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TOME t

préparé un aliment inépuisable à la sagacité comme à L'enthousiasme du spectateur. »

XVII. La Théologie. — Nous arrivons à la plus sublime des fresques de Raphaël, et c'est celle qu'il a peinte la première, à vingt-cinq ans! Voilà le prodigieux ouvrage qui ravit Jules II d'admiration, et qui lui fit ordonner d'effacer sur-le-champ les peintures des autres maîtres qui décoraient les stanze; le grand Pontife sentit que nul autre artiste, même des plus mûrs et des plus éprouvés, ne pouvait désormais soutenir le parallèle avec un tel débutant, et qu'il fallait lui livrer, sans partage, le sanctuaire de l'art chrétien. « C'est qu'en effet, ajoute Louis Viardot, jamais, du premier coup, on n'a porté plus loin la merveilleuse entente de l'ordonnance d'un sujet ; jamais on n'a porté plus loin le sens de l'unité dans un vaste ensemble, et dans les détails, la grâce, l'élégance, la hauteur du style, le charme incomparable de toutes les parties. »

Voilà, pour ainsi dire , la louange de Y extérieur de cette œuvre; cherchons son sens intime et divin.

Ecoutons M. Rio : « Non content des suggestions de son propre génie, Raphaël mit à contribution celui des hommes qu'il jugeait les plus propres à le seconder par leurs lumières. De leurs inspirations combinées avec les siennes résulta, pour l'éternelle gloire du catholicisme et de l'art chrétien, cette composition sans rivale dans l'histoire de la peinture, et l'on pourrait ajouter sans nom ; car c'est peu de chose de l'appeler lyrique ou épique, à moins qu'on n'ait en vue dans cette comparaison l'épopée allégorique de Dante, la seule qui soit digne d'être mise en regard avec le poème du même genre qu'exécuta le

l'épopée de haphael

pinceau de Raphaël. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une formule oiseuse d'éloge emphatique ; car c'est Raphaël lui-môme qui fait entrer de force, et pour ainsi dire à coups redoublés, ce rapprochement dans l'esprit du spectateur ; il a placé l'image de Dante parmi les plus chers nourrissons des Muses (le Parnasse), et parmi les plus éloquents défenseurs de la foi (la Dispute du Saint- Sacrement); et, ce qui est plus décisif encore, il a donné à la figure allégorique de la Théologie (à la voûte) le costume de la Béatrice du poète. »

La scène est la plus grande que l'esprit de l'homme puisse concevoir; elle se passe à la fois dans le ciel et sur la terre, mais l'action est une. Le ciel et la terre sont unis l'un à l'autre par un lien mystique, qui est le Très-Saint- Sacrement de l'autel. En haut et en bas, le Christ est le centre du tableau, le héros du poème : au ciel, le Christ- Dieu ; sur terre, le Christ-Homme, voilé sous les espèces mystérieuses du pain et du vin.

Le ciel s'ouvre à nos regards, dans toute la splendeur de ce que les artistes chrétiens appellent par excellence une gloire : Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint- Esprit, la Très Sainte- Vierge, le chœur des anges et des séraphins, le groupe des patriarches, des prophètes, des apôtres, des saints et des martyrs1. A droite du Christ,

1 Cette partie supérieure du tableau est en quelque sorte un résumé de toutes les compositions partielles sorties depuis un siècle de l'école ombrienne. Un grand nombre de types, et particulièrement ceux du Christ et de la Vierge, sont la répétition presque littérale de ce qu'on trouve dans les premiers ouvrages de Raphaël lui-même. Pour tout ce qui tient à l'expression de la béatitude céleste et de toutes ces choses ineffables dont il est dit que l'esprit de l'homme ne les a point conçues, bien que cela dise assez que le pinceau de l'homme n'est pas fait pour les rendre, néanmoins, celui des artistes ombriens, à force de s'être exercé exclusivement

ItOME. LETTRES n*CN PÈLERIN.

voici Adam dans l'attente dn Rédempteur qui rachètera la faute du premier homme par une immolation volontaire ; saint Jean le bien-aimé, qui racontera l'incarnation du Verbe ; David, souche terrestre du Sauveur du monde ; la très Sainte-Vierge sa mère, dans l'attitude de l'adoration ; saint Jean le Précurseur, tenant la croix de celui qu'il annonce ; saint Etienne, qui mourra le premier de la mort du martyr, pour attester la vérité du Sacrement divin ; saint Laurent, diacre, martyr : c'était, dans les premiers temps, l'office des diacres de distribuer la Sainte Eucharistie et de la porter aux malades et aux captifs. À gauche voici Abraham, qui tient le couteau sous lequel va tomber Isaac, symbole de la victime du Calvaire; saint Jacques, l'un des trois témoinsde la Transfiguration, et qui représente l'Espérance, comme saint Pierre représente la Foi et saint Jean la Charité 1 ; Moïse, premier symbole de la Papauté ; saint Pierre, nouveau chef du peuple de Dieu; entin, saint Paul, armé du glaive flamboyant, souvenir de son martyre, et symbole des armes spirituelles que le Christ confia à son Eglise pour frapper au cœur toute doctrine, qui nierait ou blasphémerait le corps et le sang du Sauveur Jésus caché dans le Sacrement de son amour.

