‹ RomeChapitre 2 sur 133 · XI II · texte numérisé non relu

XI II

sonne n'a décrit ; c'est une faiblesse et un écueil que l'auteur de ces Lettres n'a pas la prétention d'avoir évité !. Il n'a pas craint non plus de livrer ses impressions personnelles, suivant en cela, sans doute avec trop de laisser-aller, son goût particulier qui, dans les récits des autres, le porte à rechercher l'homme dans le livre, le voyageur dans le voyage. C'est peut-être aujourd'hui où l'on a, dit-on, tout vu et tout dit, la seule originalité que l'on puisse espérer. Mais aussi c'est en toute humilité que nous nous rappelons le proverbe: Tant vaut l 'homme, tant vaut le voyage.

Gomme l'Église, dont elle est l'enveloppe monumentale, Rome offre au voyageur une merveilleuse variété dans une admirable unité. Par ses ruines, ses catacombes, ses monuments, la Ville-Eternelle est si prodigieusement grande en hauteur et en profondeur, c'est un sujet si vaste, qu'on peut passer sa vie à ne fouiller qu'un coin de ce champ sans limites, et qu'on ne s'en lasse jamais. De Rom a nunquam satis. « Comme on l'a dit, le sol de

i Ce qui me plaît surtout et me charme dans ces Lettres d'un Pèlerin, c'est que ce livre a l'air de s'être fait de lui-même, par le seul accord d'une nature exquise avec des impressions et des images qu'elle était merveilleusement propre à ressentir et à exprimer, On a souvent répété un bon mot, applicable à tout mauvais ouvrage : « Il était si facile à l'auteur de ne pas l'écrire! » Eh bien, je dirai de M. Edmond Lafond exactement le contraire. Chrétien et poète, aimant Rome comme il l'aime, la comprenant comme il l'a comprise, la parcourant dans les conditions les mieux faites pour l'inspirer, il lui était impossible de ne pas écrire ces Lettres. Elles n'ont été que la vibration même de toutes ses facultés intelligentes et sensibles en présence de ces souvenirs, de ces spectacles qui parlent si puissamment à l'imagination et au cœur. Cette harmonie préétafAie, comme disent les philosophes, entre l'écrivain et son sujet, a donné à l'œuvre cette physionomie heureuse et douce, qui ne suppose ni arrière-pensée ni effort. (M. de Pootmartin, le Correspondant.)

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Rome n'est pas seulement un trône, c'est encore un livre; livre écrit avec des colonnes et des obélisques, des palais et des églises, des statues et des fresques ; livre gigantesque accessible au vulgaire autant qu'inépuisable pour le plus érudit. » C'est la vaste encyclopédie du Christianisme ; c'est l'histoire de la religion par les monuments et par les institutions. Chaque page de cette histoire est un chef-d'œuvre, chaque mot a son éloquence, chaque lettre a sa signification. C'est une exposition permanente de la Foi, c'est un catéchisme composé de pierres, de marbres, de couleurs et de mosaïques.

On peut dire de la métropole du Christianisme ce que Bacon disait du Christianisme lui-môme : « Peu de science en éloigne, beaucoup de science y ramène. » Mais pour bien comprendre et bien goûter Rome dans son ensemble, il faut être chrétien, et chrétien complet, c'est-à-dire catholique : on possède alors un sens de plus pour apprécier Rome. Pline nous assure que la Ville- Éternelle a un nom mystérieux et prédestiné connu seulement de quelques initiés. C'est encore la Ville du mystère et delà prédestination. Elle ne livre son secret qu'à ceux qui l'aiment de tout leur cœur et de toutes leurs forces. Le pèlerin catholique l'aime plus que tout autre; aussi est-il le seul qui possède Rome complète et totale ; tandis que le voyageur protestant, par exemple, n'a qu'une Rome partielle, comme il n'a qu'un Christianisme partiel : les détails ne lui manquent point, mais l'ensemble magnifique, l'unité lui échappent dans son voyage comme dans son culte.

Oui, Rome est une énigme pour les non-catholiques; elle est pour eux la pierre de scandale, comme elle est

