LETTRE XLII
SAINT CHARLEMAGNE
Comment Cliarlcmagnc fut canonisé. — Ses quatre voyages à Home. — Son amitié avec le pape Adrien IeT. — Son élégie sur la mort oV ce pontife est gravée au portique de Saint-Pierre. — Couronnement de Chartemagne. — 11 n'était pas empereur des Français mais chef du Saint- Empire romain. — Statues de Charlemagne, de Constantin et de Napoléon. — Le rôle carlovingien de la France en 1819. — - Les deux politiques. — Vive le Christ qui aime les Franks ! — Prière de l'Eglise poor la France.
L'Eglise romaine revient encore aujourd'hui, 28 janvier, sur la douce mémoire d'Agnès, en souvenir de son apparition à ses parents, six jours après son martyre. Cette fête s'appelle ici : Sainte-Agnès pour la seconde fois, Sanctœ Agnctis secundo. On aime à unir en ce jour la palme gracieuse de la vierge romaine à la forte couronne du bienheureux empereur des Franks. En France, nous ne fêtons plus la Saint-Charlemagne qu'au collège l. Beaucoup d'églises, moins oublieuses, surtout en Allemagne, célèbrent encore aujourd'hui la mémoire imposante du grand Charles. Sa chère église d'Aix-la- Chapelle garde son corps et l'expose à la vénération des
1 II fut le fondateur de l'Université de Paris qui, en 1661, l'a choisi pour son patron. Avant la réforme, le nom du bienheureux Charlemague se trouvait dans le calendrier d'un grand nombre de nos églises de France ; les bréviaires de Reims et de Rouen sont les seuls qui l'aient conservé jusqu'aujourd'hui.
SAINT CHAHLEMAGNE.
peuples. « Le respect des nations, dit Dom Guéranger, était déjà préparé en faveur de la sainteté de Charlcmagne, lorsque Frédéric Barberousse lit rendre le décret de sa canonisation par l'anti-pape Pascal III en 1165; c'est pourquoi le Siège Apostolique, sans vouloir approuver une procédure irrégulière, ni la recommencer dans les formes, puisqu'on ne le lui a jamais demandé, a cru devoir respecter ce culte dans tous les lieux où il fut établi. De leur côté, les Eglises qui honorent, depuis près de sept siècles, la mémoire du pieux empereur, se contentent, par respect pour le martyrologe romain, où son nom ne se lit pas, de le fêter sous le titre de Bienheureux. »
On lit dans les bréviaires d'Allemagne que sa fête est célébrée, du consentement de l'Eglise, Ecclesiœ consentit, comme celle du principal propagateur de la foi dans le Nord. Ce fut là son but en conquérant les Saxons idolâtres. Au Midi, il entra en Espagne pour affranchir les chrétiens opprimés par les Arabes et les Sarrazins, que son aïeul Charles Martel avait rejetés au-delà des Pyrénées.
