‹ RomeChapitre 123 sur 133 · CÉSAR ET ROSS · texte numérisé non relu

CÉSAR ET ROSS

pondre dans la Gazette de Rome : « // y a des louanges qui offensent et des insultes qui honorent. »

Les sociétés secrètes redoutaient son éloquence et son influence sur les députés; elles résolurent de ne pas le laisser parler à l'ouverture de la Chambre. Le 16 novembre 1848, Rossi, averti quatre l'ois, n'en voulut pas moins accomplir son devoir et se rendre à l'assemblée. En route, son cocher, Joseph Decque, ayant entendu des coups de sifflets et vu courir des hommes aux sinistres visages, arrêta ses chevaux, mais son maîtrelui fit signe de continuer, et il dit à Righetti ces paroles immortellement vraies : m Je défends la cause du Pape, et la cause du Pape est la cause de Dieu : je dois et je veux aller. Allons î . . . »

Quand la voiture s'arrêta devant la place du palais de la Chancellerie, une voix cria d'un ton de commandement : Zitto, zitto. Il se fit alors, raconte un témoin oculaire, un rnortale silenzio. A la vue du ministre descendant de voiture, commença un concert de cris, de huées, de sifflets, qui, dans un crescendo épouvantable, éclata enfin par ces hurlements de mort : Ammazzalo, abbasso Rossi, morte a Rossi! Le bruit en vint jusqu'à la salle de l'assemblée ; quelques gardes civiques en sortirent, et du haut de la loggia firent écho aux cris des assassins groupés sous le péristyle. Au milieu de cette tempête, Hossi, calme, intrépide et dédaigneux, suivi de Righetti, s'avance d'un pas ferme vers le grand escalier, la tête haute, et jetant un regard de mépris sur les misérables qui lui prodiguaient l'insulte avant le coup de mort. Soudain les légionnaires de Grandoni se serrent autour de lui, le séparent de Righetti et l'entourent de façon à ce qu'il ne puisse leur échapper. Alors un des

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conjurés frappe d'un coup de canne Rossi au côté droit, c'était le signal ; le ministre tourne fièrement la uMe, et tend ainsi la gorge au poignard qui s'y enfonce profondément. Rossi, en sentant le froid du fer, met la main à sa blessure, murmure entre ses dents : Assassin*, et poursuit fièrement son chemin. Mais bientôt il chancelle, essaie de se retenir au mur, et tombe dans un lac de sang. Rossi ê ferito, muore, muore, è fatto, via, via, hurlaient les sicaires groupés en demi-cercle autour de leur victime. Righctti se fait jour parmi eux, rejoint Rossi et essaie de le relever, cherchant autour de lui quelqu'un qui l'aidât dans ce dernier devoir, mais il ne vit que' des ennemis qui le menaçaient à son tour. Jean, le valet de pied du ministre, accourt, et relève son maître avec Righetti. Rossi, soutenu par eux et par son courage, monta encore huit ou dix marches de l'escalier, qu'il arrosait de son sang; puis il s'affaissa sur lui-même; il fallut le porter jusqu'au premier étage, dans les appartements du cardinal Gazzoli, qui, comme Prefetto dol Buon Governo, habitait la Chancellerie.

Le ministre fut déposé sur un canapé, et, en ôtant sa cravate, on vit la blessure béante qu'il avait à l'artère carotide du côté gauche. Les docteurs Pantaleoni et Fusconi, tous deux membres de l'assemblée, furent appelés; mais leur art fut impuissant. Rossi respirait encore, et s'efforçait inutilement de prononcer quelques mots, peut-être le Gesù ??iio misericordia, que lui suggérait un des assistants. On appela aussitôt le curé de San- Lorenzo, qui, introduit par un escalier secret, eut le temps de lui donner l'absolution, que Rossi semblait attendre pour rendre son Ame à Dieu.

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A la nouvelle de sa mort, l'assemblée eut quelque émotion ; mais le président Sturbinctti la réprima, et dit froidement : Messieurs, passons à l'ordre du jour. Sterbini ajouta : Quieti, non è niente. Un autre député, que la Storia deiï assassin io désigne seulement sous le nom dï/ sif/nore N., s'écria d'un ton dédaigneux : Che importa a noi? èforse morto il Re di Roma? « Sortons, dit alors le duc d'Harcourt, ambassadeur de France, à se.- collègues, sortons, pour ne pas rester complices de cette criminelle indifférence. »

Les meurtriers avaient promis de venir chercher le cadavre du meurtri pour le promener triomphalement dans Rome et s'en partager les lambeaux. Il fallait soustraire le corps du ministre et du chrétien à ce dernier outrage. Parles soins du P. Vaures il fut transporté pendant la nuit dans un caveau de l'église de Saint-Laurent, et enfermé dans un cercueil de bois, sur lequel on grava cette simple lettre R. Le P. Vaures pria le reste de la nuit au pied du cercueil de son ami.

Cette jolie église de San-Lorenze-in-Damaso, reconstruite par Bramante, est incorporée dans le palais môme de la Chancellerie. A droite du maître-autel, contre le mur, se dresse aujourd'hui un tombeau en marbre blanc, simple et touchant monument que la piété reconnaissante de Pie IX a élevé à son infortuné et courageux ministre, tombé sous le poignard delà faction unitaire pour n'avoir pas voulu ce qu'on veut maintenant, et qui fut comme enseveli dans les sympathies de tous les honnêtes gens. Sa tombe, dit Mgr. Gerbe t, voisine de l'escalier où il reçut le coup mortel, donne a réfléchir. On sait qu'il avait cédé, dans sa jeunesse, à des entraînements polît î-

ques hostiles à ces intérêts sacrés au service desquels il a mis plus tard sa haute intelligence et son courageux dévouement. Ce souvenir pouvait se présenter naturellement h l'esprit de ceux qui liraient son épitaphe. Il était donc convenable que, sans rappeler ce passé, elle ne le laissât entrevoir qu'à travers le voile du pardon suprême. C'est ce qu'elle a fait avec la plus grande délicatesse. Elle est ainsi conçue :

« Je me suis voué à la défense de la meilleure des causes ; Dieu fera miséricorde. »

On a heureusement rappelé sur ce tombeau les emblèmes chrétiens des catacombes ; en haut le Christ, sculpté entre TA et l'n, domine le mausolée; plus bas s'élève le buste du comte Rossi, qui m'a émotionné tant il est ressemblant. Voici l'inscription en latin :

CAVSAM OPTIMAM MIHI TVENDAM ASSVMPSt MISERER1TVR DEVS.

OVIETI ET CINER1RVS PEREGH1NI ROSSI COU. DOMO C.ARARIA QVI AH IN TE RNIS NEGOTIIS PU IX P. M. 1MP10RVM CONSILIO M EDITAT A CEDE OCCVRV1T XVII KAL. DEC. HDCCCXLVT1I .ET. ANN. LXI M. MU. D. XII.

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