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pour ses enfants l'arche de salut. Il est un écrivain que nous citerons souvent, aujourd'hui l'un des prélats éminents de la France1, qui, mieux qu'un autre, a compris et développé ce qu'il appelle Vidée de Rome, c'est-à-dire la signification mystérieuse de cette Ville sublime où l'idée de Dieu s'incorpore plus qu'en aucune autre; ses ruines antiques sont la figure de l'homme mortel et déchu ; ses temples chrétiens sont la figure de la régénération et de l'immortalité. L'éloquent écrivain a cherché dans les réalités visibles de la Ville-Eternelle l'empreinte et pour ainsi dire le portrait de son essence spirituelle; il décrit, dans l'ordre des idées qu'ils représentent, les lieux, les monuments et les faits historiques qui s'y rattachent et, comme couronnement de l'édifice de Rome, il nous montre au pinacle du temple la Papauté, ce monument vivant et permanent qui contient Yesprit des monuments d'airain ou de marbre. « Rome chrétienne, par ses monuments et ses souvenirs, fait une profession de foi permanente. Elle est, par ses ruines, le plus grand arc de triomphe; par ses catacombes, ses tombeaux, ses reliques, elle est le plus grand mausolée; par ses édifices, le plus grand palais; par ses diverses liturgies, la plus grande chaire pastorale de l'univers. »

On a accusé Rome d'immobilité. Oui, elle, est immobile comme le pivot autour duquel tourne le globe catholique, immobile comme l'axe de cette roue éternelle dont parle Dante :

1 Mgr. Gerbe! , évéque de Perpignan, auteur de l'esquisse de Rome Chrétienne. Dans le Parfum de Rome, M. Louis Yeuillot a usé de beaucoup trop d'indulgence en citant nos Lettres d'un pèlerin à côté du chef-d'œuvre de Mgr. Gerbet, et des Trois Rome de Mgr. Gaume.

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Si corne ruota che igualmenle è mossa.

Si l'on ne confondait pas sans cesse le progrès avec le changement, on verrait que l'Église a la véritable doctrine du progrès, non d'un progrès matériel et d'une perfectibilité imaginaire, mais de la perfection morale dont le Christ est le type et l'exemple. Écoutez ce que nous dit la Voix divine : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait : Estote ergo vos perfecti.

Jamais on n'a tant parlé d'unification ; jamais, depuis longtemps, les catholiques ne se sont mieux serrés autour de l'Unité vivante ; jamais les enfants ne se sont réunis avec plus d'empressement auprès du Père commun, auprès du Vicaire de Celui qui a dit : Sint unum, et dont tout le désir est qu'il n'y ait qu'un bercail et qu'un pasteur : Unum ovile et unus pastor !

C'est surtout depuis que la souveraineté de Rome a été contestée au Pape, que Rome est devenue pour nous une ville sacrée, la capitale du Roi Notre Père, et que nous nous sommes hâtés de prodiguer au Souverain-Pontife toutes les marques possibles de notre amour et de notre dévouement. *

Un jour de Tannée 1861, un pèlerin aux yeux bleus, aux cheveux blonds descendant sur les épaules, entrait à pied dans la Ville-Eternelle, par la porte du Peuple. Il était couvert d'un manteau blanc, coiffé d'un bonnet de toile grise et chaussé de hautes bottes ; sa stature était colossale. Il cheminait d'un pas ferme, récitant son chapelet et portant dans son bissac le pain de la charité. Un decesexilés Polonais, pourlesquels Rome est une seconde patrie, rencontre le pèlerin ; il reconnaît un compatriote,

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lui donne l'hospitalité, et lui demande ce qu'il vient faire à Rome.

— Je viens, dit le pèlerin d'un air grave, je viens de Pologne pour consoler le Pape.

— Et qu'apportes-tu pour consoler le Pape?

— Notre pauvre village de Kossowna m'avait chargé d'apporter au Saint-Père vingt beaux florins tous neufs pour le Denier de saint Pierre ; les Piémontais me les ont volés dans la prison où ils m'ont retenu quinze jours ; je n'ai plus à offrir au Pape que nos cœurs qu'on ne peut nous voler. Mais c'est égal, cela consolera le Pape.

Pie IX fit venir à ses pieds le paysan polonais, bénit en lui sa malheureuse patrie, mêla ses larmes aux siennes, et lui dit qu'il avait en effet consolé le Pape.

Et nous tous aussi, pèlerins de Rome, nous devons et nous pouvons consoler le Pape. Que faut-il pour cela ? Une prière, une communion, un vœu, une parole, un écrit, une aumône, un élan de l'âme qui nous transporte aux pieds de Dieu. Heureux ceux qui ont pu faire l'offrande de leur sang à Casteltidardo ! Mais aujourd'hui, tout catholique doit être un volontaire pontifical, ense vel caiamo, par l'épée ou par la plume, par la voix ou par le cœur. En des temps moins critiques que les nôtres, le poète des Harmonies s'écriait :

Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, S'il n'a l'âme, et la lyre, et les yeux de Néron !... • ••(•.•••••.•«..

C'est l'heure de combattre avec l'arme qui reste; C'est l'heure de monter au Rostre ensanglanté, Et de défendre nu moins de la voix et du geste Rome, les dieux, la liberté !

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