avait le pressentiment du péril et il a voulu le prévenir par une manifestation solennelle.

Sa politique prétendait tout ensemble affranchir l’Italie de la domination de l’Autriche, et maintenir, affermir même le domaine temporel du Saint-Siège.

Il a proclamé lui-même qu’il avait ces deux tâches à remplir *.

La première a été accomplie en un clin d’œil : on en avait chargé notre brave armée, ses victoires ont répondu; l’autre regarde notre politique.

Nous avions consacré à l’une la force de nos armes, nous n’avons pu donner à l’autre que notre parole.

Mais la parole de la France ne peut être ni moins fidèle ni moins puissante que son épée.

1 Proclamation de l’Empereur au peuple français. Moniteur du 4 mai 1359.

Et cette parole, ce n’est pas seulement le chef de l’État qui l’a donnée, tous les pouvoirs ont engagé la leur à l'envi.

Le Corpslégislatif, qui eût voulu prévenir la guerre, et qui n’a pu rompre le silence qu’en présence des faits accomplis, a proclamé alors hautement sa pensée.

Il ne pouvait arrêter l’essor de notre armée déjà lancée au delà des Alpes, mais il lui a montré d’une main la révolution à contenir, et de l’autre l’Église à protéger.

Cette séance mémorable a fait éclater le vrai sentiment de la France catholique, et j’ai été heureux que le retentissement de tout ce qui nous est resté de liberté se fît entendre dans une enceinte qui me fut chère, et pour une cause qui me sera toujours sacrée.

Mais ce n’est pas seulement la guerre en ellemême qui a ébranlé l’autorité du Saint-Siège, ce sont surtout nos alliés. Le monde entier l’a vu : c’est la politique du ministère piémontais qui a mis le pouvoir temporel du Saint-Siège en péril, et c’est notre alliance qui le lui a permis.

Rêver l’unité de l’Italie par l’insurrection populaire et la propagande irréligieuse, miner le trône pontifical qui faisait obstacle à ses ambitieuses témé-

rités, déclarer la guerre au pouvoir spirituel, en attendant le jour où il serait permis de frapper le pouvoir temporel, préluder par la saisie des biens religieux au soulèvement des provinces et à l’usurpation des territoires : telle a été la marche suivie par le gouvernement piémontais jusqu’au jour où il a fait, du cri de douleur des peuples, un cri de guerre contre les rois.

Et depuis la guerre, sa main n’a-t-elle pas apparu transparente dans tous les soulèvements contre les gouvernements réguliers de l’Italie et contre celui du Pape en particulier? N’est-ce pas son ambassadeur qui s’est trouvé prêta recevoir les pouvoirs de l’insurrection militaire de Florence? Ne sont-ce pas ses volontaires mêlés aux troupes toscanes qui les premiers ont envahi les duchés de Parme et de Modène défendus par leurs armées nationales, afin d’imprimer à toutes ces révolutions intérieures le sceau calculé de sa domination envahissante? Ne sont-ce pas ses émissaires qui ont soulevé Bologne, ses représentants qui l’ont armée, soutenue, gouvernée?

Si l’évidence des faits ne parlait pas assez haut, il suffirait de lire le curieux recueil de pièces diplomatiques récemment publié par lord Malmesbury. Les rapports assurément peu suspects des agents anglais désignent assez l’origine des complots semés pour

agiter les peuples et préparer partout une explosion générale prompte à éclater au mot d’ordre.

En ce moment, n’est-ce pas le nom du roi de Sardaigne qui fait la sauvegarde de l’insurrection bolonaise et son drapeau qui lui sert de ralliement'?

Et pourtant ce drapeau lui- même ne s’est déployé qu’à l’ombre du nôtre. En dépit de toutes les protestations contraires, c’est encore notre inlluence qu'on exploite, c’est notre ascendant dont ou abuse.

Tout ce que le ministère piémontais a dit et fait depuis tant d’années, il l’a dit et fait en se prévalant de nous, en menaçant de nous les rois, en promettant notre appui aux peuples. Avant la guerre, pendant sa durée, depuis la paix, c’est le nom de la France qui lui a tout rendu possible.

N’est-ce pas sous le patronage de la France que son ambassadeur a présenté au congrès de Paris ces célèbres notes, qui, en déconsidérant les rois et en excitant les peuples, sont devenues le point de départ de toutes les agitations de l’Italie?

