‹ Rome devant l'Europe (volume 4)Chapitre 13 sur 16 · I. LE GOUVERNEMENT ROMAIN ET LES RÉFORMES · texte numérisé non relu

I. LE GOUVERNEMENT ROMAIN ET LES RÉFORMES

Nous avons défendu la souveraineté du Pape, maintenu l’autorité du droit romain.

L’une fut le bouclier de l’Ilalie et l’étoile de la civilisation; elle est toujours pour l’Église romaine un gage d’indépendance, et pour le inonde catholique un vivant symbole d’unité.

L’autre fut le chef-d’œuvre des lois antiques et devint le type des lois modernes; il en est resté le flambeau.

Tous deux puisent leurs titres dans la raison comme dans l’histoire.

Mais il ne suffit pas d’avoir vengé la souveraineté du Pape et la législation de Rome.

11 Taut qu’on sache encore comment s’exerce Tune, comment s’applique l’autre.

En effet, c'est le gouvernement romain tout entier qui est traduit à la barre de l’opinion.

Lui aussi peut remonter avec confiance vers le passé, car il a enrichi Rome, relevé les provinces, patronné les arts, donné des siècles de sécurité aux peuples.

Les temps ont-ils transformé les situations ou les révolutions ont-elles bouleversé les idées? Ce qui fut un bienfait serait-il devenu un fléau? Mais les besoins nouveaux semblent, au contraire, appeler plus que jamais les institutions pacifiques et les sceptres paternels.

A Dieu ne plaise toutefois] que nous prétendions revendiquer pour le gouvernement des États de l’Église un privilège qui ne saurait appartenir à l’humanité !

11 a ses imperfections comme tous les autres; luimême en a la conscience, et ses sages efforts les ont plus d’une fois redressées.

Nous l’avons dit : le progrès n’est pas plus fermé à Rome qu’ailleurs. Rome ne saurait être immuable dans l’ordre temporel pas plus quelle n’y est infaillible.

Oui, cette incomparable métropole entendue, respectée, obéie dans tout l’univers et dont relèvent plus de deux cents millions de croyants, demeure perfectible dans ses rapports purement humains. Elle peut modifier son action, mais qu’on se garde de dénaturer son caractère, elle ne répondrait plus à son histoire ni à sa mission; on ne reconnaîtrait plus son passé, on perdrait son avenir.

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ET LES REFOUMES.

sions se plaisent à travestir. Vainement les plus généreux efforts se sont ralliés de toutes parts autour de ce vénérable sanctuaire de la foi cl de la science, pour le défendre par la vérité et demander pour lui la justice.

La calomnie n’a pas répondu, mais elle s’est répétée;

elle a redit les accusations de la veille, sans s’inquiéter

des réfutations du jour, et on ne sait ce qui doit étonner

le plus de l’éclatante évidence des justifications ou de

l'obstination acharnée des attaques.

Si on croit à des peintures dont les cyniques couleurs devraient provoquer l’indignation et le dégoût, Home, cette antique et immortelle capitale du monde civilisé, ne serait plus qu’un triste et honteux chaos d’ignorance, d’esclavage et de misère.

L’abaissement des pouvoirs le disputerait à la dégradation des peuples.

C’est contre de si hardies et pourtant de si périlleuses impostures que tant de plumes éloquentes ont déployé tant de dévouement, de force et d'éclat.

Tous les amis de la cause catholique, sans distinction, ont pris part à celte noble croisade. Dans la presse comme dans l’opinion, toutes les nuances se sont effacées devant le péril de tous.

Dès longtemps des hommes d’État illustres avaient mis leur talent comme leur renommée au service de celte grande cause. 11 semblait difficile de rien ajouter à leurs savants travaux. Et pourtant, combien de puissants athlètes

encore se sont levés dans tons les rangs! combien de noms déjà célèbres ont su conquérir par leur courageuse défense une gloire nouvelle l

Mais, ce qui est plus grave, l’Église de France a fait entendre cette grande voix de l’épiscopat qui ne faillit jamais au péril suprême du pasteur et du troupeau. Les évêques de Nîmes et d'Alger ont parlé cwnme ceux d’Arras et de Poitiers, et l’Église tout entière tressaille encore au cri d’éloquente douleur et de sainte indignation qui trois fois a jailli du cœur de l’évêque d’Orléans, et qui a retenti dans toute l’Europe.

