DE LA. SÉCULARISATION
La pensée favorite des réformateurs, le mot d'ordre électriquement propagé dans toute l’Europe, c’est la sécularisation absolue dans le gouvernement des États de l’Eglise. Que le Pape garde, dit-on, sa double couronne, puisque l’indépendance spirituelle de l’une a besoin de la force temporelle de l'autre, mais que cette autorité concentrée au sommet dans sa personne se divise à la base dans les agents de son pou-
voir. Qu'il gouverne l'Église par des prêtres, et l’État par des laïques, afin que la réunion des deux pouvoirs dans la même main ne soit ni la prédominance d’aucun ni la confusion de tous deux.
Tel est le résumé fidèle du système de la sécularisation absolue et du langage de ses partisans.
On ne peut nier que la régularité apparente, et, si on peut le dire, la symétrie d’un tel plan ne séduise au premier coup d’œil. 11 a cette commode simplicité des idées absolues, qui flattent la présomption et l’inexpérience en les dispensant d’examen. Mais, pour peu qu’on y réfléchisse, on ne tarde pas à se heurter contre les inconséquences radicales de la théorie et contre la flagrante impossibilité de la pratique.
Il importe d'abord de bien poser la question , si souvent obscurcie par la confusion plus ou moins volontaire des principes et des faits.
S’agit-il de l'administration proprement dite qui se mêle à tous les actes, à tous les détails, et en quelque sorte à toutes les pulsations de la vie individuelle, locale, journalière, des communes et des citoyens?
La sécularisation parait juste, car il s’agit des intérêts et des habitudes de la vie séculière. Mais on peut dire hardiment que cette sécularisation est faite.
Veut-on parler du gouvernement lui-même, du
principe qui l’anime, de la pensée souveraine qui dirige sa marche présente et assure son avenir?
Cette sécularisation ne peut se comprendre; elle serait aussi injuste que funeste. Le gouvernement des États de l’Église ne peut appartenir qu'à l’Église.
En deux mots : Sécularisation de /’ administration, elle est équitable , mais elle est faite. — Sécularisation du gouvernement , elle n’existe pas, mais elle est impossible.
De telles affirmations pourraient paraître absolues , si elles n’étaient justifiées par l’évidence des faits.
Les faits, on ne les a pas moins dénaturés que les principes. On a cherché à égarer les hommes de bonne foi, on leur a dépeint l’administration temporelle du Saint-Siège comme un vaste monopole ecclésiastique qui exclut en masse les laïques de tous les titres et de tous les emplois. On s’est flatté d’intéresser les esprits bienveillants et modérés en se donnant le facile courage de protester contre cette injuste et systématique proscription.
Mais la lumière s’est faite, et tout le monde peut savoir aujourd’hui que toute cette argumentation si tranchante ne repose que sur les illusions les plus chimériques, disons mieux, sur les inventions les plus hardies.
La fausseté de cette prétendue exclusion des laïques a été démontrée avec éclat par des écrits récents émanés des autorités les plus compétentes de l’Église et de l’État.
Tous les esprits sérieux ont été surtout frappés de la saisissante évidence du mémoire de M. de Rayneval, œuvre à la fois française et catholique d’un homme d’Etat cher à l’Église comme à la patrie, et qui se recommande à l’attention du monde par le double mérite de l’expérience consommée et de la courageuse indépendance.
C’est aujourd’hui un fait acquis à la notoriété publique, et prouvé d’ailleurs par l’irrésistible éloquence des chiffres, que l’immense majorité des emplois du gouvernement temporel de l’Église est occupée par des laïques. Ils y comptent par milliers, et l’Église ne s’en est guère réservé plus de cent '.
Ce n’est pas tout : on a fait une part notable aux laïques dans des institutions qui dépendent exclusivement du gouvernement spirituel de l’Église. Les bureaux de la secrétairerie des brefs, de la daterie et même de la péniteneerie en comptent un grand nombre. Plusieurs de ces emplois pourraient être plus
1 D’après les états officiels de 1856, on comptait dans les emplois séculiers 6,854 laïques et 1 24 ecclésiastiques, et la proportion en faveur des laïques s’est encore accrue depuis.
convenablement remplis par les prêtres nombreux que le centre de la religion attire ou retient à Rome, avec une médiocrité de ressources et quelquefois une pénurie fâcheuse pour la dignité du sacerdoce. La transition serait préparée avec tout le ménagement d’un pouvoir paternel habitué à respecter scrupuleusement toutes les existences. Les garanties du public y gagneraient autant que la convenance des situations.