Maintenant, si, de ces hautes sphères où le Sang divin

sur des sujets mystiques, avait opéré des merveilles en ce genre, et Raphaël, en les surpassant tous et en se surpassant enfin lui-même, sembla avoir fixé les bornes fatales, au-delà desquelles l'art chrétien proprement dit ne pourrait plus désormais avancer. (Rio, De la Poésie chrétienne.)

1 Relire le Paradis de Dante dont toute cette fresque semble l'illustration. Je me suis servi, pour la décrire, de l'ingénieuse interprétation de l'allemand Passavant, citée par Audin, Histoire de Léon X.

est si poétiquement glorifié, vous jetez les yeux sur cette terre qu'il purifia de ses souillures, vous le verrez recueilli dans un ciboire d'or posé sur l'autel de la nouvelle alliance : c'est ici le centre lumineux du tableau. Des deux côtés de l'autel, sur lequel est exposée la divine Hostie, se groupent les saints personnages qui ont le mieux mérite du Saint-Sacrement. Ils s'inclinent dans une contemplation d'amour et de foi. Saint Augustin dicte à un de ses disciples une page de la Cité de Dieu; saint Ambroise semble entonner son Te Deum; saint Jérôme s'appuie sur les livres saints, qu'il vient de traduire ; saint Grégoire, en habits pontificaux, semble absorbé dans la contemplation de la gloire céleste ; il a fermé son livre, entre les feuillets duquel il a mis son doigt pour marquer la page interrompue. Le Pape saint Anaclet tient la palme du martyre, Innocent III porte son livre De o/ficio Missœ seu de sacri altaris mysteriis ; saint Bernard montre des deux mains le saint ciboire. Le théologien chauve, h longue barbe, c'est Pierre Lombard, le maître des sentences, qui a si doctement écrit sur le Sacrement de l'autel. Plus loin, voici Jean Scott; saint Bonaventure, auteur du cantique traduit par Corneille ; saint Thomas d'Aquin, le poète de l'Eucharistie, qui a composé l'hymne et l'office du Saint-Sacrement.

Derrière Innocent III, à la suite de toutes ces illustrations sanctionnées par l'Eglise et parles siècles, Raphaël a placé une austère figure, remarquable par l'originalité de son caractère ; sa tète est ceinte, non d'une tiare ou d'une mitre, comme les autres, mais d'une couronne de lauriers; qui n'a reconnu le profil de Dante? Il n'est nullement indigne d'une telle compagnie. C'est sous l'œil

des Papes, dans la citadelle même de l'orthodoxie, que le grand peintre a mis le grand poète dans ce sénat de la théologie. Il y avait déjà bien longtemps que l'élève de Frà Angelico, Benozzo Gozzoli, avait représenté le grand Florentin dans le chœur de l'église des Franciscains de Monte-Falbo, avec cette inscription, premier vers de l'épitaphe de Dante par Giovanni del Virgilio :

THEOLOGUS DANTES, NULLIUS DOGMATIS EXPEKS.

La qualité de eximio theologo est jointe à celle de poète dans le titre du Credo de Dante, imprimé à Rome vers

Le chantre de la Divine Comédie appelait son poème une œuvre sacrée, à laquelle ont mis la main le ciel et la terre.

Pœma sar.ro.

Al quale ha posto mano Cielo e Terra.

(Parad. xxv.)

Dante et Raphaël, les deux plus grands poètes du catholicisme, étaient faits pour se comprendre ; et comme il a symbolisé par Dante la Poésie catholique, Raphaël a représenté aussi, dans sa sublime fresque, l'Eloquence sacrée sous les traits de Savonarole ; et sous ceux de Bramante l'Architecture, ce premier des arts, celui qui élève des temples où réside Jésus-Hostie.

La Peinture, l'art sacré qui nous a traduit, à l'aide des couleurs, la scène ineffable de la Théologie, la Peinture ne pouvait être oubliée dans ce concile; elle y a deux dignes représentants : le Pérugin et Raphaël lui-même, qui s'est placé auprès de son cher maître. Il s'y est peint

imberbe, tel qu'il était lorsqu'il exécuta cette prodigieuse création.

Maintenant, que les connaisseurs répètent que cette fresque étant le premier ouvrage de Raphaël, ne saurait en être le meilleur; qu'elle révèle trop encore le style du Pérugin et des vieux maîtres par la sécheresse de quelques figures, par l'emploi de l'or dans les fonds, les auréoles, les ornements, etc. ; que les habiles reconnaissent que cette peinture a été exécutée de droite à gauche, et qu'on peut suivre et étudier les progrès du peintre depuis le commencement jusqu'à la fin de son œuvre, j'y consens; mais que m'importe ? Il me suffit d'être ému et enthousiasmé ; il me suffit de sentir mon cœur et ma raison heureux et satisfaits pour adorer la Théologie et la préférer à la Transfiguration. C'est ici pour moi Raphaël tout entier, Raphaël sorti de l'école du Pérugin, déjà bien au-dessus de son maître , mais ayant encore au cœur la jeunesse, l'innocence, la foi, l'ardente inspiration de l'école ombrienne.

