‹ RomeChapitre 120 sur 133 · A M A MO E NON FALL1RE FA DEL RENE E LASSA DIRE · texte numérisé non relu

A M A MO E NON FALL1RE FA DEL RENE E LASSA DIRE

Vous voyez un peu plus loin le joli palais ÎSpada (épée), élevé par le cardinal Gapo di Ferro (tète de fer). Voilà des noms bien belliqueux pour un porporato. La façade du palais est ornée de bas-reliefs guerriers et des bustes des douze Césars. Entrons-y ; le suisse n'a garde de s'y opposer. Voyons à travers une grille dans la cour un portique en colonnade, peint à fresque sur le mur, merveille d'optique et de perspective du Borromini ; montons ce doux et facile escalier ; entrons dans la grande salle. Voici à gauche le haut baldaquin ronge armorié qui se trouve dans tous les palais de Rome; en face, entourée d'une balustrade, il faut admirer cette statue antique, colossale, herculéenne, en marbre blanc, dorée par le soleil et le temps. Elle représente un héros romain, nu, la main droite étendue comme pour enserrer le monde ; la gauche tenant le globe, et une petite Victoire ailée. Dans l'année 1553, en creusant le sol dans la rue des Leiitari, près d'ici, on trouva, couché par terre, cette statue. Gomme la tôte et les jambes reposaient sur deux propriétés différentes, chacun des deux propriétaires la réclamait : l'un se fondait sur ce que la tête est la plus noble partie du corps ; l'autre représentait que les trois quarts de la statue reposaient sur son terrain. L'affaire fut portée devant un tribunal. Le juge romain, dans son embarras, se ressouvenant du jugement de Salomon, ordonna que la statue serait sciée par le milieu, et que chacun en aurait une portion. Le Pape Jules III, informé à temps, acheta la statue 500 écus, que les plaideurs se

CÉSAfi ET ROSSI

partagèrent, et en fit cadeau au cardinal Capo di Ferro. Cette statue intéresse- par son attitude héroïque et les souvenirs qu'elle rappelle : c'est la statue de Pompée. César l'avait relevée et replacée dans la caria Pompeia qui était près d'ici. Ce fut là que le 15 mars 1 709 de Rome, 43 ans avant Jésus-Christ, Cassius et Brutus frappèrent de 2o coups de poignard le dictateur qui, se voilant la tète de son manteau, et ramenant sa toge sur ses jambes pour mourir avec décence, alla tomber sans vie devant cette statue de son ancien compétiteur.

Louis Veuillot a remarqué qu'au Capitoie le buste de Brutus l'assassin est le portrait d'un conspirateur fameux de ce temps-ci. Le conspirateur s'arrange pour compléter la ressemblance : il se tond et se rase à la Brutus. C'est presque le môme homme. Face pâle, crâne étroit. Quant à César, dont Napoléon III écrit l'histoire, allez voir au musée du Vatican cette tète voilée, ce buste costumé en grand prêtre païen : c'est César. « Il y a, dit M. Ampère comme une ironie dans le contraste de ce costume sacerdotal et de ce visage flétri, ridé, qui semble celui d'une Messaline vieillie dans le vice. » César, souverain-pontife, voilà l'idéal qu'on voudrait faire régner de nouveau à Rome *.

1 César avait été prévenu que le» Ides de Mars lui seraient fatales. Lo souvenir s'en garde encore à Rome dans ce curieux proverbe :

Nèdi Venere, nêdiMarU Non si sposa, nèsi parte,

« 11 ne faut ni se marier, ni se mettre en route le jour de Vénus (vendredi) ni le jour de Mars (mercredi). »

* On connaît le veni, vidi, vici de César. Sobieski écrivait, après une victoire : Veni, vidi, Deus vicit. Contraste de l'orgueil païen et de l'humilité chrétienne. Dans la cathédrale de Lucques on voit le tombeau

ROME. LETTRES d'UK PÈLERIN.

J'ai peu (le sympathie pour ce héros qui, si il eut tous les talents eut aussi tous les vices ; héros galant et coquet qui était si désolé d'être chauve, qu'il estimait moins la couronne de lauriers comme un diadème que comme une perruque.

