‹ RomeChapitre 111 sur 133 · LETTRE XXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIX

Le sénateur en litière et le voyageur juif à pied. — Dialogue entre ces deux hommes. — Saint Pierre habite à Rome chez Pudens. — Le Vatican du premier Pape. — Timothée, IN'ovatus et leurs saintes sœurs Praxôde et Pudentieune. — Les deux églises qui leur sont élevées — La table de bois sur laquelle saint Pierre consacrait. — Le Denier de saint Pierre établi par les Actes des Apôtres — Le pouvoir temporel remonte au premier Pape

Nous sommes au siècle d'Auguste, sous le règne de Claude. Il y a douze ans à peine qu'un juif, qui se disait fils de Dieu, a été crucifié à Jérusalem par des soldats romains. La scène que je vais décrire se passe au seuil de la Ville-Eternelle, à la porte d'Ostie, aujourd'hui porte Saint-Paul, auprès de la pyramide de Gestius.

Le vieux sénateur Punicus Pudens et son petit-tiU Timothée, revenant d'Ostie en litière et suivis de nombreux esclaves, se sont arrêtés un instant à cette porte pour examiner la pyramide élevée à Gaius Cestius, le prêtre des jeux et des plaisirs.

En ce moment entrait à Rome par la même porte un pauvre voyageur à pied, couvert de sueur et de poussière, un étranger vêtu à la nazaréenne, d'une robe déchirée et d'un manteau usé par le voyage. Ses pieds sont nus, son front chauve, sa barbe crépue, son visage

LA FAMILLE IiL SÉ> a'IEL'H l»LI>ENS.

pâle, ses yeux rougis par les larmes ; il est si fatigué de la longue route qu'il vient de faire, que, son bâton ne suffisant plus a le soutenir, il s'assied sur la borne milliaire pour reprendre haleine, et s'adressant aux gardes de la porte, il leur demande quelques renseignements sur le chemin qu'il doit suivre dans les détours de la Ville-Eternelle, dont il se fait nommer quelques-uns des monuments qu'il découvre. De la borne où il est assis, il peut apercevoir, sur le sommet du Gapitole, le temple de Jupiter, qui domine la ville et le monde. Eh bien ! cet homme vient à Home pour renverser ce temple, et il y réussira, et on pourra lui appliquer ce que le poète a dit d'un autre conquérant : «Jamais le pied d'un mortel n'a imprimé sur la terre une plus forte trace, et son pied s'est arrêté là. »

Cet homme est un juif, nommé Simon, que ses frères appellent aussi du nom de Géphas, qui veut dire Piem. C'est un pauvre pêcheur d'un lac de Galilée, qui arrive pour combattre et vaincre Rome païenne, armé seulement d'une parole qui lui a été dite, en son obscur pays, par un autre homme crucifié : Tu es Piètre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise.

Le jeune Timothéc, d'un esprit léger et moqueur, s'approche de l'étranger ; son aïeul, le v ieux sénateur Pudens s'avance à son tour, interroge Pierre, et c'est ainsi que s'établit entre eux ce dialogue, que Mgr. Gerbet cite comme tiré d'un Père, saint Chrysostome, je crois, qui a voulu faire ressortir, sous une forme dramatique, le caractère surhumain de l'entreprise que Pierre vient accomplir. Je vais essayer d'imiter en vers cette scène mémorable :

il 0

PUDENS

D'où viens-tu de si loin, Etranger, qui t'amèue Au milieu des splendeurs de la Cité romaine ? Que le grand Jupiter, ami de l'étranger, Aux murs de Romulus daigne te protéger !

PIERRE

Jupiter n'est pour moi qu'une fragile idole

TINOTHÉK.

Jupiter, dont tu vois le temple au Capitole ! Es-tu donc un impie?

PIERRE

Ici je suis venu Pour annoncer à tous le grand Dieu Inconnu, Kt substituer son culte à celui des idoles.

TIMOT1IÉE (souriant.)

Voilà de grands projets dits en peu de paroles : Tu veux donc dépeupler d'un coup le Panthéon ?

PIERRE

Mon Dieu remplira seul ce temple de son nom.

PUDENS

Peut-être pourrions -nous l'admettre avec les nôtres.

PIERRE

Non, c'est un Dieu jaloux qui n'en admet point d'autres.

TIMOTHÉE

Mais ceci devient grave. Et bien! causons uu peu De toi-même d'abord, ensuite de ton Dieu. Tu m'amuses beaucoup. Qu'es- tu?

PIERRE

Je suis un homme De la race de ceux que l'on méprise à Rome,

LA FAMILLE DU SÉNATEUR l'UDENS. 411

Que l'on chasse, et qui sont un peuple tout entier Ainsi qu'un vil troupeau parqué dans un quartier. On m'apprend a l'instant qu'ici, le long du Tibre, Mon peuple vit ainsi, toléré, mais non libre.

PUDENS

Es-tu Juif?