N’est-ce pas depuis notre alliance de Crimée qu’il a entretenu chaque jour le foyer des passions révolutionnaires qui ont fini par éclater en insurrections et en complots sur tout le sol de l’Italie, depuis - Livourne jusqu’aux côtes les plus reculées de la Ca

labre? Et pourtant il a vu à Gènes même la démagogie attaquer les soldats du roi et menacer la seconde ville du royaume , sans que de telles audaces aient pu ni avertir sa politique au dedans, ni ralentir sa propagande au dehors.

N’est-ce pas dans l’autorité d’une alliance nuptiale, destinée à resserrer par un nœud solidaire l’intimité des deux couronnes, qu’il a trouvé le courage d’organiser chez lui, ces légions de volontaires recrutées parmi les mécontents de toute la Péninsule, et dont le drapeau et le but avoué constituaient en pleine paix un attentat au droit des gens et une conspiration armée contre tous les gouvernements de l’Italie ?

N’est-ce pas au bruit de nos victoires qu’il a encouragé toutes les révoltes contre les souverains Italiens, dont les manifestations solennelles de la France annonçaient l’intention de respecter les droits ?

N’est-ce pas entre la victoire de Magenta et celle de Solferino que ses agents ont fait éclater les insurrections de Bologne et de Pérouse ?

N’a-t-il pas profité de la présence de nos troupes à Florence et dans les provinces limitrophes de la révolte pour faire croire à la connivence de la France, au moment même où elle renouvelait avec éclat ses protestations de maintenir la neutralité des États de

l’Église et l’intégrité des droits temporels du Saint Siège? Et depuis que le gouvernement français s’est tardivement aperçu du précipice révolutionnaire où on l’entraînait si vite , et a tenté de le combler par une paix imprévue, quelle a été la conduite du Piémont? Il n’eût pas osé attaquer notre politique de front, mais il n’a rien épargné pour la faire avorter.

Au lendemain de la paix de Villafranca, toutes les entreprises de la guerre devaient cesser. Tous les corps francs devaient se dissoudre, toutes les attitudes armées n’avaient plus de raison d’être ; la paix était faite.

Si on voulait consulter le peuple, il fallait que le Piémont se retirât. C’est lui qui voulait l’annexion ; ce n’était pas lui qui devait présider aux scrutins par ses agents qu’il avait intronisés , ou les comprimer par les volontaires qu’il avait armés. Il ne pouvait être juge et partie.

Il appartenait à la France d’écouter les vœux de chacun , parce qu’elle donnait la sécurité à tous ; elle avait fait le succès de la guerre , elle ne cherchait pas pour elle les bénéfices de la paix.

Sa situation désintéressée eût calmé l’Italie et rassuré l’Europe. Un signe de son consul a contenu l’explosion combinée et déjà flagrante d’Ancône ; un

ou deux bataillons lui eussent suffi à Bologne pour en imposer aux minorités remuantes , rassurer les populations paisibles et rétablir l’ordre dans les États du Saint-Père qu’elle a depuis longtemps accepté la mission de défendre. Cette mission, elle l’avait partagée avec l’Autriche ; nous l’avions revendiquée pour nous seuls. Nous avions annoncé l’intention de dégager le Pape de cette pression étrangère que nous accusions l’Autriche de faire peser sur toute la Péninsule. Nos victoires avaient privé le Pape d’un de ses appuis. C’était à nous de le défendre pour deux.

La charge n’était lourde ni pour les sentiments ni pour les forces de la France ; elle était digne de son honneur.

Que dis-je ? une démonstration armée n’était pas même nécessaire. A ce moment décisif il eût suffi d’une parole énergique. La France avait conquis, par son sang, le droit de la prononcer. Elle eût rappelé au Piémont ce que lui avait valu notre appui, ce que notre mécontentement pouvait lui ôter. Elle lui eût révélé ce qu’il semble si étrangement affecter d’ignorer : les bienfaits de notre alliance et l’impuissance de son isolement.

La Lombardie au Piémont, à condition qu’il abandonnerait tous ses rêves, désavouerait tous les com-

plots, rappellerait tous les agitateurs et se rallierait aux principes de notre politique , sans réserve, sans retard, sans arrière-pensée, à l’instant et partout ; la Lombardie à ce prix; sinon : non.