Rome permit tout à César; elle le laissa s'élever des autels et se faire appeler Jupiter-Julius 1 ; elle voulait bien qu'il se fît dieu, mais elle ne voulut pas qu'il se fît roi. Dès qu'il en manifesta l'intention, le stoïcien Brutus invoqua le génie de la Rome républicaine; la loi romaine permettait de tuer quiconque voulait se faire roi s. César eut des avertissements nombreux et des pressentiments funèbres, comme Henri IV. Tous deux assassinés à la fin des guerres civiles, César et le Béarnais ont laissé comme un héritage à la patrie les règnes paisibles et glorieux d'Auguste et de Louis XIV.

Pompée, vaincu par César, est assassiné par les barbares ; César, frappé par les siens, vient tomber aux pieds de la statue de Pompée. Cette statue est le témoin encore subsistant de la mort de César; on montre, comme étant une goutte du sang du dictateur, une tache qui se trouve

d'un grand capitaine du moyen-âge, Castracane, avec cette inscription: Viciy peccavi, dolui.

* II descendait de la gens Julia, qui se vantait d'avoir Vénus pour grand'mère et Enée pour aïeul. Les descendants de cette famille prirent le surnom de César, depuis que César lui-même avait été extrait avec le fer (cœsus, d'où le nom d'opération césarienne). Les ducs Césariui de Rome prétendent descendre de César.

* Du reste, Brutus le stoïcien n'était pas tout à fait comme nous le concevons au collège ; il aurait été digne de vivre de notre temps. Ce grand républicain était un peu publicain et usurier; il aimait à faire valoir son argent, et prenait modestement quarante-huit pour cent. — Jiï foi aussi, Brutus I

CÉSAR El ROSSl.

sur le marbre, près du genou droit. Quelle histoire, ou plutôt quel roman que l'existence de cette statue à travers les siècles 1 Après avoir vu tomber César, elle fut ensevelie dans les ruines de Rome ; elle faillit £tre partagée en deux par un Salomon du seizième siècle ; elle fut rachetée par un Pape pour orner le palais d'un cardinal. Son rôle historique n'est pas fini. En 4798, à l'époque où les Français parodiaient à Rome la république antique, des officiers de notre armée, enthousiasmés par leurs souvenirs de collège, transportèrent l'image de Pompée au Colysée, et représentèrent devant elle la Mort de César, tragédie de Voltaire. Le dictateur tomba une seconde fois devant la statue, qui joua vaillamment son rôle dans la pièce, quand Brutus s'adresse à elle :

Nous le jurons par vous, héros, dont les images A ce pressant devoir excitent nos courages ; Nous promettons, Pompée, à tes sacrés genoux, De faire tout pour Rome, et jamais rien pour nous.

Plus loin, Voltaire fait dire à Gassius :

Un vrai républicain n'a pour père et pour fils Que la vertu, les dieux, les lois et son pays.

Cela devait fortement nous plaire et nous flatter en 1798 \

i Voltaire accumule les horreurs; il fait Brutug fils de César, et parri- . cide en même temps que tyrannicide ; ce qu'il y a de meilleur dans sa tragédie ce sont les imitations shakspeariennes ; le vieux Will, malgré ses grossièretés, est sublime dans son Julius Cœsar. Comme il a dignement peint celte noble Porcia, qui pénètre au prix de son sang le secret de la conspiration de son époux ! Shakspeare fait un jeu de mots bizarre *ur le nom de Rome qui, ea anglais, se prononce à peu près comme

« En 1849, pendant le siège de Korae, raconte M. Ampère dans son Histoire romaine à Rome, les boulets de la France républicaine — qui ne Pétait guère, il est vrai — pénétrèrent jusque dans la salle du palais de Spada, où se conserve l'image de Pompée, et respectèrent, comme ils le devaient, l'adversaire de César. »

Ville étrange que cette vieille Rome, terre de meurtres et de révolutions, où, à chaque pas que l'on fait, se dresse un fantôme du passé et presque toujours un fantôme sanglant 1 î Tout près de la Curie de Pompée, où César fut poignardé, s'élève le palais de la Chancellerie, qui de nos jours a vu aussi un célèbre assassinat politique ; et, chose bizarre, ce palais a été bâti des marbres de l'arc de Gordien et des colonnes du portique de Pompée. Elevé par le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, c'est un des plus grands et des plus beaux palais de Rome moderne, qui en a tant ; c'est une des gloires du Bramante, par son style simple et grandiose et ses majestueuses proportions. Pénétrons danslV/vo de cette cour magnifique, encadrée

room qui veut dire place. « Eh ! quoi ! s'écrie Brutus, il n'y a donc de Rome (ou do place) que pour César ? »

Now is it Rome, indce4, and room enough When there is in it bat one only man.