PIERRE

Tu l'as dit.

l'UDENS.

Mais dans ta nation Peut-être as-tu fondé ta réputation.

PIERRE

Vois-tu ces mariniers qui, sur les bords du fleuve, Là-bas vont mettre à flot leur barque toute neuve? Apprends que de mes jours la meilleure moitié S'est passée en Judée à faire ce métier. A lancer mes filets, à vivre de ma pêche, Jusqu'au jour où j'ai vu le Maître que je prêche. Sur son ordre, je vais des chaumes aux palais, Et sur le monde entier je jette mes filets.

PUDENS

Que veux-tu prendre ainsi?

PIERRE

Je suis un pêcheur d'hommes.

PUDENS

Bien, mais pour réussir dans le monde où nous sommes 11 faut beaucoup d'argent.

PIERRE

Je n'ai pas un denier.

PUDENS

Mais, quand tu t'éloignas de ton premier métier,

HOME. LETTRES b l N PÈLERIN

Ton âge mûr sans doute a dévoué ta vie A chercher la sagesse et la philosophie ; On t'a vu fréquenter l'école des rhéteurs, Et pour convaincre un jour tes rares auditeurs Tu comptes sur ta grâce et sur ton éloquence.

PIERRE

Je suis un ignorant, sans lettres, ni science.

TIMOTHÉK (riaut.)

Je ne vois jusqu'ici rien de bien rassurant Pour un Juif qui médite un dessein aussi grand.

PL'DEXS.

Mais parlons de ce Dieu mystérieux, occulte, Que tu viens annoncer. 11 faut donc que son culte Puisse par quelqu' attrait plaire au peuple romain, Pour se passer ainsi de tout secours humain.

T1MOTHÉE.

Voyons, explique-toi.

PIERRE

\jb grand Dieu que je prêche Au milieu des bergers est né dans une crèche. Naguère je l'ai vu, des yeux dont je vous vois, Entre deux malfaiteurs cloué sur une croix.

PUDEN8.

Et que viens-tu nous dire au nom de la sagesse, Et de la part d'un Dieu de cette étrange espèce 1

PIERRE

Sa doctrine est folie aux yeux des gens charnels, Mais dans Home elle aura des temples éternels.

TIMO TUÉE

Tu prétends établir ta bizarre doctrine Dans la Ville •

LA FAMILLE bV SÉNATEUR PUDENS.

PIERRE

Et plus loin encor.

TIMOTHÉE

Si je devine

Dans quel pays ..

PIERRE

Partout.

TIMOTHÉE

Et pour longtemps ?

PIERRE

Toujours.

TIMOTHÉE (éclatant de rire).

Voilà, par Jupiter! un singulier discours ! Ami, ton entreprise est un peu difficile, De puissants protecteurs te seraient chose utile, Mais pour amis secrets aurais-tu par hasard Les riches, les puissants, les sages et César?

PIERRE

Aux riches je dirai : Plus d'injuste richesse ! Aux sages : Laissez -là votre fausse sagesse ! A César : Me voici pour te destituer Ou grand Pontificat, et m'y substituer.

TIMOTHÉE

Toi! t'ai-je bien compris? le Pontife suprême Qui le remplacera dans Rome, qui?

PIERRE

Moi-même.

TIMOTHEE (riant plus fort).

A qui iransmettras-lu ce souverain pouvoir?

PIERRE

A tous mes successeurs.

TIMOTHÉE

Si Ui peux en avoir.

PUDENS (sérieusement).

Etranger, tu conçois que César et que Rome Ne se laisseront point surpreodre par un homme. Tes disciples et toi contre tous les Nérons Que ferez-vous alors, pauvres geus ?

PIERRE

Nous mourrons.

TIMOTHÉE

Certe, il faut l'avouer, c'est le plus vraisemblable : Voilà de tes discours le seul mot raisonnable. Tu mourras donc, il faut en prendre ton parti, Eh bien ! en attendant tu m'as fort diverti. C'est assez, Etranger, et je te remercie, Jamais je n'ai tant ri d'une humaine folie ! Je dois te confier que je me suis promis D'en causer au Forum avec tous mes amis, Et j'y cours de ce pas. Adieu !

PUDENS

Mon fils, arrête !

A se railler de tout ta jeunesse est trop prête ; Sa parole m'étonne, et je suis curieux D'observer plus longtemps ce Juif mystérieux. Ses discours sont d'un fou, mais son air est d'un sage. Je ne sais quelle paix brille sur son visage. Un Dieu parfois se cache en ces, traits indécis ; Jupiter visita Philémon et Baucis.

TIMOTHÉE

Mon père, oubliez-vous que cet homme blasphème Tous les dieux de l'Olympe et Jupiter lui-même 1

PUDENS

Ne crains-tu pas nos dieux ?

PIERRE

Les vôtres ne sont rien,

Le mien est tout.

PUDENS

Et toi, quel est ton nom ?

PIERRE

Chrétien,

Disciple de ce Christ mis à 'mort par Pilate.