D’autre part, on pourrait disposer en faveur des laïques de quelques-uns des hauts emplois administratifs et judiciaires réservés aujourd’hui généralement en fait aux personnages ecclésiastiques.
On pourrait ainsi mieux combiner tous les genres d’expérience et de lumières, associer plus sûrement la prudence du conseil et l’énergie de l’action. On encouragerait les services, on élargirait les conditions et les accès des diverses carrières.
On les faciliterait à cette élite intellectuelle des classes moyennes, force précieuse des sociétés avec laquelle tous les gouvernements doivent compter.
On les ouvrirait à la noblesse romaine, qui serait heureuse de couronner par les services rendus à son Pontife-Roi ceux qu’elle rend au peuple par sa munificence, et aux étrangers par sa noble et généreuse hospitalité.
Cette espèce de compensation administrative ne serait que la conséquence pratique du principe de l’admissibilité générale des laïques proclamé et plus d’une fois appliqué par Fie IX.
Cette pensée ne pourrait, du reste, se réaliser qu’avec une grande circonspection. Les exemples laïques sont loin d’avoir tous réussi. Ce ne sont pas les laïques dont l’opinion respecte le plus le caractère et accuse le moins la fortune; tous n’ont pas laissé la mémoire de l’inviolable désintéressement du ministre Jacobi.
Les partisans les plus déterminés de la sécularisation ont unanimement applaudi au remplacement du dernier ministre laïque des finances par un prélat dont la sage et pure gestion a si utilement servi le trésor et si dignement obtenu la confiance publique.
La perspective d’une plus large part dans les hauts emplois et dans la confiance plus honorable encore du Saint-Père, pourrait sans doute apporter peu à peu au recrutement laïque 'de nouveaux et de plus riches éléments. Mais on comprend que de telles éducations ne sont pas l’œuvre d’un jour.
Tous ceux qui connaissent Rome peuvent affirmer que la société serait aujourd’hui loin de se trouver prête si elle était surprise par de brusques innovations dans ce sens. Les sujets manqueraient aux
situations et les garanties aux affaires du pays.
L’avenir seul peut combler les lacunes. De tels changements ne pourraient s’accomplir que par degrés et avec des conditions de temps et de prudence qu’il n’appartient qu’à la sagesse du Saint-Père de peser dans la balance toujours si délicate des circonstances et des personnes.
Ce ne serait donc pas là une transformation du système général des institutions actuelles de Rome; ce serait leur application plus ou moins étendue suivant la haute appréciation d’un pouvoir si généreux pour tous, et que des esprits exclusifs ont même accusé d’avoir dépassé, pour l’admission des laïques, les limites de la bienveillance.
Une telle combinaison ressemblerait d’autant moins à la sécularisation absolue exigée par les novateurs, qu’elle ne pourrait s’accomplir qu’en réservant toujours au sommet la part prépondérante qui doit appartenir à l’Église dans le gouvernement des États de l’Église.
xMais c’est justement contre cette prépondérance nécessaire qu’on a accumulé les préjugés et les passions qui ont trouvé tant de crédules échos dans les multitudes et même dans les cabinets.
Ce qu’on veut à tout prix, c'est isoler le Pape de ses conseils naturels; c’est l’absorber et presque l’emprisonner dans un cercle de tribuns laïques, et préluder ainsi à la sécularisation de l’Église par la sécularisation de l’État.
C’est pour en venir là qu’on demande l’exclusion systématique du pouvoir temporel contre les ecclésiastiques.
Un tel système ne soutient pas mieux l’examen des faits que l’épreuve du raisonnement. Qui ne sent en effet que si les laïques peuvent obtenir une large part dans l’administration proprement dite, la haute direction du gouvernement temporel intérieur et extérieur de l’Église ne saurait s’inspirer et se mouvoir en dehors de l’Église elle-même?