Après de tels accents, il semble téméraire de parler encore. Qui peut se flatter d’égaler en science ou en autorité les écrits que l’inspiration même de l’Église menacée a fait éclore sous la plume de ses plus éminents pontifes 1

Toutefois la cause est si simple, que nul zèle n’a le droit de se ralentir; elle est si vaste, qu’aucun effort ne peut craindre de l’épuiser.

11 s’agit de restituer à Rome tous ses véritables caractères.

Ceux qui l’ont vue souvent et de près ne sauraient déserter une telle mission.

Les penchants de ma retraite et plus tard les épreuves de ma vie m’ont conduit souvent dans son sein ; j’y ai p.Tssê la nlns pranrl» années.

Do si fréquents séjours et surtout de si nobles hospitalités no me permettent pas de m’y croire étranger.

Et cependant, Français par le cœur comme par le berceau, fidèle serviteur de la monarchie constitutionnelle, dont la mémoire me sôra toujours chère, honoré autrefois par le dépôt des plus hauts pouvoirs civils, dont l’indépendance me sera toujours sacrée, je ne me crois suspect ni de prévention ni de complaisance. C’est un témoiu qui parle, et malgré un dévouement dont je suis fier et une reconnaissance qui ne saurait s’éteindre, je n’oublierai pas qu’il s’agit, non de flatter, mais de servir. Or les grandes causes ne veulent être servies que par la vérité.

Quelle est donc la vérité sur Rome, sur la situation de son peuple et de sou gouvernement? ■

Contre Rome, on se croit tout permis. De Rome on n’a rien respecté.

Dans le peuple, abrutissement et misère; dans le gouvernement, égoïsme et oppression. Voilà le tableau reproduit par tant de plumes ennemies, l’accusation répétée par tant de voix égarées.

On n’a pas même épargné le sol et le climat ; on est allé jusqu’à rendre le gouvernement des Papes responsable de l’insalubrité des lieux et des obstacles de la nature. On lui impute sans cesse les fièvres périodiques et l’apparente stérilité des environs de Rome.

Et tout le monde sait que celte campagne romaine, si fertile autrefois au milieu des populations pressées de

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l’Élrurie, commença à languir depuis que l’anlique république eulaccumulé les ruines et fait le désert autour d’elle, en dépeuplant les campagnes et en détruisant les cités. On a lu partout que les conquêtes romaines enfantèrent l’inertie agricole des conquérants, et que la charrue de Cincinnatus se vit remplacée par le travail esclave. La déchéance de la culture produisit l’insalubrité dont Cicéron, Tite-Live et Horace se plaignaient au temps d’Auguste. Cette insalubrité ne fit que s’accroître sous les Césars ; les ravages des invasions barbares l’aggravèrent encore. Tous les écrivains du moyen âge l’ont déplorée. Mais on oublie (ju’elle ne se fit jamais plus durement sentir que dans les temps d’exil ou de persécution des Papes. On oublie surtout que les Papes la combattirent toujours avec l’énergie que peuvent donner le zèle, le pouvoir et la science. H était réservé à Pie VI d’entreprendre cette grande œuvre du dessèchement des marais Pontins, si magnifiquement continuée par Pie IX, et devant laquelle avaient échoué César, Nerva, Trajan et Théodoric.

Quant à la culture, fhistoire nous apprend que les mêmes causes firent délaisser les Céréales pour les pâturages, qui coûtaient moins et rendaient plus. Le vieux Caton préférait les mauvais pâturages aux bonnes cultures. Pline et Aulu-Gelle constatent que, dès les temps de la république, celte tendance dut être combattue par l’obligation du tribut imposé aux citoyens qui négligaient de

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démontré comment ces traditions générales des peuples se sont perpétuées à travers les siècles. Malgré tous les efforts contraires, les pâturages n’ont pas cessé de prévaloir, et la richesse des troupeaux a donné aux États de l’Église une des plus importantes exportations de l’Italie.