PUDENS (à part).

Quelle conviction dans sa parole éclate !

PIERRE (levant les yeux au ciel).

Seigneur, à ce païen donnez les derniers coups; 11 a trop noble cœur pour n'être pas à vous.

PUDENS (après avoir réfléchi un instant).

Tes desseins sont trop grands, ta parole est trop haute Pour que je te dédaigne, Etranger, sois mon hôte ; Viens- t'en dans mon palais au pied du Viminal, Et là, jusqu'au lever de l'astre matinal, Nous causerons à fond de ta doctrine étrange.

PIERRE

J'accepte, gloire à Dieu ! Toi, reçois en échange,

Reçois la Vérité, le plus divin des dons :

Dieu se donne toujours quand nous le demandons.

(Pierre entre dans la litière du sénateur.)

Les réalités que ce dialogue exprime, dit Mgr. Gerne sauraient être nulle part plus vivement comprises

4M) ROME. LETTRES dYn PÈLERIN.

qu'à Rome. Les grands débris de la métropole impériale du monde païen y retracent, non pas seulement à votre raison, mais à vos sens mômes, les obstacles qui devaient , humainement parlant, faire échouer l'entreprise de Pierre tandis qu'un seul coup d'œil, jeté sur la croix qui brille au sommet du Capitole, vous en révèle l'accomplissement. Du reste, si l'Apôtre n'a pas eu un pareil entretien, il n'est pas douteux, ce semble, que des conversations, semblables quant au fond, n'aient eu lieu entre quelques chrétiens et quelques païens du premier siècle. Sous ce point de vue, ce dialogue, sans être une vérité historique, est un fait dont on peut dire : Je l'ignore, mais je l'affirme \ »

La famille Pudens se composait du vieux sénateur Punicus Pudens, de Priscille sa femme, de leur fils et belletille Pudens jeune et Sabinella, des enfants de ceux-ci, Timothée et Novatus, Pudentienne et Praxède : famille patriarcale, famille prédestinée, famille heureuse jusque dans ses noms, qui rappellent des idées de pudeur, de crainte de Dieu, d'antiquité et de renouvellement.

Saint Pierre en fit la première famille chrétienne de Rome. Le vieux sénateur demeurait entre l'Esquilin et le Viminal, dans la vallée appelée le Vicus Patritim, le faubourg Saint-Germain des patriciens romains.

Ce que le Cénacle fut à Jérusalem, cette demeure sé-

1 Le fait historique est que saint Pierre convertit la famille Pudens; qu'il demeura chez elle plusieurs années, et qu'elle fut la première famille chrétienne conuue à Rome. (Voir Baronius, An. 44, n. 16; .In. 57, 71 ; Annot. ad Martyr. ; Mazzolari, Basiliche sacre, t. VI ; Ciampini monum. vel., t. u ; voir les actes des saintes Pudentienne et Praxède, et le Bréviaire romain.)

natoriale le devint à Rome. Ce fut là que le premier des Papes jeta les premiers grains évangéliquesqui aient germé sur l'antique terre de Saturne.

L'Apôtre est venu poser son siège pontifical 1 dans ce quartier de Rome, au milieu des échos de la débauche, non loin du palais impérial, dans un des lieux les plus dépravés de cette Rome païenne devenue la cité la plus corrompue du monde, depuis que Sodome et Gomorrhe s'étaient abîmées dans le lac de soufre. Ces nobles âmes, réunies chez Pudens, lasses de l'impuissance radicale de la religion antique, écoutèrent avec un pieux frémissement la Bonne Nouvelle, et s'abreuvèrent avec délices à cette source pure que l'Apôtre faisait jaillir sous leurs pas ; elles s'écriaient comme la Samaritaine au bord du puits de Jacob : Domine, da mihi àanc aquam.

Quel intérieur que celui de cette famille chrétienne ! Comme elle était digne de la promesse de Notre-Seigneur, qui a dit qu'il serait toujours là où plusieurs se.rétiniraient en son nom ! Pendant que la foule des Romains se portait aux temples des idoles, à l'impur théâtre de Flore, aux combats de bêtes et de gladiateurs et à toutes les corruptions de Rome, la maison d'un sénateur "était devenue un sanctuaire mystérieux où on adorait le vrai Dieu, où on entendait parler pour la première fois de l'égalité et

t .Mgr. Gerbet a fait une ingénieuse dissertation, à laquelle je renvoie, pour prouver que l'antique chaire du prince des Apôtres, conservée encore dans la basilique Vaticaue, est probablement le siège d'honneur, le gestatoire sénatorial de Pudens, que celui-ci s'empressa de donner à saint Piètre pour présider dans sa maison les premières assemblées des chrétiens romains. Le temple de l'ancienne loi était encore debout à Jérusalem, lorsque le pêcheur du lac de Génézareth a fondé dans l'enceinte de Rome ce premier sanctuaire de la loi nouvelle.

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