Autrement on dénature l’institution. On remplace par un pouvoir local et mobile l’action universelle et traditionnelle de la catholicité tout entière.
Les Papes ont gouverné plus d’une fois les plus importantes provinces de l’Église par des cardinaux choisis dans toutes les nations, et ces temps n’ont été ni les moins puissants ni les moins glorieux de la papauté.
Veut-on démentir les exemples de l’histoire et altérer les droits de l’Europe catholique?
Aujourd’hui encore, quand le Souverain Pontife
vient à manquer, Ja perpétuité du pouvoir ne s’interrompt pas plus que celle de l’Eglise. Le sacré collège tient la place de la papauté vacante. C’est lui qui gouverne Rome et reçoit les ambassadeurs des couronnes avec le plein exercice de la souveraineté.
Voudrait-on briser une telle possession, subordonner le conclave à la protection d’une police municipale, et livrer à la merci d’une manifestation romaine l’élection du Pasteur suprême de deux cents millions de catholiques répandus dans toutes les contrées de l’univers?
Et dans la marche ordinaire du gouvernement, comment ne pas confier les affaires extérieures de la souveraineté temporelle au cardinal secrétaire «l’État chargé de défendre au dehors les intérêts et les droits de la souveraineté spirituelle? Comment le Saint-Siège serait-il représenté à la fois dans chaque capitale et par un nonce des affaires spirituelles, et par un ambassadeur des affaires temporelles agissant dans des directions diverses et peut-être opposées, sur des intérêts dont les plus hardies abstractions ne sauraient empêcher l’étroite et nécessaire intimité ?
Ce qui est vrai pour les affaires extérieures ne l’est pas moins pour toutes les questions essentielles, pour
tous les ressorts fondamentaux du gouvernement intérieur.
Quelle étrange anomalie que celle d’un Pontife couronné chassant les pontifes de son propre conseil, qui doit garder les traditions de ses devanciers et former la pépinière de ses successeurs?
Quelle apparence de raison pour exclure du gouvernement des États de l’Église les princes mêmes de l’Église qui forment le conseil, la famille et le sénat électeur et élu de la papauté?
Ainsi, ils ignoreraient le gouvernement et seraient appelés à choisir celui qui doit gouverner ! et ce chef élu du gouvernement entendrait parler pour la première fois des affaires en sortant du conclave qui lui en aurait confié les destinées!
En sorte qu’il s’agirait d’élire avec discernement un souverain temporel qui gouvernât avec sagesse, et on aurait condamné les électeurs, comme l’élu, à l’ignorance fatale de toute souveraineté et de tout gouvernement.
En vérité, il y a de quoi confondre la raison la plus vulgaire, l’imagination même la plus aventureuse.
Au nom de quel peuple pourrait-on songer à proclamer dans les États de l’Église l’incapacité administrative et politique des princes de l’Église, quand
tant d’autres États se sont félicités plus d'une lois
de les avoir appelés à la direction de leurs propres affaires t
Comment les annales de l’histoire de France seraient-elles assez effacées du souvenir des Français, si justement fiers de tous les grands hommes qui ont préparé le grand siècle de la monarchie, pour que cette folle et scandaleuse proscription pût jamais être proposée en leur nom dans les conseils de l’Europe?
Loin d’exclure les cardinaux du gouvernement de l’Église, ses plus vrais, ses plus intelligents amis désireraient voir leur participation réelle s’accroître et grandir chaque jour. Ils aimeraient voir plus souvent revivre l’usage de ces consistoires généraux, de ces délibérations effectives et puissantes du sénat catholique tout entier, qui ont élevé si haut la force de l’Église et la gloire de la papauté; ils admirent ce mécanisme providentiel du gouvernement de l’Église qui place sans cesse le conseil à côté de l’autorité pour l’éclairer sans l’entraver, la fortifier sans la restreindre, la tempérer sans l’amoindrir.
