TOME I
prêtre persécuté, qui en descendait, est revenu mourir à Rome dans la patrie de son glorieux ancêtre.
Le troisième couvent irlandais à Rome est Saint-Clément, qui appartient aussi aux Dominicains d'Irlande. Leur prieur, le P. Mullooly, est plein de zèle et de science. L'église de Saint-Clément est peut-être, comme antiquité, la plus curieuse de Rome. Elle fut élevée au V° siècle sur l'ancien oratoire du pape martyr, saint Clément, troisième pontife après saint Pierre. C'est la basilique primitive avec son atrium, ses trois ambons et ses mosaïques. Le grand peintre Florentin Masaccio a reproduit à fresque, dans une chapelle, la Passion de Notre-Seigneur et la vie de sainte Catherine de Sienne. Les Dominicains irlandais ont fait ici des fouilles intelligentes, et sous cette église regardée comme une des plus anciennes de Rome, ils ont retrouvé une basilique souterraine qui soutient la première, et qui est ornée de colonnes et de fresques remarquables. On doit au R. P. Mullooly, prieur des Dominicains irlandais de Saint- Clément, un sincère tribut de gratitude pour les soins intelligents et dévoués qu'il apporte depuis plusieurs années à cette précieuse découverte. Ce n'est point une vaine passion d'antiquaire qui échauffe le cœur de ce moine, mais le saint désir de rendre à la lumière des peintures , des inscriptions , Bes attributs dont la signification est une preuve irréfragable de la pureté de la tradition ecclésiastique, et de l'inaltérabilité du dogme et des sacrements.
Maintenant si vous voulez me suivre, je vais vous conduire au tombeau de celui que l'Angleterre appelait le roi-mendiant, king beggar.
Suivons la Via Lata, c'est-à-dire le Corso ; je vous arrête dans l'église de San Marcello al Corso, bâtie sur l'emplacement du temple d'Isis, cette déesse égyptienne, qui a aussi donné son nom à notre Issy près Paris. C'est ici qu'était la maison da la bonne Lucina, matrone romaine. Par les conseils du pape saint Marcel, elle avait fondé dans Rome vingt-cinq paroisses et légué ses biens à l'église naissante ; l'empereur Maxence, furieux du refus de Marcel de sacrifier aux idoles et de renoncer au titre d'évôque, le condamna à servir parmi les esclaves qui prenaient soin des bêtes féroces destinées aux plaisirs du cirque et au martyre des chrétiens. A la bonne heure! Voilà un pape à sa place ! Du fond de ces étables publiques, le Pontife continuait à gouverner l'Eglise, lorsqu 'arraché à ce supplice par le courage des fidèles, il fut caché par Lucina dans sa propre maison qu'elle convertit alors en une église. Maxence l'apprit aussitôt; il fit transporter les bêtes féroces dans cette église même, et contraignit Marcel à reprendre son emploi ; le saint Pontife obéit, mais il mourut bientôt après l'année 309 l.
Comme Français, je me plais à déchiffrer sur ce mur l'épitaphe d'un Frangipani qui combattit pour Charles IX et la foi Catholique, à la bataille de Jarnac, fut décoré par ce roi de l'ordre de Saint-Michel, et, plus tard, sur la flotte de saint Pie V, se distingua à Lépante contre le Turc, l'ennemi commun ; qui enfin mourut plein de gloire et d'honneurs, après avoir noblement défendu sur terre et sur mer la chose chrétienne, rem christianam, belle
i Ubi loci fœditate, mnltisque OMUmnifl afflictus, obdormivit in Domino. {Brev. rom.)
436 ROME. LETTRES n'UN PÈLERIN.
expression qui rappelle la rein publicam des anciens Romains. Je ne puis résister, pardonnez-le-moi, à copier cette inscription:
MVTIO . FRANGIPANIO QVI . GALLICIS . PRIMVM . IN . BELLIS AC . PR.ESERTTM . IN . JARNACENSI CONFLICTV PRO . CHRISTIANISSIMO . REGE CAROLO IX FORTISSIME . PRAELIATVS AH . EODBM . IN . S . MICIIAELIS . ORDINEM ADSCRIPTVS
REM . CHRIST1ANAM TERRA . MARIQVE . EGREGIE . DEFENDIT
Traversons la place des Saints-Apôtres et gravissons la pente escarpée du Quirinal. Voici à gauche la jolie église de Sainte-Gatherine-dc-Sienne, réunie au vaste couvent des Dominicaines, qui ont cloîtré avec elles une singulière recluse qu'on s'étonne de trouver là : c'est une grande tour tronquée, en briques, qui .s'élève dans leur cour, et qui de ce point élevé se voit de loin dans Rome. C'est la , plus belle tour du moyen-âge que possède Rome en ce genre, et je regrette qu'elle soit ainsi cloîtrée, ce qui m'empêche d'y monter et d'y avoir une magnifique vue de la ville et de la campagne. Le peuple l'appelle Torredi Nerone, et croit que l'empereur debout à son sommet, jouait de la lyre, tandis que, par ses ordres, Rome était livrée aux flammes.