Toutefois, l’encouragement à la production des céréales est resté le but constant des Papes. Leur munificence multipliait les dons et les privilèges ; leur prévoyance fondait des greniers : Sixte V institua des caisses de prêts pour les agriculteurs ; avant lui, Sixte IV était allé jusqu’à permettre d’ensemencer les champs laissés incultes par le propriétaire, mais les mesures coercitives dispanirent peu à peu devant le progrès de l’économie politique. Clément Vil les devança en autorisant l’exportation des grains au seizième siècle. Cette liberté, après des vicissitudes diverses, fut de nouveau consacrée par Pie VI. Pie Vil publia de sages règlements tombés en désuétude au milieu .des révolutions. Les derniers papes ont fidèlement suivi la tendance de leurs prédécesseurs. Pie IX a favorisé les défrichements, et sous son règne l’extension de la culture prend chaque jour des développements nouveaux.

Aujourd’hui, dans le» années moyennes, la production du blé suffit à la consommation du pays, et si dans les années de disette il est obligé de recourir au dehors, les années d’abondance lui permettent à leur tour de larges exportations. La moyenne des six années qui ont précédé 1 850 a donné aux exportations de grains une supériorité de près de deux millions de francs sur les importations.

et cet excédant a dépassé neuf millions dans l’année 18b6.

L’agriculture, prise dans l’ensemble de ses produits, présente des résultats dignes de fixer les regards, et peut-être d’exciter l’émulation des peuples mêmes qui semblent jeter à Rome une dédaigneuse pitié. Nulle part la culture n’olîre de plus magnifiques aspects que dans les provinces adriatiques ; partout les sociétés agricoles se multiplient : partout la plantation des mûriers, des oliviers, des arbres résineux, est encouragée par des primes, comme le perfectionnement des méthodes par de nombreuses récompenses. Les plantations primées par l’État se sont élevées, pour la seule année 1856, à plus de 540,000 pieds d’arbres.

Enfin, les États de l’Église recueillent en abondance tous les produits que peut offrir la plus riche variété de l’agriculture. Non-seulement ils suffisent chez eux aux besoins d’une large consommation qui réalise à bon marché toutes les conditions du bien-être, mais ils envoient au dehors les grains, les fruits, le riz, le bétail, le lin, le chanvre, l’huile et la soie, et la balance du mouvement agricole extérieur penche invariablement en faveur des exportations. ;■

11 en est autrement sans doute de la balance générale du commerce, mais ce sont les denrées coloniales et les marchandises fabriquées qui font équilibre à la richesse des produits du sol. D’ailleurs, le mouvement général des importations et des exportations réunies a plus que doublé a- • • ■ - ■''-"onHanle est tou-

jours, dans quelque sens qu’elle se développe, un signe certain d’activité et de richesse.

Ce progrès est attesté par l’accroissement du revenu des douanes et de tous les produits indirects, qui se sont élevés, dans leur ensemble, de plus de moitié en moins de dix ans.

La situation politique et territoriale des États de l’Église en fait surtout un pays d’agriculture, comme un centre de sciences et d’arts. La répartition de la population justifie celte double tendance. Le nombre de ceux qui se vouent aux professions libérales y est plus considérable qu’ailleurs; celui des propriétaires dépasse d.eux cent mille, et représente avec leurs familles au moins un million d’âmes, c’est-à-dire le tiers de la population totale. On peut trouver trop de vastes fermes dans la campagne romaine, trop de petites cultures dans le bassin adriatique.' Mais l’étendue moyenne de la propriété se présente dans les conditions les plus favorables; elle tient le milieu entre la concentration absorbante de l’Angleterre et la division quelquefois énervante de la France.

Le travail agricole laisse place à d’assez nombreuses fabriques. Toutefois le pays n’a pu devenir encore un foyer actif d’industrie. 11 n’en réalise pas les fortunes rapides; il n’en subit ni les misères ni les crises. Le peuple est timide pour les spéculations, mais il ignore l’agiotage.