Us apprécient la prudence traditionnelle du sacré collège. Ils savent que les cardinaux forment, comme leur titre expressif le rappelle sans cesse à la confiance des peuples, les indissolubles liens et les invincibles appuis de ce magnifique édifice de la pa-
pauté, fondé par la main même du Tout-Puissant et contre lequel les passions déchaînées ne sauraient faire prévaloir les tempêtes.
Ils bénissent la sagesse de son représentant généreux qui a voulu la doter d’une nouvelle force dans nos temps agités en élargissant la base du cardinalat, en puisant plus abondamment chez toutes les nations de l’univers. Toutes se voient aujourd’hui plus que jamais représentées dans ce sénat auguste. On y compte des prélats de l’Angleterre comme de la France, de la Prusse comme de Fltalie; l’épiscopat grec a retrouvé lui-même une place vacante depuis tant de siècles, en attendant que le nouveau monde reçoive à son tour l’investiture de la pourpre romaine de la main du premier Pape qui ait visité cette terre si mystérieuse dans le passé, si riche pour les moissons de l’avenir.
Cette sagesse, si conforme à la nature du cardinalat et à l’expansion de l’Eglise catholique, est aussi habile que généreuse. Plus Rome répand au dehors ses honneurs et ses enseignements parmi les peuples, plus les peuples se sentent attirer vers Rome par la reconnaissance et par le respect. Plus Rome se fait universelle, plus l’univers est disposé à se faire romain.
Cette idée féconde, par laquelle Pie IX a rajeuni
les traditions des vieux siècles, est appelée à se développer encore. Il ne s’est pas borné à décorer de la pourpre les plus illustres sièges des diverses nations ; il a voulu qu’elles eussent des cardinaux résidant à Rome, attachés à Rome même par leurs travaux de tous les jours, portant dans les congrégations romaines l’esprit et les traditions de leurs Églises, et donnant ainsi à leurs décisions une autorité nouvelle aux yeux des peuples qui se sont vu représenter dans leur sein. C’est ainsi que ce pouvoir tutélaire s’avance sans cesse dans la voie des prudents et durables progrès; c’est ainsi qu’il conquiert chaque jour de nouveaux titres à la reconnaissance des peuples, au moment même où l’aveuglement des passions voudrait lui arracher cette souveraineté dont l’indépendance a pu seule permettre et consacrer de tels bienfaits.
Et que prétendrait-on substituer pour le gouvernement de Rome à cette admirable organisation de l’Église, à la fois monarchie et république, mêlée d’hérédité sans infirmités dynastiques, et d'élection sans orages populaires? Appellerait-on quelques tribuns ignorants et orgueilleux, avides et passionnés, qui voudraient que Rome et la papauté gouvernas-
sent le inonde, à la condition qu’ils gouverneraient eux-mèmes Rome et la papauté? Regretterait-on le joug d'une aristocratie aujourd’hui bienfaisante et fidèle, mais dont les ancêtres ont semé de tant d’agitations et de désordres les annales de la papauté? Qui ne sait que des deux côtés l’expérience est faite depuis longtemps, et qu’elle est pleine d’enseignements salutaires et de redoutables leçons?
Qui n’a vu, dans les plus mauvais jours de l’histoire, ce que peut faire la main de l’aristocratie pesant sur le sceptre temporel de l’Église? C’est la mise en tutelle de la papauté, c’est l’oppression de la liberté des peuples; c’est le péril de cette sainte égalité de la foi et du mérite qui, au milieu des ténèbres du moyen âge, a su garder son privilège par la puissance même et l'exemple de la papauté, et' qui, encore' aujourd’hui, maintient au-dessus de loutes les invasions du pouvoir et de la fortune le libre accès à la pourpre romaine et à la tiare de Sixte-Quint.
Et le jour où les déchirements de l’ambition et de l’envie ont tenté de remplacer cette égalité protectrice des antiques institutions de l’Église par les folies improvisées des nivellements révolutionnaires, qui n’a vu les convulsions des États, la misère des peuples et la démoralisation fatale dont l’avenir sera lent encore à effacer les traces? Qui n’a pu comparer
les temps où le peuple romain gardait encore, il y a moins d’un siècle, sa prospérité et sa paix, sans armée permanente et presque sans impôts, elles jours, si près de nous, du triomphe démagogique faisant peser pour longtemps sur les peuples le triple fardeau de l’impôt, de la dette et de l’armée?