L'iRLANDE A ROME
Redescendons un peu Iapente du Quirinal, laissant à droite le palais Aldobrandini, nouvellement restaure et agrandi. Voici enfin, à gauche, dans la rue Mazzarini, l'église de Sant' Agata. Son Eminence le cardinal Antonelli, secrétaire d'Etat, qui a cette diaconie pour titre cardinalice, a récemment employé des sommes considérables pour la restauration et la décoration de cette église, qui appartient au collège et au séminaire des Irlandais. Elle rappelle le souvenir de trois hommes bien divers de pays, d'époque et de caractères : le Goth Ricimer, le Grec Lascaris, l'Irlandais O'Connell. On l'a surnommée Sainte- Agathe in Suburra, ou dei Gothi, parce que, pendant leur domination à Rome, elle fut livrée par les Goths à leurs prêtres qui étaient Ariens. Saint Grégoire la puriûa et la rendit aux catholiques. Flavius Ricimer, chef des Goths, après avoir pris et saccagé Rome, se fît nommer consul en 459, et disposa de tout l'empire d'Occident jusqu'en 472. Dans une grande bataille où il vainquit les Alains près de Bergame, il fit un vœu qu'il accomplit en embellissant cette église, pro voto svo adornavit, comme l'attestait l'inscription de l'ancienne mosaïque aujourd'hui détruite.
Voyez sur le mur, contre la porte, une lame de marbre qui contient l'épitaphe du fameux Lascaris, faite par luimôme. Elle est en grec ; en voici une élégante traduction par Lucas Olstenius :
LASCARIS EXTERNA JACET HIC TELLVRE SEPVLTVS, HOSPES, NON 1LLI EST TERRA ALIENA GRAVIS. NAM DVLCEM SENSITJ DOLET HOC QVOD PATRIA TELLVS NON TVMVLO GR.ECOS LIPERO VT ANTE TEGAT
ROME. LETTRES ])'UN l'ÈLERLN.
La devise des Lascaris était : Lascarorum felicitati. Des trois étrangers ensevelis ici, Ricimer fit triompha à Rome sa patrie par les armes, Lascaris par les lettres, O'Connell par l'éloquence et la foi.
A droite, beau tombeau récent du cardinal espagnol Marco y Catalan, titulaire de cette église. Mais c'était surtout le monument d'O'Connell que je cherchais. Ne le trouvant pas, j'allai trouver le sacristain à qui je le demandai. Alors, me conduisant en face du chœur, et frappant du pied, il me dit : Eccolo. Le généreux cœur du Libérateur repose ici sous une dalle sans nom , dans toute l'humilité du chrétien. Oui, c'est là qu'est ce grand cœur, légué à Rome par O'Connell et confié ici à la garde de ses pieux compatriotes. Il me semblait l'entendre encore répéter, de dessous cette terre romaine, le cri de toute sa vie : Justice pour l'irlande !
J'aurais voulu qu'on gravât ces mots sur cette dalle, avec l'écusson du Libérateur et sa devise : Salas Hiberniœ oculus O'Connell \
Quinze jours avant la révolution de 1848, le 10 février, nous étions au pied de la chaire de Notre-Dame de Paris pour entendre le P. Lacordaire prononcer l'Oraison funèbre de Daniel O'Gonnel, en présence#du fils môme du Libérateur. Il nous a peint éloquem ment cet homme, qui n'a
i Depuis notre première édition un négociaut italien, fixé depuis plusieurs années en Angleterre, M. Bianconi, a chargé le sculpteur romain Renzoni de composer un monument à Sainte-Agathe à la mémoire d'O'Connell. Sur le bas relief, le Libérateur est représenté à la barre «le la chambre des rommunes réclamant l'émancipation des catholiques. L'épitaphe rappelle que mourant à Gènes, en route pour la Ville-Eteruelle, O'Connell légua son âme à Dieu, son corps à l'Irlande, son cuiur à Rome.
l'irlande a home.
été ni prince, ni capitaine, ni fondateur d'empire, et qui, simple citoyen, a plus gouverné que les rois, plus gagné de batailles que les conquérants, plus fait que tous ceux qui ont reçu d'ordinaire la mission de détruire ou d'édifier, cet homme enfin, dont la longue et agitée carrière n'a pas coûté une goutte de sang, ni même une larme. Le règne d'O'Gonnell commença en 1823; le règne de ce Roi-mendiant, sans armées, sans police, sans tribunaux, sans autres finances que le sou de l'émancipation. « Sa patrie lui a donné le nom de Libérateur, et, à ne prendre ce titre que dans une acception bornée, il serait encore assez beau pour justifier les honneurs inaccoutumés que nous lui rendons, pour nous expliquer d'où vient que Rome, la maîtresse des gloires augustes, lui a ouvert ses basiliques, et pourquoi, tout étranger qu'il fût à notre pays, ces voûtes sacrées et patriotiques de Notre-Dame couvrent, à cette heure, l'admiration qui est demeurée vivante sur son tombeau. Ce serait assez, dis-je, qu'il eût été le libérateur d'un pays opprimé pour justifier tout ce que Rome, la France et le monde pensent de sa mémoire, et font pour l'exalter.