Cependant la variété des produits du sol et le bon marché de la vie lui préparent sans doute aussi un grand avenir manufacturier.

Depuis plusieurs années, le mouvement s’est manifesté

de toutes parts, et le gouvernement l’a puissamment secondé. Des primes ont été affectées à l’industrie, on lui a décerné des récompenses; des expositions générales sont venues stimuler son ardeur. Le Saint-Père s’est plu à relever ces solennités par sa présence. De grands ateliers se sont élevés dans Rome, et la production de la soie comme le nombre et la renommée des filatures se sont rapidement accrus dans les Marches et dans les Légations.

La marine marchande a reçu aussi des encouragements; la construction des navires et l’organisation du personnel ont fixé toute la sollicitude du gouvernement. En vingt ans, le tonnage et le nombre des marins ont doublé.

L’arrivage et la sortie des navires étrangers, soit à voiles, soit à vapeur, se sont aussi notablement accrus d'année en année; de 1855 à 1856, l’augmentation a dépassé un quart.

Le mouvement commercial est appelé à grandir encore dans des temps plus calmes, qui permettront à la protection du pouvoir d’agir avec plus de liberté; mais, dès à présent, ces aperçus rapides suffisent pour faire apprécier à leur juste valeur les doléances sur la misère des peuples et l’inertie du gouvernement romain.

Le peuple romain n’a donc rien à envier aux autres peuples pour les conditions matérielles de bonheur que

Il a un beau ciel, un territoire généralement riche, des produits variés.

Toutes les nécessités de l’existènce lui sont faciles; le pain, le vin, les étoffes populaires ne sont nulle part à plus bas prix; la viande est moins chère que dans aucune capitale du monde, et, malgré la frugalité des habitudes, la consommation de chaque habitant est proportionnellement plus considérable à Rome qu’à Paris. Nulle part la vie n’impose moins de besoins, ne trouve plus de ressources.

Los tempéraments sont robustes, les familles nombreuses; la fécondité des mariages dépasse la moyenne des nations les plus riches et les plus civilisées.

.àussi, la population augmente sans cesse; et, màlgré le nombre des célibats ecclésiastiques, nécessairement plus considérable dans un pays qui est à la fois la pépinière du sacerdoce et la métropole de tous les ordres religieux, elle s’est accrue notamment pendant les dernières années dans des proportions doubles de celle de la France.

De 1833 à 1855, la population de la France ne s’est élevée que de 7 pour 100, et celle des États de l’Église présente une augmentation de 14 pour 100.

Cette population fut longtemps presque exempte de charges publiques; il n’y a pas encore un siècle que les trésors de l’Europe, aifluant de toutes parts, suffisaient

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non-seulement à la majesté de l’Kglise, mais encore au gouvernement de l’État.

Les temps nouveaux ont tari la principale source des revenus, en faisant disparaître les annales et l'investiture des bénéfices. Puis sont venus les soulèvements et les invasions, qui n'ont pas moins coûté à la richesse qu’à la paix des États de l’Église. I^c traité de Tolentino a imposé ses rançons ; les guerres qui ont suivi ont accumulé les sacrifices; chaque secousse des révolulions européennes a eu son contre-coup à Rome. L’anarchie sait bien que 1a religion est le premier appui de l’autorité qu’elle veut briser, et elle poursuit sans cesse, dans le trône de Saint-Pierre, sa plus saisissante et sa plus vitale unité.

Ce pouvoir paternel et désarmé offre d’ailleurs plus de prise aux attaques révolutionnaires, et leurs débordements, contenus ailleurs par de grandes couronnes ou d’énergiques pouvoirs, ont toujours envahi de préférence les États de l’Église.

Sans parler des temps si agités de notre première République et de notre premier Empire, dont les invasions successives n’ont guère laissé à Rome que de courtes trêves, cette génération se souvient des insurrections de 1831 et de tout ce qu’elles ont coûté.

Nous assistions encore hier aux attentats de 1848; nous avons vu de près ces saturnales révolutionnaires, toujours aussi ruineuses qu’impuissantes.

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