Voilà où la sécularisation du gouvernement romain a conduit les peuples ; voilà ce qu’ils ont gagné à abdiquer la dignité de leur vraie liberté garantie par le sceptre paternel du Pontife, pour courir après une menteuse indépendance qui ne leur a laissé que des ruines.
Non: que tous les peuples des États de l’Église goûtent en paix l’honneur d’être les premiers fils de la chrétienté et de ne dépendre que de son chef; qu’ils conservent les garanties protectrices de leur vie civile et la majesté de leurs antiques lois; qu’ils jouissent de cette sécurité du repos et du travail garantie par le monde à la reine des cités ; qu’ils soient fiers de garder le foyer où viennnent s’asseoir les exilés de toutes les patries , les proscrits de toutes les causes, sous l’ombre protectrice et. l’inviolable neutralité de la chaire de saint Pierre ; qu’ils soient admis à prendre une large part dans ces libertés municipales qui firent dans tous les temps palpiter les cœurs de l’Italie, et qui tiennent une si grande place dans l’his-
toire de son passé, comme dans les destinées de son avenir! Mais qu’ils ne prétendent ni usurper la souveraineté du gouvernement de l’Église, ni asservir la personne de son auguste chef!
Qu’ils se souviennent que l’Europe ne les a affranchis des barbares par son épée, maintenus par sa puissance et dotés par ses trésors, que pour en faire les gardiens fidèles, et non les aveugles profanateurs de la papauté!
Qu’on reconnaisse enfin avec franchise les conséquences des principes et la vérité des situations ; qu’on sache bien que le jour où l’élément séculier prétendra dominer les États de l’Église, ces États auront perdu leur raison d’être! Le monde les a conquis, défendus, et tant de fois restaurés pour conserver l’indépendance de son chef spirituel et non pour satisfaire l’orgueil de quelques Italiens de Rome. Mais qu’on ne l’oublie pas surtout! c’est la réalité et non pas l’ombre du pouvoir temporel que l’Europe a voulu remettre au sceptre du Saint-Siège. Le pouvoir pontifical, une fois investi de la domination temporelle de Rome, ne peut pas plus se la laisser enlever de fait que de nom, sans protester devant cette Europe qui la lui a donnée. Et cette protestation ne serait pas longtemps vaine; les nations ne laisseraient pas leur élu à la merci des agitateurs; la
force viendrait au secours du droit. Ainsi la papauté verrait recommencer une chaîne sanglante de révolutions et de restaurations, une perpétuelle alternative de défaites momentanées et de douloureux, mais d’inévitables triomphes.
Si c’est là ce qu’on cherche, si on rêve une monarchie italienne trônant au Capitole ou une démocratie romaine campant au Champ de Mars, qu’on proclame bien haut ces nouveaux dominateurs de la grande métropole catholique! Mais qu’on cesse de parler de souveraineté pour une papauté condamnée à n’être qu’une occasion de luttes et de troubles, au lieu de garder la tutelle bienfaisante de ses peuples et la médiation pacifique du monde !
Qu’on ait le courage de proposer l’abolition du gouvernement ecclésiastique et la confiscation temporelle du Saint-Siège ! le but restera inique et odieux; le langage du moins sera logique et sincère.
Mais qu’on garde un vain trône et un simulacre menteur de royauté pour le Pontife, en l’absorbant dans un sénat laïque et en l’isolant de celui que la Providence lui avait donné; qu’on veuille qu’un prêtre gouverne, en déclarant les prêtres incapables de gouverner; que du même coup on prétende introniser l’élu et s’incliner devant les électeurs, le jour du scrutin, pour les dépouiller ensuite des prérogatives
de toute leur vie; c’est ce qu’une plume aventureuse peut tenter dans la liberté du paradoxe et dans le silence du cabinet, c’est ce que jamais un esprit positif n’essayera d’accomplir dans la réalité pratique des faits. Une telle idée ne peut être qu’un rêve ou un piège, et l’Europe saura se garder des hypocrisies comme des chimères.