Un tel langage eût été eflicace; il eût dispensé de l’action. La France n’a pas voulu le tenir ; on s’est étonné de son silence ; sans doute elle a cru devoir ménager des susceptibilités inquiètes; elle a craint de montrer à ses alliés une injurieuse méfiance.

On sait comment les ministres piémontais ont reconnu cette longanimité. Ils ont transformé leurs commissaires en dictateurs, leurs soldats en volontaires, leurs généraux en chefs de partisans. Ils ont poursuivi partout l’annexion contre laquelle nous avions protesté.

Nous étions engagés au rétablissement des dynasties exilées ; ils ont fait prononcer leur déchéance.

Nous avions garanti l’intégrité des domaines de l’Église; ils y ont soufflé la révolte et organisé la séparation.

Nous avions posé la base de la confédération italienne ; ils ont travaillé à la rendre impossible.

Ce n’est pas tout. Le ministère piémontais a inspiré ces réponses royales qui encouragent tout ce que la France déconseille, où on trouve un hommage au Saint-Père qu’on accuse de violer tous ses enga-

gements, et l’éloge de Napoléon III dont on rend les promesses dérisoires et la politique impuissante.

Enfin, on s’est hâté à tout prix pour nous gagner de vitesse, pour entraîner les populations, compromettre les esprits hésitants, engager des noms honorables, créer partout des obstacles à nos efforts et mettre du côté de la révolution la puissance des faits et l’autorité de la possession.

Et quand la paix de Zurich et l’annonce d’un congrès provoqué par la France ont déféré les grandes solutions à l’Europe, les agents piémontais ont imaginé de se jouer de la parole de l’une et de forcer la main à l’autre, en se présentant avec l’autorité d’une annexion mutuellement et irrévocablement consommée.

Au même jour, quatre unanimités, obéissant électriquement au même fil conducteur, ont déféré la régence de l’Italie centrale au prince de Carignan qui fût venu, avec les armées du roi de Sardaigne, prendre possession du palais pontifical de Bologne déjà surmonté de ses armes.

L’indignation des grandes monarchies et les avertissements de la France ont brisé cette audacieuse combinaison; il a fallu reculer. Mais, comme il était constamment arrivé depuis le commencement de la guerre , la retraite de la politique piémontaise a

masqué un pas en avant. Le prince de Carignan a dû refuser, mais il a désigné un remplaçant. Ce régent est un ancien commissaire de Sardaigne en Toscane qui va gouverner les États du Pape à l’ombre du drapeau de son roi, et qui remplacera le prince avec la liberté des compromis de plus et la haute responsabilité de moins.

Ainsi, trois États, définis séparément par les traités , auront brisé des nationalités solennellement reconnues pour se constituer d’abord en un seul État et s’incorporer ensuite à un quatrième, à la veille même du congrès où doivent siéger les puissances qui avaient fondé sur leur individualité distincte l’organisation de fltalie et l’équilibre de l’Europe.

11 y a plus. Ces États se garantiront les uns aux autres l’inviolabilité de leurs insurrections mutuelles, en se prêtant leurs volontaires armés, et en les envoyant tour à tour sur leurs territoires respectifs pour empêcher le retour de l’ordre reconnu et garanti par les traités.

Et ce qui est plus fort que tout le reste , la couronne qui les a insurgés et prétend les absorber tous, se servira d’eux pour envahir une province appartenant à un autre Etat dont la neutralité a été solennellement reconnue par toutes les puissances belligérantes.

Digilized by GoogI

Et cet État envahi, c’est l’État de l’Église dont l’indépendance importe au monde catholique et dont la France a promis de faire respecter l’intégrité. Le roi de Sardaigne y régnait déjà par son nom, par ses armes, par son drapeau. Il y gouvernera désormais officiellement par son lieutenant, au mépris des droits du Saint-Père et des proclamations de la France. Seulement il n’y enverra pas ses régiments, il le fera garder contre les troupes lidèles du Saint-Père par ses soldats toscans, sauf à comprimer Florence par ses volontaires romagnols. On fera ainsi peser partout l’intervention étrangère de la révolte , au moment même où on proteste contre toute intervention libératrice de la France, de l’Europe et même de l’Italie.

Telle est la situation faite à l’Italie centrale en général et aux États du Saint-Père en particulier.

