LA BOUCHE DE LA VERITE
Sainte-Marie-du-Capitole. — Deux tombeaux inconnus. — Nihil vmbra. — Tout est ombre et néant. — Place des exécutions à Rome. — Pensa a salvar ranima. — Sainte-Marie-in-Cosmedin consacrée par un pape français. — Le disque antique. — La bouche de la vérité. — Epreuves qu'on y fait subir. — Os orbi sufficiens
En sortant un matin du Capitole, j'entrai dans l'église voisine de Santa-Maria-in-Campitelli ; ce surnom lui \ient, par altération, du quartier du Gapitole où elle est située. Après avoir vu sa petite madone miraculeuse, sculptée dans une gemme de saphir, et sa croix transparente en albâtre oriental, j'allais me retirer, quand je fus arrêté, dans une chapelle à gauche, par deux monuments singuliers. Ce sont deux tombeaux placés en lace L'un de l'autre et parfaitement semblables ; ils ont chacun pour base un lion en marbre rouge antique, supportant une urne et une pyramide en marbre jaune. Les deux statues qui couronnent ces mausolées représentent une Dame et un Cavalier qui semblent vivre d'un souffle immortel. Tous deux, appuyés sur des coussins de marbre vert à glands d'or, sont agenouillés sur leur tombe comme sur un prie-Dieu. Ce sont deux époux; leur physionomie est saisissante. Le Cavalier, en costume du dix-septième siècle, a de longs cheveux flottants sur les épaules ; ses
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traits sont mâles et doux, son air grave et religieux ; il semble incliner vers sa tombe plus encore par la pensée que par l'âge. La noble Dame, en riche costume de la môme époque, n'est plus très jeune, mais elle est encore belle : le sculpteur a étendu sur son doux visage un voile de mélancolie et de résignation. On sent quelle a vu le fond de la coupe de la vie, et qu'elle en détourne les yeux, avec regret peut-ôtre, mais avec espérance.
Quel est ce noble couple? On l'ignore : c'est une énigme dont la mort seule a le secret. Ces deux magnifiques sépulcres sont muets et impénétrables. Ils ont pourtant des inscriptions, mais elles sont brèves, obscures, et, au lieu de nous éclairer, elles nous plongent dans une nuit plus profonde. C'est de l'ombre sur de l'ombre, c'est le néant qui plane sur la mort. On lit en grosses lettres d'or sur le tombeau du mari :
kihil;
sur celui de la femme :
V M Bit A.
Oui, Monseigneur, gloire, honneurs, richesses, néant que tout cela! Oui, Madame, beauté, luxe, santé, plaisirs, rêves d'une ombre qui fuit pour ne plus revenir! Ici-bas tout est ombre et néant. Vanité des vanités, tout n'est que vanité ! Mais écoutez ce que l'autel et le crucifix de cette chapelle funèbre ajoutent pour les chrétiens : oui, tout est vanité, hors d'aimer Dieu et de le servir \
1 « Cette inscription est pincée sur les tombeaux réunis de deux époux : choisie d'avance par le mari, elle révèle ce qui s'était passé dans son âme. On voit qu'il avait été vivement frappé de l'inanité de tout ce qui est terrestre, et en conséquence il avait adopte pour sa propre tombe ce mot de nêanty nihil, entendu dans le sens chrétien. Il était dès lors naturel de le mettre aussi sur le sépulcre de «-a femme ;
LA nOlCHK UK LA VÉRITÉ.
En continuant ma promenade par le quartier désert du Vélabre, je rencontre, aux bords du Tibre, une place solitaire, la place de la madone de Cerchi (des cerceaux), où on fait les exécutions à mort, heureusement fort rares à Rome \ Tout auprès est la place de la Bouche de la Vérité, où s'élève une belle fontaine, et le clocher bysantin de Sainte-Marie-/w-Coswief///i, église consacrée en 1123 par Calixte II, pape français de la maison des comtes de Bourgogne. Cette église est fort curieuse, et a encore dix
mais il lui sembla dur et ingrat d'infliger ce mot à la pierre sous laquelle reposeraient les restes d'uu cœur et d'une vie dévoués à la sienne. Il chercha donc une expression qui, en rappelant aussi l'inanité de celte existence qui lui avait été si chère, en fit pourtant quelque chose de meilleur que le néant, et cette expression, il la trouva. Il réserva pour la tombe de sa femme ce seul mot : ombre, vmrha. S'il était inscrit sur les deux cercueils, ce mot n'énoncerait qu'une idée vulgaire ; rapproché de l'autre mot, il présente, a raison de l'analogie et du contraste, une signification très belle.
» Cette double inscriptiou convient aussi, en un sens, au double aspect de Rome. Si Bossuet eût contemplé les ruines qui forment aujourd'hui comme le tombeau de la Ville qui subjugua le monde, il eût sans doute trouvé, à cette vue, cette expression de magnifique témoignage de notre néant, qui lui est venue en présence d'un autre tombeau bien petit en comparaison de celui-là. Ce sépulcre de Rome est aussi placé, comme le cercueil de Condé, à l'entrée d'un sanctuaire, mais du plus grand qui existe, et qui s'appelle Rome Chrétienne. Celle-ci parle bien moins de ce qui finit que de ce qui durera toujours. Toutefois les monuments terrestres les plus intéressants et les plus pieux offrent à peine quelques images obscures et passagères du monde futur. On peut donc, sous ces rapports, adapter aux deux faces de Rome l'inscription que je viens de citer: à l'une de ses faces nihil, à l'autre, vmbra. » [Mgr. Gerbet).