Ainsi, unité italienne .séparation des Légations, sécularisation du gouvernement, mutilation des frontières ou des prérogatives, confiscation des provinces ou abaissement du pouvoir; ce sont là autant d’expédients impraticables ou funestes, destinés à cacher et à préparer tout ensemble l’anéantissement complet de la souveraineté temporelle du Pape. C’est toujours la guerre à cette institution providentielle implantée sur le droit des nations^ consacrée de nos jours par l’unanime adhésion de tous les bons esprits, restaurée hier encore par le concours de l’Europe et l’épée de la France.
Pour atteindre un tel but tous les moyens sont bons. On s’adresse tour à tour aux excès les plus contraires. Tantôt on prétend absorber l’Église dans la cité, tantôt c’est la cité qu’on prétend absorber dans l’Église. Les uns voudraient séculariser jusqu’au Pape; les autres feraient de Rome un couvent.
C’est dans ce cercle d’exagérations insensées que s’agitent les faiseurs de systèmes.
Tous sont en ce moment à l’œuvre.
Il en est qui avouent franchement l’intention de détruire; il en est qui détruiraient en prétendant sauver.
Rien ne lasse l’acharnement des uns, rien n’épuise la ruse ou la crédulité des autres.
Il en est qui, ne pouvant transiger avec les principes, entreprennent de faire capituler les intérêts.
Un traité semble impossible, on propose un marché.
On n’eût point osé prendre les États du Saint- Père, on le somme de les vendre.
Le souverain Pontife abandonnerait ses provinces, mais elles lui seraient bien payées.
On l’enfermerait dans Rome, mais l’or servirait de rançon.
11 faut un siècle où le culte de l’or absorbe tous les autres, pour qu’on ait osé proposer au successeur de saint Pierre de fléchir à son tour devant l’idole et de livrer pour un douaire largement renté
le patrimoine de l’Église et l’héritage de ses devanciers.
Au lieu d’être le Pontife indépendant de l’Europe catholique, il en deviendrait le pensionnaire ; il échangerait les respects de tous contre les exigences
de ces tributaires dominateurs qui s’acquittent quand ils veulent, et se complaisent toujours à faire sentir le poids de leurs chaînes dorées.
Ce sceptre changé en roseau devrait se plier sous tous les jougs et se courber devant tous les maîtres.
On paraîtrait conserver Rome au Pape, on lui permettrait d’y régner en famille sur ceux qui voudraient bénévolement croire encore à son autorité paternelle.
Mais à quel prix?
En humiliant Rome et en dépouillant le Pape.
Il y aurait une seule ville condamnée à devenir l’esclave du monde, et celte ville s’appellerait Rome.
Il y aurait un seul trône déclaré impuissant, et ce trône serait celui d’innocent III, de Léon X et de Sixte V.
Ainsi on irriterait les sujets et on désarmerait le Prince. On étoufferait les Romains sous un despotisme sacerdotal que l’Inde et l’Égypte n’ont pas connu. On prétendrait immobiliser les intelligences, anéantir les volontés, pétrifier les cœurs. On leur interdirait la gloire et la patrie, on supprimerait jusqu’aux élans de l’activité humaine, on enlèverait jusqu’aux garanties immémoriales qui protègent la vie civile. Ce peuple, si justement fier de ses lois,
n’aurait plus ni code, ni justice, ni magistrats, on ferait de lui le paria de la catholicité.
De son côté, le Pape ne se mêlerait plus des affaires, il n’aurait plus ni administration ni armée ; on ne le connaîtrait guère que par sa liste civile; on en ferait un roi fainéant.
Dans les apparences, une théocratie abrutissante ; dans la réalité, une démocratie anarchique.
Une municipalité omnipotente gouvernerait l’État et une garnison fédérale servirait de garde.
Le Pape serait le prisonnier de l’unité italienne et le vassal de la commune de Rome.
II aurait abandonné son titre royal dans la moitié de ses États pour perdre son autorité dans l’autre.
En vérité, de tels rêves ne se discuteraient pas si les patronages qu’on affiche et le passé qu’on évoque n’inspiraient de sinistres appréhensions pour l’avenir.