« Vaillant, savant, modéré, disait Bossuet, guerrier sans ambition et exemplaire dans sa vie, je le veux bien dire en passant, malgré les reproches des siècles ignorants, ses conquêtes prodigieuses furent la dilatation du règne de Dieu, et il se montra très-chrétien dans toutes ses œuvres. »
Charlemagne, suivant l'exemple de son père, vint quatre fois à Rome, toujours appelé par l'intérêt de l'Eglise. Lorsqu'il y arriva pour la première fois, le samedi-saint 2 avril 774, sous le pontificat d'Adrien Ier, le
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sénat et le clergé allèrent au-devant de lui jusqu'à Ponte- Molle : le peuple agitait des palmes et poussait des acclamations. A la vue de la croix et des bannières, Charles descendit de cheval. Avant d'entrer dans Rome-la-Sainte, il en baisa les portes, puis il marcha a pied avec ses leudes vers la basilique Vaticane, en monta à genoux l'escalier, en baisa tous les degrés, et entra dans l'église en tenant le Pape par la main. L'annaliste de Metz nous le peint usant la pierre de la Confession sous ses grands bahers. Vainqueur des Lombards, Charles dépose sur la tombe du Pôcheur l'acte de donation des provinces dont il faisait hommage à saint Pierre, ajoutant à la donation de Pépin la Vénétie, l'istrie, Spolète, Bénévent, Mantoue, Reggio et l'île de Corse. Le jour même, il assista au baptême des catéchumènes dans le Baptistère de Constantin au Latran, et pendant les fôtes de Pâques , Adrien célébra la messe en sa présence à Saint-Pierre, à Saint-Paul et à Sainte- Marie-Majeure. Charlcmagne et sa cour habitèrent près de Saint-Pierre, dit l'annaliste, ce qui ferait croire que déjà le palais du Vatican était considérable. Le roi des Franks donna à Saint-Paul un autel d'argent et une belle Bible enluminée qu'on voit aujourd'hui dans la bibliothèque des pères Bénédictins à Saint-Calixte. Il voulut marquer sa présence à Rome par la fondation d'une église ; il la consacra à Saint-Michel et à Saint-Magne ; ce dernier nom rappelle le nom de Charlemagnc Le grand
» Carlo magno crosse in Borgo de* Sassoni una chiesa, dedicandola a S. Michèle ed a S. Magno vescovo c martire, il di cui corpo qui in gran parte conservasi. (Melchiorri.)
Mabillon dit que cette église fut fondée pour servir à la sépulture des Francks qui avaient été tués dans la guerre pour l'église romaine, in belln pro ecclesia romana.
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Charles n'avait alors que vingt-sept ans. Il retourna à Rome, le !5 avril 781, vainqueur des Saxons et déjà maître d'une grande partie du continent. Le géant carlovingien revint encore en 786 dans la Ville-Eternelle, afin de défendre l'Eglise contre le duc de Bénévent, et s'il n'y alla point en 795, après sa victoire sur les Huns, au moins envoya- 1- il une portion considérable des dépouilles de l'ennemi à Saint-Pierre.
Le pape Adrien s'était lié d'une étroite amitié avec Charlemagnc; il lui adressa une lettre célèbre, dans laquelle, à propos des persécutions des iconoclastes, il lui cite les anciennes peintures et mosaïques des églises et catacombes de Rome, comme les pages d'un vieux livre constatant d'autant mieux la tradition, que les plus ignorants peuvent lire une semblable écriture. « Cette leçon de théologie sur la question agitée, dit Mgr. Gerbet, dut faire une grande impression sur l'esprit de Charlemagnc. Le Pontife conduisait son royal élève à l'école d'une manière digne de tous les deux : cette école, c'était Rome »
Charlemagnc y puisa le goût des lettres et des arts * ;
t Mgr. Gerbet cite en entier ce fragment d'une chronique monumentale de Rome, rédigée par un Pape à l'usage d'un empereur. Ce passage est aussi très-intéressant par rapport à l'histoire de l'art; il a servi à déterminer la date d'un certain nombre de ces tableaux.