1 A Rome, ces exécutions sont accompagnées, comme il convient, de toute la mansuétude évangélique. l.'n des membres de la coufrérie de Saint-Jean Décollé m'a raconté tous les soins que prend cette coufrérie pour le salut des condamnés à mort. Elle obtient SOUVtnt de retarder l'heure de l'exécution, pour laisser au coupable le temps de se repentir. Le peuple tout entier s'intéresse au sort du condamné, et lui répète le long du chemin : Figlio. pensa à salvar l'anima, del resto poco cale, mon fils, songe à sauver ton Ame, peu importe le reste!
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colonnes du temple de Gérés, auquel elle a succédé. Nous y trouvons de pieux laïques, qui, selon l'usage romain, font le catéchisme aux enfants.
Sous le portique extérieur de Sainte-Marie-in-Cosmedin, on trouve un grand disque antique en marbre, sur lequel est sculptée une large face humaine ayant la bouche ouverte. Ce masque est rond et ressemble à monsieur le soleil ou à madame la lune, qyC on montre aux enfants dans la lanterne magique ; les antiquaires prétendent que c'était l'embouchure d'un égoût. La légende populaire s'est emparée de ce disque ; elle raconte que les maris, pour éprouver la vertu de leurs femmes, les forçaient à mettre la main dans cette bouche ouverte : si elles ne pouvaient plus la retirer, c'est qu'elles n'avaient pas dit la vérité. Les parents font la même histoire aux enfants menteurs : de là vient le nom de Boccà délia Yerità donné à ce disque, a la place et à la rue. Les antiquaires ajoutent que ce masque, trouvé dans l'Ara Massima, servait aussi d'épreuve aux citoyens accusés de mensonge du temps de la république. Ce disque inspire encore aux enfants et aux jeunes filles la môme frayeur superstitieuse que les anciens oracles. Au moindre soupçon de mensonge, on les menace de la bouche fatale; ils en rient, mais rarement osent la braver, et l'hésitation même, n'est-ce pas la véritable épreuve? Je voudrais voir l'hypocrisie de certains Italianissimes de notre temps mise à la même épreuve. Deux seuls sont francs dans leurs détestables projets, c'est Mazzini et Garibaldi.
Mais la véritable Bouche de la Vérité k Home, c'est la bouche du Souverain-Pontife, cette bouche qui suffît au monde, os or In suf/ieiens.
LA HOrOHK 1»K LA VÉIIITÉ
Pie IX a dit un jour que si la sincérité disparaissait de la terre, elle devrait se réfugier dans le cœur d'un Pape. Le livre des proverbes assure qu'une lèvre menteuse ne sied pas à un prince !. Combien de princes, à ce compte, ne méritent pas de l'être, tandis que le Pape a une parole qui est toujours l'expression de la vérité divine \ Les protestants eux-mêmes ont admiré l'attitude énergique qu'a gardée Pie IX devant le Mensonge armé, devant l'Erreur toute puissante, devant la Calomnie politique pleine de haine et d'astuce. Voyez comme il a confondu d'un mot tous ces faux témoins, qui avaient osé venir déposer leurs mensonges diplomatiques à la face de celui qui est sur la terre le représentant suprême de la Vérité!
1 Née dcoet principem labium mentiens (Prov. 17. — 7) * Nous faisons partie d'une magnifique assemblée : Pierre la préside, et comme aux premiers jours, le prince des Apôtres, se tenant debout au milieu des onze, ouvre sa bouche, Stans in medio, aperuil os suum. Voyez ! s'il a jamais cessé de rester debout, s'il a jamais été bouche close ; Slat hodie, nunc, in ctternum. Elle n'est plus fermée, cette lèvre radieuse, battue, blessée, meurtrie tant qu'on voudra, elle sonne et résonne toujours ; elle dit, elle chante, elle affirme le Christ, le Verbe incarné, la doctrine de vérité, la grâce, les sacrements. Salut, belles valves d'or où passe le saint bruit, les syllabes infinies, le verbe de Dieu: aperuit os suum ! Voici encore un jour d'ivresse. On dira, et déjà ils le disent peut-être, comme ces Juifs de la premn re Pentecôte : Ils sont pleins de vin, violents, emportés, musto pleni sunt. Eh oui ! l'Eglise est ivre, son ivresse dure depuis dix-neuf cents ans; elle est ivre de lumière et d'amour. Oh ! qu'elle fait bien, cette buveuse céleste ! Grâce à cette ivresse, elle nourrit les pauvres, elle console la souffrance, elle instruit l'ignorance, elle ordonne les familles, elle fonde les sociétés, elle fait les saints, elle eurichit en bas, elle glorifie là haut, elle béatifie le ciel et la terre ! et eux, ces tempérants de la philosophie, ces sobres de la terre,
qu'ont-ils fait? qu'ont-ils édifié?
(Mgr. Berthcaud, évéque de Tulle, discours prononcé à Rome en juin 18C2, dans l'église de Saint-Louis-des-Français.)