Pourquoi ce nom de la Dispute du Saint-Sacrement donné à cette divine fresque? On a dit que c'était une image idéale, poétisée, du concile de Plaisance , qui termina certaines controverses sur l'Eucharistie. En tout cas, ce nom de dispute est un mot faux, qui jure avec le calme et la sublimité de ce sujet mystique. Il ne s'agit pas ici d'une dispute : c'est, au contraire, un accordée tous les théologiens, de tous les docteurs rassemblés en témoignage sur le Sacrement de l'amour. Les Italiens appellent tout simplement cette peinture la Théologie ; son vrai nom serait le triomphe du Très Saint-Sacrement ; oui, c'est le triomphe du Sang versé sur le Golgotha ,

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c'est la glorification du Sacrement par excellence, appelé le dogme générateur de la piété, la source de tous les dévouements, le cœur enfin du Christianisme, et conséquemment le point le plus attaqué par le schisme et l'hérésie. Ce tableau de Raphaël ne semble-t-il pas une défense anticipée de l'Eucharistie contre les doctrines blasphématoires de Luther et de Calvin 1 ? Même au seul point de vue de l'art, quel bonheur que la prétendue Réforme n'ait pas abattu la Papauté ! Les réformateurs allemands furent de nouveaux barbares, de nouveaux iconoclastes. Luther commença par se prononcer contre l'usage des images ; à l'instigation de Zwingle, les églises furent dépouillées de leurs chefs-d'œuvre, qui furent brûlés ou jetés à l'eau. Carlstadt eut ses iconoclastes, non moins fanatiques que les sectaires de l'Orient. Les Papes eurent à défendre leurs deux filles chéries, la peinture et la sculpture, contre les novateurs protestants, ainsi qu'ils l'avaient fait contre les empereurs grecs. Le sentiment du beau, inné dans l'homme, devient digne de Dieu quand il est fécondé par le sentiment du vrai et du bien : c'est la religion qui opère ce miracle, et c'est pourquoi les Papes, pères des chrétiens, se sont toujours montrés aussi les pères des beaux-arts.

Nous avons terminé la revue des stanze. Telle est cette

1 Aux jours de la Réforme, un peintre fit le tableau de l'institution du Saint-Sacrement. On voyait au milieu le divin Sauveue distribuant la communion aux Apôtres et prononçant la parole sacrée: Ceci est mon corps; — à droite un peu plus bas, Luther donnait la cène aux siens, en disant : Ceci contient mon corps; — à gauche, Calvin faisait la même chose, en disant : Ceci est la figure de mon corps. Au fond, l'artiste avait écrit en grosses lettres : Auquel des trois faut-il croire ? Ce tableau fit bien des conversions.

l/ÉfOPÉE UE RAPHAËL

épopée murale de la peinture très -chrétienne, dans laquelle le peintre-poète a chanté en couleurs le triomphe visible de l'Eglise, triomphe que nos yeux aiment à lire en ces divins caractères sur les murs du palais des Papes. La Délivrance du prince des Apôtres, le Châtiment d'Héliodore, saint Léon arrêtant Attila, le Miracle de Bolsène, la Théologie, sont autant de chants magnifiques de ce poème, qui établit la mission divine de la Papauté, la force de son action, l'infaillibilité de ses plus mystérieux enseignements. Jamais l'Erreur n'aura à son service des artistes pareils à Michel-Ange et à Raphaël ; jamais elle ne produira le Beau à ce degré : on peut l'en défier à coup sûr. Quels sont aussi les princes et les rois qui aient eu au service de leur gloire de semblables génies ? Dieu a réservé ce privilège unique à son Eglise, aux Vicaires de son Fils. Il a voulu que les plus grandes scènes de l'histoire sacrée soient représentées par le plus grand peintre qui ait été et qui sera jamais.

En résumé, le Vatican, sanctuaire de l'art chrétien, possède trois poèmes de Raphaël, qui correspondent aux trois grandes époques de l'histoire du monde.

i° Dans les loges, Raphaël a peint toute l'histoire de l'Ancien Testament.

2° Dans la Vierge de Foligno, la Transfiguration et les tapisseries du Vatican, il a peint les scènes de l'Evangile et des Actes des Apôtres ;

3° Dans les chambres, il a peint l'histoire et le triomphe de l'Eglise, depuis saint Pierre jusqu'à Léon X.

Jamais artiste n'a été plus inspiré du ciel •pour traduire aux regards son âme et sa foi, par le moyen des couleurs ; nul n'a atteint comme lui cette limite suprême de l'art,

qui sépare l'homme de l'ange ; aussi, par la sublimité des sujets et la perfection du génie, aucun autre n'a mieux mérité le glorieux titre de

Peintre ordinaire de Dieu et de l'Eglise.

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