Les explications les plus habiles ne peuvent pas plus la changer que les protestations les plus énergiques ne sauraient la détruire.

Le fait aurait beau se renier lui-même pour se faire pardonner son existence , il grandira chaque jour par la possession, jusqu’au moment où il prétendra se faire obéir, parce qu’il aura passé à la dignité du fait accompli.

Mais l’Europe ne se courbera pas devant celte puissance nouvelle des faits accomplis, si rapidement élevée par toutes les audaces et toutes les faiblesses du siècle, et dont l’inviolabilité ne peut s’asseoir que sur la ruine de toutes les autres.

Elle ne voudra ni se laisser jouer par de telles ruses, ni se laisser imposer par de telles témérités.

La France le pourra moins que personne; elle ne subordonnera pas à d’injustes exigences l’accomplissement d’un devoir. Elle seule serait responsable de la spoliation du Saint-Siège. Elle doit le sauver des périls qui lui sont venus de ses alliés, grâce à son appui pendant la guerre, grâce à sa confiance depuis la paix.

Il peut se trouver autour du chef de l’État des conseillers plus dévoués que scrupuleux, qui trouveraient habile que la parole impériale se fût engagée à Villafranca, pour gagner l’Autriche et apaiser l’Europe, et qu’elle se dégageât aujourd’hui pour complaire au Piémont qui nous doit tout, et h l’Angleterre à qui nous ne devons rien.

A les entendre, il aurait été sage d’avoir prodigué au Saint-Siège de solennelles promesses pour rassurer le clergé de France, qu’il importait de ménager au début de la guerre; et il serait glorieux de les éluder aujourd’hui pour ne pas déplaire aux unitaires

d’Italie et aux ennemis de l’Église dans le monde entier.

On caresserait ainsi à la fois les principes monarchiques et les passions révolutionnaires. On aurait des consolations pour les princes déchus, des encou-

ragements pour les députations italiennes. La France ' et la révolution se seraient partagé les rôles.

La France se serait chargée de l’action pendant la guerre, en laissant à la révolution la parole; puis, la paix venue, la révolution agirait seule, et la France se verrait réduite aux avis officieux et aux condoléances dérisoires.

Le Piémont chasserait les dynasties et usurperait le domaine du Saint-Père, et la France se résignerait au rôle des protestations stériles. Elle se chargerait de faire accepter par l’Europe les faits accomplis sans elle, malgré elle, et peut-être contre elle.

On espérerait un double bénéfice de cette politique à double face. On exploiterait à la fois la révolution et l’ordre, en se prévalant vis-à-vis de l’une de ce qu’on lui laisserait prendre, vis-à-vis de l’autre de ce qu’on lui permettrait de garder. On prétendrait ainsi s’asseoir sur la monarchie et vivre de la révolution.

Une telle politique ne serait pas plus efficace

qu’honorable. Elle ne pourrait être toujours heu-

reuse; elle ne passerait même pas longtemps pour habile, et, en tout cas, elle ne serait ni catholique ni française.

Elle ne pourrait plaire à l’armée, qui professe l’horreur' de la révolution et le culte de la parole donnée; elle 11e ferait point d’illusion au clergé, qui se souvient de tant d’éclatantes promesses, et qui ne voudrait croire ni à l’inhabileté ni à l’impuissance.

Cette politique surtout ne serait pas royale, dans un pays qui doit à un de ses anciens monarques cette belle maxime qui a dominé toute son histoire: « Si la loyauté était bannie de la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur des rois. » Non, jamais une politique de détours, de ruses, de désaveu, une politique qui voudrait tout gagner fors l'honneur, ne pourrait se naturaliser dans le royaume de François 1er.

Cette politique peut être celle des conspirateurs et des courtisans ; elle n’est jamais celle des rois.

Napoléon III ne la suivra pas.

Ses promesses, son intérêt, son avenir, tout la repousse loin de lui.

Un plus noble rôle s’offre à son ambition; il peut ramener la paix entre le Pape et ses sujets, en se posant comme un médiateur respectueux pour l'un, équitable pour les autres.