Brutus a tué César et assassiné Louis XVI. Beaucoup de régicides, grâce à notre éducation classique, ont invoque Brutus pour se justifier de voter la mort du roi. Saint Just a dit à la tribune : < On s'étonne qu'au XVIIIe siècle on ait été moins avancé que du temps de César. Le tyrau » fut immolé en plein Sénat, sans autres formalités que vingt-deux coups de poignard. Hâtez-vous de juger Capet, car il u'est pas un citoyen qui u'aitsur lui le droit qu'avait Bruhis sur César.

1 II y a lougtemps que Ciccron a dit (De finib. bon. et mal.) : « Taota

vis admonitionis inest in locis ! Et id quidem in hac urbe inûnitam:

quacumque enim ingredimur, inaliquam historiam vestigium ponimus. >

<:ÉSAR ET ROSSI

par un double portique formé de quarante-quatre colonnes de granit égyptien. A gauche, en entrant sous la voûte se dresse le grand escalier qui nous rappelle un douloureux souvenir. En me montrant les premières marches, le suisse me dit solennellement : Ècco lo scalone, ô sif/îiore, qui è caduto il conte Pellegrino Rossi, ministro délia Santità di nostro S ignore Papa Pio Nono. Nos soldats occupent aujourd'hui ce palais. Que n'y sont-ils arrivés assez tôt pour empAcher cet exécrable forfait !

Le suisse voulait me montrer au premier étage les hauts faits de Paul III, peints par Vasari; mais je le priai de me laisser seul, ce qu'il fit sans difficulté, après avoir reçu sa bonne main. Des soldats français montaient l'escalier en portant leur soupe aussi solennellement qu'on portait à Versailles le potage du roi, auquel on présentait les armes; je les laissai passer; puis je contemplai ces marches maudites qui n'ont pas gardé des traces du sang delà victime; celui de Rizzio est conservé à Holyrood, et celui du duc de Guise au château de Blois, mais j'avoue que j'ai plus de respect pour le sang de Rossi que pour le sang d'un musicien servile ou celui d'un prince cpii voulait détrôner son roi. Je m'agenouillai sur une de ces marches, et avec mon couteau j'y gravai ces vers :

Là bas César lomba devant Pompée ; ici Sous un lâche poignard a succombé Rossi ; Corneille a peint d'un trait cette dernière lutte : Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute

* Corneille francisait les noms romains; il dit Brute, Crasse, le ro Tulle. Pour Brutus, cette francisation est heureuse : elle rappelle que le premier Brutus contrefit l'insensé et reçut pour cela le surnom de Brutus.

ROME. LETTRES l»'lTN PÈLERIN.

Oui, grâce au Christianisme, il n'y a plus de Brutus, il ne peut plus y avoir que des assassins. La morale antique consacrait le meurtre politique; la morale chrétienne le réprouve, et nous a appris que tout assassinat est un crime. Brutus est excusable ; il ne connaissait que la loi romaine, qui approuvait son action : pour des chrétiens, elle n'est et ne sera jamais qu'un assassinat. S'il est un meurtre qui semble pardonnable dans l'histoire, c'est celui qu'accomplit Charlotte Corday. Eh bien ! elle était philosophe et imbue des idées antiques; elle n'était plus chrétienne quand elle tua même Marat ; et lorsqu'un poète-historien lui donna le nom d'ange de l'assassinat, il accoupla deux mots qui hurlaient de se trouver ensemble.

Malheureusement notre éducation païenne nous a fait admirer au collège cette vertu romaine, fort belle pour les anciens, fort immorale pour des chrétiens. Ces souvenirs antiques, mal interprétés, remplissent les jeunes tôtes d'idées fausses, qui n'en sont que plus funestes quand on essaie plus tard de les mettre à exécution. L'Italie est naturellement plus imbue que les autres nations des souvenirs de son antique histoire, et l'assassinat politique est admiré et pratiqué par les Italianissimes. Ils ont partout le portrait d'Orsini, l'assassin de Napoléon III , et le premier acte de Garibaldi , entrant à Naples, a été de donner une pension à Agésilas Milano, l'assassin du roi Ferdinand II.

Après son crime, le misérable assassin de Rossi fut

qui signifiait en effet fou, brute. Brutus est devenu l'italien Bruttoqnï veut dire laid. La laideur en effet semble le partage des républicains modernes au physique comme au moral.

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