CÉSAR ET R0SS
porto en triomphe dans les bras des légionnaires de Grandoni, devant le palais Malta, au Corso, sous le balcon de la comtesse Rossi, et la malheureuse veuve entendit ces cris de cannibales : >Benedetta quella mono che il Rossi pugnalô, viva il piccolo Druto, viva Bruto seconda, vivailterzo Bruto! vive Brutus III î
Et le lendemain on jouait au théâtre Vallc le Brutus d'Alfieri. Et cependant, loin d'asservir la liberté des Romains, Rossi cherchait à la servir et à conserver à Rome son rang de capitale du monde chrétien. Quelle étrange destinée que celle de Rossi !
Né à Carrare en 1787, Pellegrino Rossi a justifié jusqu'à la fin ce prénom de Pellegrino (pèlerin) ; tout jeune il fut forcé de s'exiler d'Italie comme Carbonaro. Genève, qui l'avait reçu comme un hôte, l'adopta bientôt comme un citoyen, lui confia une chaire de droit romain, et, pour la première fois après trois cents ans, un catholique fut admis dans l'Académie genevoise. Député à la diète helvétique, Rossi fut chargé de réviser le pacte fédéral. Mais la France l'attirait et l'enleva à la Suisse.
Vous vous rappelez quelles scènes de désordre eurent lieu à l'Ecole de Droit de Paris quand il fut chargé, lui étranger, d'enseigner le droit constitutionnel à la jeunesse française. C'est entouré de la force armée qu'il s'installa dans sa chaire, toujours calme, confiant et dédaigneux, tel qu'il se montra plus tard devant ses assassins. Il semble qu'il lui fallut toujours lutter, môme pour le plus paisible emploi. Il promena un regard pénétrant et assuré sur son auditoire tumultueux, qui finit par l'applaudir aussitôt qu'il consentit à l'entendre...
J'ai été au collège avec un des fils de Rossi, et je l'ai eu
lui-même pour président quand j'ai passé ma thèse à l'Ecole de Droit. J'ai encore devant les yeux sa noble et bellé figure si grave et si hautaine, son profil romain, presque napoléonien , dont les traits fins et réguliers étaient impassibles comme ceux d'une médaille antique. Je ne me doutais guère alors, ni lui non plus, que la toge pacifique du doyen de l'Ecole de Droit serait un jour ensanglantée comme celle de César.
Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, pair de France, le comte Rossi apparut tout à coup à Rome, après vingt-huit ans d'absence, non plus exilé, non pas gracié, mais en qualité d'ambassadeur du roi des Français auprès de Grégoire XVI. Sa personne y déplut d'abord autant que sa mission ; il venait demander au Saint-Siège la dissolution des établissements des Jésuites, réclamée par le gouvernement de Louis-Philippe. C'était là une triste mission ; elle échoua devant la fermeté du vieux Grégoire. Rossi changea plus tard ses idées politiques et religieuses.
Quand on change d'opinions par conviction, il y a honneur à renier ses erreurs passées ; on aurait tort de douter des conversions sincères, mais c'est souvent un secret entre l'homme et Dieu. Je ne me môle pas ici de juger Rossi. Je ne le prends qu'à la dernière phase de sa carrière, et je dis que, quelle que soit la façon dont on considère sa vie, ses derniers jours furent irréprochables, sa fin fut héroïque, et il faut répéter avec le poète :
Peu à peu Rossi, par son habileté consommée, avait
Un bel morir tutta la vita onora.
CES A H ET ItOSSl.
pris un grand ascendant à Rome; au conclave de 1846, il usa de toute l'influence d'un ambassadeur de France pour favoriser l'élection de Pie IX. « L'amnistie fut le magnifique exorde de son pontificat, » écrivait-il du nouveau Pape, qui accueillit avec empressement sa personne et ses conseils.
Rossi fut privé de son ambassade par la révolution du 24 février 1848 *, qu'il ne voulut pas reconnaître. Il se fixa à Rome, et redevint tout Italien.
Quand Pie IX l'appela au ministère, Rossi hésita longtemps ; un religieux français, le P. Vaures, son ami, l'y décida comme à un devoir de conscience. « Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit Rossi, et, prenant la main du P. Vaures, il ajouta le mot de l'Evangile : In verbo tuo laxaho rete*. Rossi n'avait jamais cessé d'être catholique, mais il le devint plus complètement encore, et il se dévoua tout entier au Saint-Siège.
C'est avec une perspicacité cruellement justifiée de nos jours, que Rossi signalait dès lors l'urgence de défendre V intégrité du territoire pontifical contre les menées des unitaires; les dernières paroles de celui qui devait verser le premier son sang pour la Papauté , ont été un cri d'alarme contre l'ambition piémontaisc.
En deux mois il commença de grandes choses ; il ob-
i Le 24 février, anniversaire du jour où Tarquin quitta Rome, les anciens Romains célébraient une fête appelée la fuite du roi; mais Louis- Philippe n'était pas un Tarquin, pas plus que Charles X, pas plus que le Pape, le grand duc de Toscane et la duchesse de Parme, quoiqu'en dise M. Ampère, qui appelle ces trois derniers souverains si paternels les Tarquins d'Italie. (Hist. romaine, t. 2, 278.)
* Sur votre parole je lancerai les filets. C'est le mot de saint Pierre à Notre-Seigneur, lors de la pèche miraculeuse. (S. Luc, v. 5.)