Mais pour être respectueux, il rendra d’abord la force au droit, la vie à l’autorité, le sceptre au roi, au Pontife, au père. Il se gardera surtout de lui demander l’apothéose de la révolte, en consacrant ce qu’elle a fait. Il ne voudra pas qu’elle continue à trôner en offrant à son souverain légitime un tribut sans garantie, un titre sans autorité, un injurieux respect et une souveraineté dérisoire. II ne ressuscitera pas les plans de séparation des ministres piémontais au moment où leurs envahissements ont si clairement démasqué le but de leur politique.

Pour être équitable, il ne demandera pas en faveur des Légations des avantages qui seraient refusés aux autres provinces de l’Église. S’il s’agit de réformes subversives ou périlleuses, elles seraient plus funestes dans les Légations qu’ailleurs : car elles deviendraient une prime pour les révoltes passées, un encouragement pour les révoltes futures. S’il s’agit de réformes prudentes et fécondes, elles doivent profiter à Rome et à tous les États romains; on ne peut infliger à aucune province le fléau des unes, on ne peut exclure aucune du bienfait des autres.

Sans doute il est de» concessions de travaux publics, de franchises commerciales, d’encouragements industriels que les situations particulières appellent et justifient. Il est des dégrèvements locaux que le

retour mémo à l'égalité peut commander. Mais rompre cette égalité au profit des insurgés contre les fidèles, faire des Légations un État dans l’État, diviser le royaume du Saint-Père quand on agglomère les autres, éparpiller le pouvoir quand on sent le besoin de le concentrer, amoindrir le Pape comme trop grand, quand on double le Piémont comme trop petit, créer enfin une nationalité de plus en Italie, au nom de l’unité italienne qui prétend les absorber toutes..., c’est une inconséquence qui peut tenter les révolutionnaires, c’est une iniquité que les couronnes ne sanctionneront jamais. Non, les couronnes ne compliqueront pas les divisions de l’Italie par de blessantesinégalitéset d’inconséquentes préférences; elles voudront des réformes pratiques et surtout générales.

De telles réformes ne satisferont pas le parti qui s’est emparé du gouvernement de l ltalie. Elles l’irriteront bien plutôt par la force nouvelle qu’elles donneront à un pouvoir qu’il a juré de détruire.

Il ne faut pas s’y tromper, ceux qui rêvent à tout prix l’unité de l’Italie sont les ennemis irréconciliables de la souveraineté temporelle du Saint-Père, qui se dressera toujours comme un obstacle insurmontable devant leur ambitieuse témérité.

Ce n’est donc pas ce parti qui peut être l’inspirateur et le modérateur des réformes; il ne les accep-

Di<

terait que pour miner le pouvoir qu’il déteste et comme une halte prudente pour parvenir plus sûrement au terme de ses desseins.

Dieu me garde de prêcher les réactions et les vengeances ! Les gouvernements se trouvent toujours mal des unes et la religion ne connaît pas les autres. Le cœur de Pie IX n’a jamais pratiqué que la politique des bienfaits. Qu’on le laisse libre de suivre son penchant magnanime; que sa main vénérée bénisse ses ennemis, et répande la paix même sur les agitateurs: mais que ce soit h la condition qu’ils ne pourront plus troubler celle de l’Église et de l’Italie.

Il ne faut exclure du concours aux paternelles intentions du Saint-Père que ceux qui persisteraient à conspirer contre elles. Il appartient également- aux conservateurs éclairés et aux libéraux sincères d’exécuter loyalement des réformes librement données ; ce n’est qu’à ce prix qu’elles peuvent être honorables pour le Saint-Père, utiles à ses peuples, rassurantes pour l’Europe.

C’est ainsi que l’Europe saura être juste envers le Pontife, généreuse envers ses sujets.

Cette générosité, elle la trouvera aisément dans la grande âme de Pie IX. Son histoire a déjà prouvé que nul prince n’est plus ardemment dévoué à l’avenir de ses peuples, plus sincèrement empressé aux réfor-

mes qui peuvent affermir leur bonheur; mais il faut que ces réformes soient volontaires et fécondes et non pas stériles et forcées. Celles qu’on propose et qui sont librement combinées, honorent les princes et servent les nations; celles qu’on impose rabaissent les couronnes et ne contentent jamais les peuples.

C’est donc avec le souverain légitime, avec l’auguste chef de l’Église , que toutes ces hautes questions doivent se traiter respectueusement et surtout sans contrainte.

