‹ RomeChapitre 11 sur 133 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

je crois entendre chanter comme dans les églogues virgiliennes :

lté meae, felix quondam pecus, ite capellse.

Grands bœufs, à la robe gris de fer, aux cornes démesurées, avec l'extrémité noire. J'aime leurs pâtres velus, couverts de peaux, au chapeau conique, aux guêtres de cuir, à cheval, la lance au poing. Ils réalisent le rêve d'un petit berger de notre pays, qui s'écriait un jour : Si j'étais empereur, je garderais mes bêtes à cheval. En passant dans un étroit ravin et traversant un ruisseau sur un petit pont, je remarque au pied d'un grand rocher hérissé de broussailles, une hutte couverte en roseaux, devant laquelle des hommes à cheval courent çà et là, je ne sais pourquoi. — Vraie halte de gentilshommes de grands chemins, tableau qui semble signé par Salvator Rosa. — Vous savez qu'on prétend que ce grand peintre lit partie d'une bande de brigands, et que c'est dans cette société pittoresque qu'il a pris les originaux de toutes ces ligures fières, féroces, si fantastiquement costumées, qu'il a posées plus tard dans ses paysages.

Voici sur la route un grave paysan romain à pied, qui traîne derrière lui un méchant cheval sur lequel est couché en travers un pauvre jeune homme tremblant la Gèvre, pâle et ridé comme un vieillard, grelottant dans son manteau sous ce chaud soleil. Voilà donc là les Tityre et les Mélibée de la campagne de Rome.

Urbem quam dicunt Romain, Melibes, putavi, Stullus ego, huic, nostrae similcm

Tout à coup, sur les hauteurs de Baccano, nos vetturini nous montrent des mains, du fouet et de la voix un point lumineux : Roma ! Roma !

Nous entrevoyons Rome, ceinte de sa couronne de montagnes vaporeuses, Rome éblouissante, noyée dans des flots de lumière, sorte de brouillard doré, vapeur lumineuse semblable à ces nimbes d'or qui servent d'auréoles aux saints dans les tableaux des vieux peintres.

Il était dix heures un quart quand la Ville sainte nous apparut à travers une poussière d'été qui s'élevait de la route, et nous enveloppait comme la poussière des générations accumulées sur ce sol depuis tant de siècles!

Nous continuons notre chemin, et je récite dans mon cœur l'hymne d'actions de grâces échappée un jour des lèvres reconnaissantes de saint Ambroise et de saint Augustin.

A chaque instant, le sommet d'une colline nous montre Rome, puis un ravin nous en dérobe la vue. J'avais une peur enfantine que Rome ne m'échappât, comme un mirage dans le désert.

A droite de la route, on nous montre le prétendu tombeau de Néron, dont le nom est passé ici à l'état de légende populaire. Ce monument en ruines est, d'après l'inscription, le sépulcre de Publius Vibius et de sa femme Reginia Maxima.

Halte sur une hauteur. Nouvelle et définitive vision de la Ville-Éternelle, qui nous apparaît au soleil comme une image terrestre de la merveilleuse cité chantée par l'Inspiré de Patmos.

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clarlés ?

ROME. LETTRES n'fN PÈLERIN.

Ce désert qui enveloppe Rome rend plus subite et plus saisissante son apparition inattendue. A notre droite, Saint-Pierre se détache, appuyé sur le mont Vatican ; sa coupole étincelle comme un globe de lumière, astre régulateur de la chrétienté. Par un pittoresque hasard, la Ville sainte se montre à nous encadrée entre deux grands pins solitaires qui forment sur nos tètes un heureux premier plan. Rome, les monts Sabins, la campagne, la route, les pins, l'air, le ciel et mon âme avec eux, tout nage de joie dans ce bain vaporeux de la lumière romaine.

Voici des vers que j'improvisai sur la route :

C'est le dernier jour de Tannée Qui va rouler, feuille fanée, Dans l'avide océan des jouis ; J'aime à voir celle feuille morte Tomber à mes pieds, à la porte De la Cité qui vit toujours !

A toi la dépouille mortelle De ce vieil an, Ville-Eternelle, Tombeau des générations, Monde des souvenirs, ô Rome, Reine Veuve que Byron nomme La Niobé des nations!

Oui, la mort c'est Rome païenne, Mais la vie est Rome chrétienne, Le bœuf mugit dans le Forum '„ Mais la Ville pontificale Élève sa croix triomphale, Impérissable Labaium.

l Campo Vaccino.

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