UNE FIN D'ANNÉE A HOME
Dans sa puissance surhumaine, Plus grand que la gloire romaine, Le Saint-Père, pontife et roi, Tenant dans sa main paternelle Les clefs de la vie éternelle Peut dire encor : Rome, c'est moi !
Salut, salut, nouvelle année, Oh ! je bénis ma destinée De commencer ce nouvel an Dans cette ville de saint Pierre, Capitale du Roi mon père, Qui règne en paix au Vatican !
Nos vetturini, saisis aussi du désir d'arriver, pressent leurs chevaux à grands cris et à grands coups de fouet ; nous descendons au galop dans la vallée du Tibre, qui est toujours le fleuve jaune d'Horace, fleuve triste et grave qui sillonne un désert et a rappelé le Jourdain à plus d'un pèlerin : Rome est l'héritière de Sion. De grands roseaux bordent les berges escarpées du fleuve-roi ; dans cette vallée solitaire, on se croit encore à dix lieues d'une capitale, et pourtant nous touchons à ses faubourgs. La vallée s'élargit; voici le Ponte Molle, l'ancien pont Milvius, un des lieux de la terre les plus historiques ; là, Cicéron fit arrêter les complices de Catilina ; Néron cachait ses orgies nocturnes, et Constantin remporta sur Maxence sa grande victoire religieuse et sociale.
« Deux cultes et deux mondes, dit Chateaubriand, se trouvèrent un jour en présence ici, au bord du Tibre, les armes à la main. Le Labarum domina les aigles, et la terre de Saturne vit régner Celui qui prêcha sur la montagne. »
ROME. LETTHE8 D*UK PÈLERIN.
Nous franchissons au galop le Poule Molle; nos vetturini luttent de vitesse avec des fourgons de l'armée française lancés à toute bride. Nous traversons un long faubourg, et je remarque les enseignes : Trattoria antica, locanda antica : tout est à l'antique à Rome ; c'est un honneur d'avoir du vieux, comme à Paris d'avoir du neuf; on estime ici la haute antiquité, comme chez nous la haute nouveauté. Il est une heure de l'après-midi ; nous atteignons la porte del Popolo; un de nos régiments français arrivait à Home en môme temps que nous ; nos soldats , couverts de sueur et de poussière sous ce chaud soleil, semblaient revenir du combat. Nous nous réjouissions de voir ces fils du peuple franc qui venaient continuer à Home le rôle carlovingien de la France.
Ce fut le samedi-saint, 2 avril 774, que Charlemagne arriva pour la première fois à Rome, après l'avoir défendue contre le roi des Lombards. Au Ponte Molle, il trouva les Centuries de la milice en armes et tout le peuple romain qui, agitant des palmes et des rameaux d'oliviers, l'accueillit en chantant des hymnes et en acclamant le défenseur de l'Eglise. En apercevant la Ville- Sainte, Charlemagne descendit de cheval pour se rendre à pied à la basilique de Saint-Pierre où le Pape l'attendait. Le roi des Franks entra à Rome par cette porte du Peuple, qui est gardée encore par des soldats français, et les Piémontais s'imaginent que la France leur livrera la porte qui vit entrer Charlemagne !
Nous descendons au centre de la vieille Rome , près du Panthéon, à l'hôtel de la Minerve, ancien palais Conti. Le comte de Chambord, en y logeant, fit sa réputation ; il est devenu l'hôtel de? Français et du clergé
UNE FIN i/aNNÉE A HOME.
de toutes les parties du monde. Les chefs de la révolution romaine de 1 848 s'y étaient installés et s'y faisaient servir mieux que des princes, car c'était gratis. Nos vetturini s'en vont loger à leur modeste auberge de Y Ours, où descendit M. de Montaigne. Des fenêtres de notre appartement nous voyons la place de la Minerve, son obélisque soutenu par un éléphant, et l'église et le couvent de Sainte-Marie-sur-Minerve , chef-lieu de l'ordre des Dominicains.
A quatre heures nous courons à l'église voisine des Jésuites, le Gesù , splendidement illuminée et remplie d'une foide immense. Le Saint-Père, le Sacré-Col lége, la prélature, le sénat romain, y venaient assister au Te Deum, chanté en actions de grâces des bienfaits reçus de Dieu pendant le cours de l'année qui finit. Les gens du peuple savent par cœur leur Te Deum et le chantent à merveille.
Nous avons le bonheur d'entrevoir Pie IX et de recevoir sa bénédiction. Nous nous unissons à l'enthousiasme et à l'amour du peuple romain pour son père et son roi. — « Qu'il est beau I » s'écriaient les uns. C'est le plus beau des rois ! — Il est le plus beau , parce qu'il est saint, reprenait une vieille femme. — « Voyez donc! il sourit, il sourit I c'est son cœur qui est sur ses lèvres bénies ! — Il rajeunit , il rajeunit I » — Aller à Rome ?ans voir le Pape, ce serait aller en paradis sans voir le bon Dieu. A sa sortie de l'église, le Saint-Père monta dans sa voiture à six chevaux noirs, avec les postillons et les laquais en livrée de soie rouge ; nous nous courbons encore sous sa main paternelle, en criant de tout notre cœur : Ewiva Pio Notto ! Quelle meilleure fin
d'année peut-on souhaiter que la bénédiction de Pie IX ! Et quelle joie de se dire à la fin de ce beau jour : demain, après demain, chaque jour, pendant plusieurs mois, je vais ra 'éveiller dans la cité de mon âme, comme dit Byron, citxj of the soul ! « Ceux qui viennent à Rome une première fois en y apportant l'onction du Christianisme et la grâce de la jeunesse, savent l'émotion qu'elle
produit Le centre des choses sous leurs deux formes
principales, la matière et l'esprit; où tous les peuples ont passé, où toutes les gloires sont venues, où toutes les imaginations cultivées ont fait au moins de loin un pèlerinage ; le tombeau des martyrs et des apôtres , le concile de tous les souvenirs, Home ! » (Lacordaire.)