Or, ce serait une véritable contrainte que celle qui prétendrait dicter des réformes au Saint-Père, en le menaçant, s’il les refuse, de lui retirer l’appui de la France et de lui interdire en même temps celui de toutes les autres puissances qui voudraient secourir à sa place le Père de toute la chrétienté.

Cette contrainte serait même la plus dangereuse de toutes: car elle cacherait derrière les apparences d’une attitude passive la réalité d’une action universelle sur l’Europe , au préjudice de la papauté.

De telles suppositions ne peuvent s’admettre même un instant. Elles engageraient trop profondément l’honneur de notre pays.

La France n’est plus libre de quitter Rome. Elle le pouvait avant la guerre, quand le Saint-Père se dé-

clarait prêt à suffire par lui-même à la paix de ses États. Mais aujourd’hui que ses États sont envahis par nos alliés et sa capitale menacée par les passions que leurs émissaires ont fait déborder sur elle de tous les points de l’Italie , nous ne pouvons pas abandonner Rome. Notre retraite serait une désertion, et la France ne déserte jamais un poste d’honneur.

Elle restera à Rome pour garantir Rome, les États du Saint-Père et tous ses États.

Je ne croirai jamais que pour aucune province de ces États, pas plus que pour aucun lieu du monde, elle ait aliéné la liberté de son initiative, et qu’elle ait consenti à descendre, de la haute mission d’arbitre que lui ont faite ses victoires, au rôle subalterne d’impuissant conseiller que la révolution daignerait lui laisser.

Abdiquer d’avance son action, c’est paralyser sa parole. Déclarez aujourd’hui que vous n’emploierez jamais la force, on vous répondra sur-le-champ qu’on ne cédera jamais qu’à elle. Une politique qui se proclame désarmée invite à l’insulter, et la France ne laisse ni dédaigner sa parole, ni oublier sa puissance.

Elle ne l’oubliera pas elle-même quand il s’agit de défendre le Pontife qu’elle a si fidèlement gardé. Sans doute elle ne voudra céder à personne l’honneur

d’achever son œuvre si glorieusement commencée : mais c’est à la condition qu’elle l’accomplira ellemême.

Car ce qui passerait toute croyance, ce serait qu’en retirant le bras qui protégeait le Saint-Père, elle prétendît çntraver tous ceux qui voudraient se lever ailleurs pour sa défense.

Ainsi, au nom de la neutralité même, nous aurions ' privé le Saint-Père de l’appui de l’Autriche qui ga- • rantissait la paix des Légations, et, au lieu d’accepter pour nous-mêmes cette mission que la guerre lui avait rendue impossible, nous aurions livré ce territoire neutre aux invasions ouvertement ennemies du Piémont.

Nous aurions souffert dans les États de l’Église des émissaires piémontais pour souffler la révolte, des dictateurs piémontais pour l’organiser, des généraux piémontais pour se mettre à sa tête, des soldats de toutes les parties de l’Italie pour la soutenir, et le drapeau du roi de Sardaigne pour la protéger. Nous aurions laissé enfin toutes les influences étrangères dominer au sein des États de l’Église, et nous ne tolérerions pas que d’autres étrangers, même d’autres Italiens, vinssent faire équilibre et entreprendre pour les délivrer ce que nous aurions permis pour les asservir.

Nous aurions vu que, sans le secours des volontaires appelés de toute fltalie, l’insurrection livrée à elle-même eût déjà succombé sous les troupes fidèles appuyées sur le véritable esprit des populations, et nous aurions souffert que les forces étrangères accumulées sous le drapeau du Piémont se missent au travers des unes et opprimassent la liberté des autres.

Et loin d’intervenir à notre tour contre ces invasions usurpatrices et de contenir nos alliés qui nous doivent tout et ne peuvent rien sans nous, nous signifierions à toute l’Europe catholique d'avoir à respecter l’inviolabilité du Piémont qui n’a respecté celle de personne, et la nationalité de l’insurrection bolonaise qui ne se soutient qu’à l’aide d’appuis étrangers. Nous aurions permis à chacun d’attaquer les États du Saint-Père, et nous aurions interdit à tout le monde de les défendre.

Puis, quand les faits seraient accomplis et l’usurpation consommée, quand le Saint-Père serait cerné par ses ennemis, isolé de l’Europe et remis par notre fait à la seule discrétion de notre force, nous méditerions de retirer cette protection que nous aurions rendue seule possible, et nous ne lui laisserions d’autre alternative que de se livrer à ses adversaires ou de subir notre volonté.