« 0'Connell,dans ses derniers jours, vit une partie des siens se détacher de lui, et une famine horrible moissonner sous ses yeux les enfants d'Erin ; il vit des maux contre lesquels l'éloquence et le génie ne pouvaient rien, et sentit jusqu'au fond toute l'impuissance de la gloire. O'Connell tourna les yeux vers Rome, et faisant un dernier effort sur l'âge et sur le malheur, il partit dans la simplicité et dans la joie du pèlerin. Mais il était trop tard; le souffle lui manqua sur les bords de la Méditerranée, lorsqu'il entrevoyait déjà les coupoles et l'horizon de
Rome. Tout Rome l'attendait et lui préparait des arcs de triomphe. Son cœur seul arriva dans la ville, où Pie IX le reçut. Le Pontife, posant les mains sur le fils d'O'Connell, lui dit ces mots : « Puisque je suis privé du bonheur, si longtemps désiré, d'embrasser le héros delà chrétienté, que j'aie du moins la consolation d'embrasser son fils ! » Ne cherchons pas ailleurs, Messieurs, le tombeau d'O'- Connell ; il n'est point en Irlande, si digne qu'elle fût de le posséder éternellement : le tombeau d'O'Connell est dans les bras et dans l'âme de Pie IX. »
Rome et Pie IX ont trouvé, pour parler aussi d'O'Connell, un orateur égal au P. Lacordaire : c'est le P. Ventura qui termina ainsi son discours : « Il n'avait pas été accordé à O'Connell de venir en personne à Rome, mais du moins il y vint en esprit, et il y mourut d'affection. Ses dernières dispositions furent : Mon corps à l'Irlande,
mon cœur a Rome, mon âme à Dieu L'Irlande, c'est
la Patrie, c'est la Liberté ; Rome, c'est l'Eglise, c'est la Religion; Dieu, c'est le lien qui unit ensemble la patrie et l'Eglise, la Religion et la Liberté. Daniel O'Connell, en léguant son corps à la Patrie, son cœur à l'Eglise, son âme à Dieu, a donc démontré que, dans ce grand génie, l'amour de la Patrie et de la Liberté était uni à l'amour de la Religion, mais par Dieu, en Dieu, avec Dieu. »
L'Irlande n'a pas été ingrate envers Pie IX. A son premier appel, elle lui a envoyé ses généreux enfants pour le défendre au prix de leur sang. Le bataillon de Saint- Patrice, dont l'uniforme vert rappelait le long martyre de la verte Erin, s'est distingué au siège de Spolete, et a défendu cette forteresse jusqu'à la dernière extrémité. Son brave commandant, le major O'Reilly, de retour
en Irlande, a été reçu avec acclamation et nommé peu après membre du Parlement. Les Irlandais se sont battus aussi àAncône et à Castelfîdardo, et le général de La Moricière a rendu témoignage à leur vaillance. J'ai raconté ailleurs le touchant épisode du jeune Charles Furey l. Quelques débris du bataillon de Saint-Patrice entouraient à Rome l'archevêque de Dublin, en 1862, quand Pie IX le chargea de bénir la première pierre des casernes du camp prétorien.
Après la glorieuse défaite de Castelfîdardo, un des au- ' môniers de ce bataillon a raconté l'audience qu'il eut de Pie IX, qui bénit en sa personne ses enfants d'Irlande a. Sa Sainteté lui exprima combien elle était sensible au dévoûmentdes fils d'Erin, et elle ajouta d'une voix pleine de tendresse : « Oh ! soyez assuré que je ne les oublie ja- « mais. Pour moi, continua le saint Pape d'un ton grave « et solennel, depuis quatorze ans que je me trouve ici, «j'ai vraiment fort peu connu la paix.» Puis, fixant les yeux sur son crucifix, il ajouta : « Mais je suis le Vicaire « de Celui qui n'eut que des épines pour reposer sa tête. « Comment pourrais-je donc m'attendre à avoir des roses « pour oreiller ?....
1 Lorette et Castelfîdardo. Lettres d'un pèlerin.
* En 1860, le jour de la siint Patrice, Pie IX disait aux élèves du collège irlandais: < Vous plaignez mes souffrances; mais dans la vie de votre bien heureux Patrice, je vois qu'il a été trois fois esclave, et que trois fois la main de Dieu l'a délivré de l'esclavigc. L'Eglise, de son côttf n'a pas été seulement trois fois, mais mille fois captive et persécutée, mais au milieu de tous ces tourmonts elle était libre, parce qu'elle était entre les mains de Dieu, qui n'a jamais manqué de changer en triomphe chacune de ses humiliations.