LE TASSE A SANT OKOFMO
Je cherche sous ce portique les fresques du Dominiquin, malheureusement fort détériorées ; elles représentent trois pages de la vie de saint Jérôme. Voici, je crois, autant qu'on en peut juger, sa vision au désert, où l'image des vierges et des spectacles de Rome passe devant les yeux troublés du solitaire de Bethléem.
La porte de l'église est entr'ou verte ; j'y pénètre, je m'agenouille, et, après une courte prière, je me tourne à gauche ; l'humble dalle qui recouvrait naguère la sépulture du Tasse n'existe plus ; à sa place, on voit le nouveau monument élevé par la souscription nationale italienne, monument qui serait toujours resté à l'état de projet, si Pie IX n'avait pas pris à sa charge l'achèvement du tombeau du chantre de la Jérusalem délivrée.
Le sculpteur de Fabris a représenté le poète en costume du temps, son poème à la main, appuyé sur des trophées et sur un bouclier qui porte une croix, et cette devise : Pro fide. Un bas-relief nous montre le Tasse mort, conduit en triomphe au Gapitole. Au sommet du monument est sculptée la Vierge sainte, que le poète a chantée avec tant d'amour.
Auprès de la tombe du Tasse se trouve celle d'un autre poète qu'on ose à peine nommer près de lui, Alessandro Guidi, le poète favori de Christine de Suède, qui daignait parfois l'aider de sa royale poésie. Guidi mourut du chagrin que lui causa une faute typographique qu'il découvrit dans un de ses ouvrages au moment où il allait l'offrir à Clément XI.
Guidi, mort d'un pareil chagrin, est un bien petit souvenir auprès de celui du Tasse, mort de misère et de douleur. Le tombeau du cardinal Mezzofanti est plus in-
HOME. LETTRES b't'N PÈLEKIN.
téressant. Ce savant polyglotte, qui excitait l'admiration de Byron, cette Pentecôte vivante comme on l'appelait, savait et parlait je ne sais combien de langues avec leurs dialectes particuliers. Etant prêtre des hôpitaux à Bologne, en 1798, et ne pouvant confesser les soldats étrangers malades, faute de savoir leur parler, il pria Dieu de lui donner le don des langues, et il se mit à l'étude avec confiance. C'est ainsi qu'il commença sa prodigieuse carrière. Il est mort à Rome en 1848, du chagrin que lui causa la révolution romaine et le départ du Saint- Père.
Que j'aime, avec tous ses souvenirs, cette petite église de Sauf Onofrio, si fraîche et si sombre î Son chœur est coupé à pans ogivaux, et sa voûte est couverte des ravissantes fresques du Pinturicchio.
Pendant que j'étais délicieusement noyé dans ces détails, seul et tout à moi dans la solitude de l'église, j'entendis tout à coup des voix lointaines : c'étaient les Pères de Saint-Jérôme qui chantaient leur office, cachés à tous les yeux, dans la grande tribune où, en grattant par hasard le mur, ils ont découvert des vestiges de fresques très anciennes.
Un vieux moine entra dans l'église et s'avança vers moi pour me servir de guide. 11 me montra dans un enfoncement à gauche une chapelle qui fut l'église primitive ; on y voit une statue en bois peint de saint Onofrio, fils d'un roi de Perse, anachorète en Egypte, et patron du monastère.
Le moine me fit traverser le petit cloître orné de colonncttes de marbre et de fresques effacées du cavalier d'Arpin, et m'introduisit au premier étage dans une
LE TASSE A SaNT' 0N0FB10.
ir.
longue galerie : à droite en entrant, sur le mur, il me montra la charmante madone de Léonard de Vinci, la seule de sa main qu'on connaisse à Rome. Je la contemplai avec une douce admiration, puis je dis en italien au moine : « Un de mes amis a passé ici deux mois pour copier cette peinture.
— Oh ! bella, dit le moine dont le visage s'épanouit, il signor Alberto! bravo giovane, buon pittore!
— Vous êtes donc, lui dis-je, le bon père Girolamo, dont mon ami m'a parlé?
— Sicuro signore, sono io il vecchio, il vecchissimo Frà Girolamo, »
Au bout de la longue galerie de la Madone, s'ouvre la porte de la chambre du Tasse, où il resta vingt-cinq jours et où il mourut. J'y pénétrai avec recueillement; Frà Girolamo me dit que c'était la meilleure cellule du couvent; n'était-ce pas justice de la donner au poète mourant? Elle est, en effet, grande et aérée, au midi, avec deux fenêtres et deux petits balcons en fer, d'où le poète avait une vue digne de lui, et qui a dû consoler ses yeux prêts à se fermer à la lumière ; en face le mont Mario, à droite Home, à gauche, et, tout près, Saint-Pierre \
Au milieu de la cellule du Tasse, sur un piédestal, sous
1 Chateaubriand, ambassadeur à Rome, écrivait à madame. Récamier : * Si j'ai le bonheur de finir mes jours ici, je me suis arrangé pour avoir à Saint-Onuphre un réduit joignant la chambre où le Tasse expira. Aux moments perdus de mon ambassade, à la fenêtre de ma cellule, je continuerai mes Mémoires. » Monseigneur de Miollis, évèque de Digne, que Victor Hugo a si étrangement défiguré dans ses Misérables, ayant émigré à Rome se fixa à Sant' Onofrio. 11 profita de ce séjour pour faire une étude approfondie de Rome ancienne et de Rome moderne, et on a de lui onze volumes manuscrits qui renferment les plus intéressantes et les plus con- >ciencieu*es recherches.
un globe de verre on voit le buste du poète en bois peint , mais la tête est en cire ; le masque fut pris sur le cadavre. Il est d'une expression admirable : joues plombées et décharnées, yeux creux et fermés, mais exhalant encore la vie et l'enthousiasme, lèvres crispées, sourcils arqués, moustaches hérissées, front olympien, air de martyr et d'inspiré. C'est levâtes antique.
Quel contraste entre les deux têtes de Dante et du Tasse! Dans le masque du sombre Florentin on retrouve le farouche et passionné Gibelin, l'enfant d'une rude république dévorée par la guerre civile et les factions ; le profil élégant du beau Napolitain rappelle le gentilhomme d'une cour aimable et polie ; mais quelle beauté dévastée par la souffrance, quel sourire amer! Il s'était dit : « Je viens chercher le repos dans cette cellule, s'il y a quelque
repos ici-bas entre les pleurs et la colère. »
Se quiete è quaggiù Ira il pianto e Tira !
Il trouva ici le calme et la paix dans la religion, et dans la mort sanctifiée par elle.
Frà Girolamo me parlait du Tasse comme il m'avait parlé de mon ami, ainsi que d'un hôte récemment venu au couvent. Il me dit que le Père Toretti était le confesseur du poète qui mourut, le 24 avril, seul, en tête à tête avec le prêtre et le crucifix.
Le bon moine me fit voir les reliques du Tasse, son fauteuil, sa coupe, son miroir, son encrier, sa ceinture d'écorcc.
Voici un beau Christ en bois, cloué sur une croix de cuivre doré, un crocifisso che comervava per mentoria