* Il transporta en Allemagne et en France l'architecture romano-byzantine, que les Allemands nomment encore le style carlovingicn. Il fit peindre dans son oratoire d'Aix-la-Chapelle des sujets sacrés, et se servit de ce livre en images pour faciliter ou coulirmer l'œuvre de ses missionnaires parmi les Saxons idolâtres. Pendant son séjour à Rome, une querelle s'éleva entre les chantres français et les chantres romains sur la beauté de leurs chants. L'empereur condamna les Français en leur disant : « Quel est le plus pur de la source ou des ruisseaux ? Remontez à saint Grégoire qui est la source, car il est évident que vous avez corrom-
il y rencontra l'Anglo-Saxon Alcuin, qui venait demander le pailiura pour l'archevêque d'York ; il le fit son conseiller, son précepteur et celui de sa famille, enfin le grand-maître de l'enseignement dans le vaste empire qu'il constituait. On n'a pas assez remarqué le génie littéraire de Charlemagne : ses Gapitulaires sont admirables 1 ; ses livres Carollins traitent de théologie et d'astronomie. 11 savait le grec et le latin ; il écrivit les Evangiles de sa main et les conféra avec les exemplaires grecs et syriaques ; sa lecture favorite était la Cité de Dieu. On lui attribue une grammaire tudesque, et on dit qu'il avait fait un recueil des poésies héroïques de la vieille Germanie. Mais Charlemagne était poète aussi lui-même dans la langue romaine, la langue universelle de l'Eglise. On lui attribue l'hymne sublime Vent Creator Spiritus, comme au roi Robert le VeniSancte Spiritus. Bien des voyageurs
pu le chant ecclésiastique. » Alors il demanda au Pape des chantres, qu'il mit à la tête des deux écoles de chant qu'il fonda à Metz et à Soissons. La liturgie romaine fut introduite en France par Pépin et Charlemagne.
» C'est à la fois un recueil de lois civiles et de lois ecclésiastiques ; c'est un catéchisme qui s'occupe en même temps de l'àme et du corps de l'homme. « Nous défendons, dit Charles dans un capitulaire, sous peine de sacrilège, l'envahissement des biens des églises, les injustices de tout genre, les adultères, les fornications, les incestes, les unions illicites, les homicides injustes, etc., par lesquels nous savons que périssent, non-seulement les royaumes et les rois, mais les particuliers. » — « Tout fut uni parla force de son génie, dit Montesquieu. L'empire se mainUnt par la grandeur de son chef. Le prince était grand, l'homme l'était davantage. 11 fit d'admirables règlements; il fit plus, il les fit eiécuter. »
M. Migne a réuni en deux volumes de sa Patrologie un recueil intitulé : Opéra Caroli magni.
Tous les édits de Charlemagne commencent ainsi : N. S. J.-C. régnant à jamais, moi, Charles, par la grâce et miséricorde de Dieu, roi des Frartks défenseur dévoué et humble auxiliaire de la sainte Eglise de Dieu.
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ignorent que Rome a gravé des vers du poète impérial au fronton de Saint-Pierre. Voici à quelle occasion ces vers furent composés.
Quand Charles fît son quatrième voyage à Rome, en 800, il ne retrouva plus sur le trône de saint Pierre son ami, le pape Adrien : ce fut pour lui une grande douleur, dont il a laissé un touchant témoignage.
A côté de la grande porte de la basilique Vaticane, voyez-vous ce vieux marbre noir, placé là comme une affiche adressée à tous les siècles, selon le mot de Mgr. Gerbet? Il contient une élégie de Charlemagne sur la mort du pape Adrien.
« Cette pieuse et tendre poésie du redoutable chef des Franks, incrustée parmi les marbres d'un vestibule par lequel passent tous les peuples, y a pris possession d'une publicité immortelle, dont n'ont pas joui les monuments de ses victoires. Les douces paroles suivantes méritaient bien cette consécration :
« J'ai écrit ces vers, moi Charles, en pleurant après mon père : oui, mon père, mon doux amour, ces vers sont mes gémissements sur ta perte.
«Toi, souviens-toi toujours de moi, comme mon âme te suit toujours : réside avec le Christ, dans le bienheureux royaume des cieux.
« Le clergé et le peuple t'ont chéri d'une grande affection : bon Pasteur, tu n'étais pour tous qu'un seul amour.
« Illustre ami, je môle ensemble nos noms et nos titres : Adrien, Charles ; moi Roi, et toi Père.
« Qui que vous soyez, qui lisez ces vers, priez Dieu avec un cœur pieux, afin qu'il ait pitié de nous deux ! »
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Post patrem lacrymans Carolus harc carmina scripsi :
Tu milii dulcis amor, te modo plango, Pater; Tu memor esto mei : sequitur te mens mea semper,
Cum Christo teneas régna beata poli :
Te clerus, populus magno dilexit amore,
Omnibus unus amor, optime prasul, eras.