Mais les flatteurs ont pris soin de glorifier ce passé ; il en est qui répètent avec complaisance les idées du premier Empire : Rome ville libre impériale avec sa banlieue, les États de l’Église au royaume d’Italie, le souverain Pontife conservé évêque de Rome aux appointements d’un million, avec Saint-Pierre pour oratoire et le Vatican pour citadelle'.
1 Voir les projets de décrets de 1808 récemment divulgués
Un dirait que rien n’est changé, que la même fatalité pèse toujours sur les nations et que les mêmes éblouissements menacent toujours d’entraîner les puissants vers les mêmes vicissitudes ; mais les leçons de l’expérience ne sauraient être perdues. On se souvient que la Papauté est encore la plus forte, même contre les conquérants, et que 1 808 n’a pas tardé à amener 1 81 4.
Chacun a rappelé les paroles du ministre des cultes annonçant à l’épiscopat français ,au nom de l’Empereur, que le prince qui avait ramené le Saint- Père au Vatican voulait que le chef de l’Église fût respecté dans TOUS ses droits de souverain temporel mais ce n’est pas seulement par la bouche de son ministre qu’il a contracté ce décisif et solennel engagement.
On lit dans la proclamation de l’Empereur au peuple français : Je respecte le territoire et les droits
des puissances neutres Nous n allons pas en Italie
fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint- Père que nous avons replacé sur son trône, mais le soustraire à cette pression étrangère qui s’appesantit sur toute la Péninsule.
Le Prince qui a tenu un tel langage ne peut con-
par les journaux de Bologne et reproduits par les journaux français.
sacrer les violations de la neutralité la plus sainte, perpétuer l'inviolabilité du désordre, sanctionner l’usurpation des États de l’Église. Il ne peut surtout faire regretter au Saint-Siège celte prédominance de l’Autriche dont il lui annonçait la tin comme un affranchissement et un bienfait.
Les novateurs ne feront pas plus d’illusion à l’Europe qu’à la France. La diplomatie sait le lendemain réservé aux royautés qu’on abaisse, et les couronnes ont connu le poids des révolutions qu’on exalte.
De tels projets auront pu fasciner par les artifices du style, entraîner même par le prestige du paradoxe, mais ils ne sauraient arriver jusqu’à la table d’un congrès, ils s’évanouiront comme une aventure.
Toutefois, ils auront servi à d’autres; les habiles sauront profiter de l’inquiétude qu’on aura semée pour se poser en modérateurs du mouvement imprimé à l’opinion publique et faire peut-être accepter comme un bienfait des conditions tant de fois repoussées comme un péril.
Le Pape aura redouté de perdre les Légations sans retour : qui sait s’il ne se contenterait pas d’y garder du moins une ombre d’autorité et une souveraineté nominales?
On lui aura présenté la perspective d’une munici-
palité romaine qüi anéantirait toute l’action de sa souveraineté. Ne regarderait-il pas comme des libérateurs ceux qui laisseraient encore quelque ressort à sa royauté personnelle, même en l’isolant de ses cardinaux et en sécularisant le gouvernement de l’Église ?
Ainsi renaîtraient les anciens programmes et les manifestes piémontais qui ont déchaîné la guerre et bouleversé l’Italie.
Toujours le même point de départ, toujours le même cercle d’elTorts, toujours le même but poursuivi.
Il en est qui font honneur de cette persévérance aux hommes, c’est aux principes qu’elle appartient ; les conséquences sont d’avance écrites dans les faits, la pente est fatale.
Mais le triomphe de tels principes trouvera sur son chemin le Pape et l’Europe.
Pie IX a fait et fera toujours toutes les concessions qu’il croira utiles au bonheur de ses peuples; il ne se laissera imposer aucune contrainte, mais il ira audevant de toutes les lumières, il s’empressera d’approprier les faits mobiles aux besoins comme aux vœux des temps; il l’a fait et le fera plus largement encore.
Mais quand on lui demandera le renversement
d’une autorité immuable, quand on lui imposera Je sacrifice des droits et des biens dont l’Église lui a remis le dépôt sacré, la résistance commencera et n’aura pas de fin.
