LETTRE X
TERRASSE DES PALMIERS
Les couvents des sept collines. — Saini Bonaventure sur remplacement des bains des Césars. — Le jardin du monastère. — L'Anglais et le vieux Franciscain. — Vues de Rome et de Jérusalem.
Les sept fameuses collines de Rome, qui furent tourà-tour le théâtre de tant de guerres civiles, de tant de gloires et de crimes, sont depuis longtemps purifiées et sanctifiées par de vieux monastères qui couronnent leur sommet d'une auréole de paix.
Ainsi, nous avons déjà visité Sainte-Sabine sur F Aventin, Saint-Onuphre sur le Janicule; nous verrons les saints Jean et Paul sur le Gœlius, Sainte-Marie in Ara Gœli sur le mont Capitol in ; le Viminal et l'Esquilin ont aussi leurs églises et leurs couvents ; visitons aujourd'hui saint Bonaventure sur le mont Palatin. 11 est bâti sur l'emplacement du palais impérial, juste à la place de ces bains voluptueux si chers à la mollesse romaine. 11 est occupé par les Franciscains de la réforme de Saint-Pierre d'Alcantara, compatriote et ami de sainte Thérèse.
Une salle d'attente précède le cloître; j'y trouve force pauvres gens venant demander aux frères des vivres, des remèdes et des prières. Cette salle est ornée des portraits
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des saints do l'Ordre de Saint-François ; de larges bancs hospitaliers sont rangés le long des murailles. Quelques vieux livres en parchemin sont fixés au mur par des chaînes, comme on faisait au moyen-âge pour conserver les manuscrits. Ces livres sont là aussi pour l'instruction et l'édification des passants, sans qu'ils puissent être perdus ni dérobés. J'en feuillette un, c'est la Vie de saint Bon aventure. Giovanni Fidanza reçut le surnom de Buonaventura, en souvenir de l'heureuse guérison (l'une maladie qui faillit l'enlever dans son enfance. Né eu T«»seane, en 1 22 1 , entré à dix-huit ans dans l'Ordre de Saint-François, bientôt l'étendue de sa science et l'onction de sa parole l'élevèrent aux plus hauts grades dans l'Université de Paris, où il fut surnommé le Docteur Séraphique. On dit que, surpris par la mort avant d'avoir achevé ses Mémoires, il obtint de Dieu de revenir au monde pendant trois jours pour terminer cet ouvrage. G'esl le sujet d'un effrayant tableau de Murillo que nous avions naguère au Louvre.
L'église, au centre du couvent, est basse, sombre, recueillie. Ici on ne donne pas de guide ; un frère me dit . « Voici L'église, \»>us pouvez y prier, seul, tant (pie vous voudrez ; voilà le jardin, nous pouvez y rêver à loisir et sans distraction. » J'aime cette liberté complète donnée au voyageur à qui on semble dire: ce Tout est ici à vous * »
Le jardin esl grand comme la main, mais il se termine par une petite terrasse, où je tombe en extase devanttout ce que je sois. Imaginez-vous un petit jardinet, composé de deux carrés de légumes, et d'un parterre de (leurs avec des bordures de buis, arrosé par une fontaine
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à jet d'eau, précieuse à cette hauteur ; de chaque côté de la fontaine, encaissés dans de larges cadres en pierre, s'élèvent deux beaux palmiers en face des cyprès du Cœlius ; Chateaubriand compare les palmiers à des femmes d'Orient, les cyprès à des religieuses en deuil.
Accoudés sur la terrasse, regardons : le Colysée est à nos pieds et nous montre son côté le plus dégradé, mais non le moins pittoresque ; entendez-vous d'ici le tapage des tambours français qui s'exercent au bas du vieil amphithéâtre ? Voici la Meta sudans, fontaine où les gladiateurs, après la lutte, venaient laver le sang mêlé à la poussière et à la sueur sur leurs corps haletants. A gauche les deux dômes et le clocher bysantin de Sainte-Marie-Majeure, puis à l'horizon les montagnes de la Sabine couvertes de neige. En face de nous, sur le Cœlius, le couvent de Saint-Jean-et-Saint-Paul, et plus bas celui de Saint-Grégoire ; à droite le Palatin même où nous sommes, et les débris du Septizonium d'Alexandre-Sévère, sur lequel s'élève le couvent. On dit même qu'on aperçoit d'ici la Méditerranée.
Tandis qu'appuyé sur la terrasse, je noyais mes yeux et ma pensée dans la lumière de ce paysage incomparable, j'entendis des pas derrière moi; je me retournai, mécontent d'être ainsi distrait de ma contemplation solitaire ; mon humeur redoubla en voyant que le survenant était un Anglais, un jeune Grand-Breton, maigre et roux comme un bouleau avec ses feuilles mortes, à l'air spléenitique et phthisique; il fit son entrée d'un air victorieux, comme la plupart de ses compatriotes, qui semblent toujours prendre possession du lieu où ils sont,
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Et par droit de conquête et par droit d'arrogance.
11 semblait avoir fait ses préparatifs de voyage en Italie en suivant le conseil que l'Yago de Shakspeare répète jusqu'à cinq fois à Rodrigo : Put money in thy purse, mets de l'argent dans sa bourse.
Il s'avança à pas lents, sans tourner les yeux, droit à la terrasse, où il s'arrêta sans rien voir, semblant attendre quelque chose Une lunette d'approche, peutêtre. . . Non, c'était son groom galonné qui le suivait à une distance respectueuse ; le groom se rapprocha gravement ; il avait dans les mains un livre rouge, le Hand-Book de Murray, il l'ouvrit au passage nécessaire, et le mit avec respect sur le bord de la terrasse, sous les yeux de son auguste maître; my lord daigna y jeter un coup d'œil, compara la description à la réalité, ne manifesta aucune espèce de sensation, et s'en alla comme il était venu.
Je lui souhaitai bon voyage et fus ravi de son départ; il faisait tache dans ce beau tableau. Que j'aimai mieux l'aspect d'un bon Franciscain qui entra après lui dans le jardin, mais qui, craignant de me distraire, se promenait à l'autre bout de la terrasse, en hôte discret et délicat. J'allai à lui et je le saluai. 11 me rendit mon salut, en se courbant, la main sur sa poitrine, à la manière orientale.
Mais le soleil était brûlant. (Quel temps fait-il à Paris aujourd'hui 7 janvier ?) J'allai m'asseoir sur la mince ligne d'ombre que projetait un des grands palmiers, m'adossant à l'arbre lui-môme. Le Franciscain resta debout devant moi, son capuchon rabattu sur ses épaules; son crâne chauve et bronzé ne craignait rien du soleil ro-