Nomina jungo simul litulis, clarissime, nostra :
Hadrianus Carolus, rex ego tuque pater, Quisquis legas versus, devoto pectore supplex,
Amborum mitis, die, miserere Deus.
Le successeur d'Adrien, Léon III, avait à peine ceint la tiare, que deux officiers de son palais complotèrent sa mort : il fut criblé de coups de poignard, et laissé mourant dans les rues. A la nouvelle de cet attentat, les Franks du duché de Spolète marchent sur la Ville ; leur chef, "Winigis, trouve à Saint-Pierre le blessé apostolique, le fait transporter à Spolète, et, sur sa demande, lui donne une escorte jusqu'à Paderborn, où se trouvait le roi. Charlemagne avait fait ranger son armée sur deux rangs pour le recevoir : le saint vieillard mutilé passe au milieu , et entend les exclamations d'horreur et de pitié. Les Franks le ramènent en triomphe à Rome, où Charles arrive lui-môme le 24 novembre 800.
Deux jours après, lorsqu'il assistait à Saint-Pierre à la messe de Noël, le Pape lui posa sur la tête la couronne impériale1, et Charles fut salué à trois reprises, parle sénat et le peuple romain, de ces paroles : — A Charles très-pieux, — Auguste, couronné par Dieu ; — au grand et pacifique empereur des Romains, longue vie et vie-
» Noël est pour la France l'anniver?nire du baptême de Clovis et da couronnement de Charlemagne.
SAINT CHARLEMAGNE
toire V Léon III donna h Charlemagne l'épée de saint Pierre, nommée la Joyeuse et qui était portée au sacre de nos rois.
Voici, suivant Baronius, la formule du serment que prêta le nouvel empereur : « Au nom du Christ, moi Charles, je m'engage devant Dieu et son apôtre Pierre, à protéger et à défendre cette sainte Eglise romaine, moyennant l'aide d'en haut, autant que je le saurai et que je le pourrai. »
Le diadème souillé des Césars, purifié par la main du Souverain-Pontife, couronnait le chef frank, et le Saint- Empire romain était fondé.
Ce sacre, dit Sismondi, fut le lien qui joignit ensemble les Barbares et les Romains, les vainqueurs et les vaincus. En associant plus tard à l'empire son fils, Louis le Débonnaire, Charlemagne lui disait : Le premier d'entre les Franks, j'ai obtenu le nom de César, et transporté à la race franque l'empire de la race de Romulus. Mais il faut remarquer que Charlemagne n'était pas empereur
1 L'Eglise conserve la mémoire des vingt-huit empereurs sacrés par les pontifes romains : pour l'empire d'Orient, un : Justin Ier; — pour l'Italie, deux : Guy et Béranger; — pour la France, neuf: Charlemagne, Louis le Débonnaire, Lothair* Ier , Louis II, Charles le Chauve, Charles le Gros, Louis de Bourgogne, Pierre de Courtenay, Napoléon !«■ ; — pour l'Allemagne, dix-huit appartenant aux maisons de Bavière, de Saxe, do Franconie, de Souabe, de Ilapsbourg et d'Autriche : Arnould, Othon I«\ Othon II, Othon M, Saint Henri, Conrad le Saliquc, Henri le Noir, Henri V, Lothaire III, Frédéric I", Henri VI, Othon IV, Frédéric H, Henri VII, Charles IV, Sigismond, Frédéric III, Charles-Quint.
Une sorte de droit public assignait Rome pour théâtre à ces imposantes cérémonies. Il n'y eut d'exceptions à cette règle qu'en quatre occasions seulement : en 545, à Constanlinople, pour Justin Ier; en 81C, à Reims, pour Louis le Débonuaire ; en 1530, à Bologne, pour Charles-Quini; et en 1804, à Paris, pour Napoléon I*«\