Le Pontife lèvera les mains au ciel et saura répondre aux hommes par ces mots, qui n’arrêtent pas toujours les violences mais 'qui fixent irrévocablement les devoirs et appellent tôt ou tard la justice de Dieu : Non possumus.
Il ne peut en effet, et l’Europe ne pourra pas plus que lui.
Elle comprendra toute la portée de ce qu’on lui demande.
Séparer les Légations, c’est démembrer toutes les provinces; démembrer les provinces, c’est enfermer le Pape dans Rome, et enfermer le Pape dans Rome, c’est le livrer à la merci des ambitions italiennes et des agitations romaines : c’est du même coup détruire l’autorité du roi et saper l’indépendance du Pontife.
Mais aussi plus d’Église romaine indépendante, plus de centre apparent d’unité ; c’est l’avénement des Églises nationales, détrônées bientôt par l’éparpillement infini des sectes et la licence de l’omnipotence individuelle.
Ruiner la métropole du catholicisme, c’est ébran-
1er la clef de voûte du christianisme tout entier.
C’est l’unité romaine qui sert encore de modèle, d’émulation, de point de mire et d’appui tout ensemble à tout ce qui subsiste encore d’unité dans toutes les communions dissidentes. On demeure uni pour imiter son autorité comme pour balancer sa puissance.
Ce pouvoir auguste ne périra jamais. S’il venait à s’éclipser un instant, tout ce qui reste de dogme, de hiérarchie, de discipline et d’affirmation dans toutes les autres sociétés chrétiennes aurait disparu promptement. Ce serait partout la négation des croyances, l’anarchie des doctrines, le bouleversement des esprits. Celui des faits ne se ferait pas attendre. Quelle autorité pourrait se flatter de survivre longtemps à la destruction de celle qu’un protestant illustre appelait naguère la plus grande école de respect que la Providence ait donnée au monde?
C’est à toutes les couronnes d’y songer.
L’usurpation des États de l’Église, c’est le Pape détrôné par la révolution.
L’Europe ne le permettra pas.
La sécularisation imposée au gouvernement des États de l’Église, c’est le Pape détrôné par luimême.
L’Europe ne le demandera pas.
Aussi, il est des adversaires du Saint-Siège qui, désespérant d’entraîner le inonde à de telles iniquités, ont cherché à surprendre l’opinion par d’autres stratagèmes et à engager les gouvernements dans d’autres entreprises.
Ils se sont retranchés à demander la réforme ou plutôt la transformation des lois civiles. Ce sont les institutions civiles qu’ils veulent détruire par la base.
Ce dernier système n’est pas assurément le moins habile : car les lois civiles sont le premier et le plus profond, le plus ancien et le plus durable de tous les fondements de la société. Les lois civiles sont plus intimes encore à la vie des peuples que les lois politiques ; celles-ci sont le symbole de son gouvernement; celles-là sont l’image de ses mœurs, et leur subversion conduit bien plus vite que tout le reste à la ruine de l’édifice tout entier.
On a parcouru ainsi tout le programme développé dans ces dernières années par les agitations de la presse et encouragé quelquefois par les notes mêmes de la diplomatie. Seulement, les novateurs se sont efforcés de partager ses conditions entre les trois puissances alliées de la guerre de Crimée.
La mutilation du territoire appartenait particu- • lièreinent au Piémont , dont l’ambition visait à la royauté de l’Italie.
La sécularisation du Saint-Siège et l’anéantissement des prérogatives temporelles de l’Église devaient être le but permanent et la pensée favorite de l’Angleterre. Elle aspire à protestantiser le monde pour *" étendre avec sa religion nationale le cercle indéfini de ses conquêtes et de ses influences. C’était du même coup mettre la main sur la domination de l’Italie qu’elle recherche, et détrôner la papauté qu’elle déteste.
La transformation des lois civiles devait être le lot de la France, et, pour résumer ce système dans une de ces formules concises et absolues qui déconcertent les résistances et entraînent les multitudes par leur séduisante simplicité, on a demandé le Code Napoléon à Rome.