Et nous pourrions parler après cela de neutralité,

d’impartialité peut-être, même de protection et de dévouement !

Quel droit pourrait invoquer une telle politique?

Le droit des gens? mais il consacre l’égalité des garanties, et on aurait permis l’attaque et empêché la défense.

Le droit des neutres ? mais on l’aurait laissé violer dans la personne du Saint-Père, et il faudrait le respecter dans les violateurs.

Le droit français? mais il veut avant tout la protection des faibles et le culte de la parole donnée, et nous aurions délaissé l’une et oublié l’autre.

Le droit de non-intervention? mais on l’eût laissé sommeiller devant toutes les interventions révolutionnaires, et on le réveillerait pour contenir seulement les amis de l’ordre et de l’Église.

Une telle politique ne ferait illusion à personne. Il n’y aurait qu’une voix dans toute l’Europe pour nous accuser d’avoir peu à peu imposé, par la force habilement combinée des événements , l’accomplissement des programmes que notre diplomatie n’aurait pu obtenir du libre assentiment de l’Église.

Mais de telles accusations seront épargnées à la France parce qu’elle ne les autorisera jamais ni par une telle conduite, ni par un tel langage. Elle vénère

la majesté du Saint-Père, elle ne respectera pas moins son indépendance.

La confiance mutuelle doit être l’âme de ces négociations délicates, mais il faut que le dévouement l’inspire, et surtout que les situations équivoques ne la paralysent jamais.

Il parait difficile à une plume sans mission d’intervenir utilement dans de telles questions. Elle risque de devancer sans pressentir, de compromettre en voulant défendre; elle peut irriter les esprits contre la cause même qu’elle prétend servir; elle doit craindre de blesser les fiertés les plus puissantes, surtout la majesté la plus auguste. Et pourtant, en présence des événements qui n’attendent pas, des cabinets qui s’assemblent pour délibérer, de la révolution qui marche, et de l’opinion qu’on égare, le silence est impossible. La vérité différée n’arriverait plus à temps. Pour la dire avec courage, il n’est jamais trop tôt; pour la dire avec fruit, il est quelquefois trop tard.

Quelle est donc la vérité sur ces réformes tant demandées et tant débattues?

Les réformes, il en est de périlleuses, il en est de salutaires.

— no —

li en est qui peuvent redresser des imperfections sans altérer les principes, servir les peuples sans énerver l'autorité, fortifier Faction du gouvernement sans dénaturer son caractère.

Celles-là ne sont que l’extension éclairée des institutions existantes, le développement naturel des progrès déjà poursuivis et dont les révolutions ont seules troublé le cours. Elles méritent un encouragement sérieux et peuvent exercer une favorable influence.

Mais ce sont bien d autres réformes que nous avons entendu retentir dans les échos de la presse et même des cabinets. Avant de s’expliquer sur les principales, il importe d’abord de savoir si on peut appeler de ce nom cette transformation radicale que les novateurs ont propagée par toute l’Europe sous ces formules célèbres, devenues des mots d’ordre : Sécularisation, Code Napoléon.

Ces formules, ou , pour mieux dire, ces systèmes ont été répandus trop loin et sont venus de trop haut, ils ont été accueillis par la presse avec trop d’ardeur et soutenus par des documents graves avec trop d’insistance pour qu’on ne les examine pas avec la sévère maturité que commande leur importance.

Nous ne recherchons pas quelle place de telles idées tiennent en ce moment dans les négociations ou-

— ut —

vertes. La diplomatie a ses assoupissements et ses réveils, ses silences calculés et ses exigences soudaines. Elle ajourne ses projets, les renie même quelquefois : elle ne les abandonne jamais. 11 faut donc l’avertir. L’opinion est saisie, il faut la fixer. 11 importe pour tous que la lumière se fasse.

Je terminerai cette partie par quelques considérations sur la sécularisation, qui se lient intimement d’ailleurs à la souveraineté du Pape. Je serai court sur cette question, qui a été traitée de toutes parts avec éclat, profondeur, autorité; mais je consacrerai une partie spéciale de cet écrit à la législation. Ce n’est pas trop pour le symbole le plus important et le plus durable du caractère et de la nationalité même d'un peuple.

Page 1