DON GARCIA LOZANO
raille : hvmilitas. Cette église renferme le cœur de saint Charles Borromée.
En Italie tous les étrangers sont logés dans un palazzo : traduisez en langue vulgaire : appartement garni. Notre maison est située à l'angle du Corso et de la place San-Carlo. La porte, qui donne sur la piazza, est comme presque toutes celles de Rome, un immondezzaio ; la cour n'est pas propre, malgré sa fontaine ; les Romains, qui ont de si belles eaux, ne les aiment que pour la vue ou le bruit ; ils n'en font guère d'autre usage. Au premier étage, primo piano, se trouve un cabinet de lecture, tenu par le signor de Angelis, l'homme le plus angélique du monde, qui porte un vieux nom romain et a des prétentions archéologiques. Son cabinet est une sorte de cercle littéraire et politique dont nous profiterons. Au second piano est notre appartement, dont la vue sur le Corso est recherchée pour le carnaval. Nous stipulons soigneusement que nous jouirons à cette époque de nos fenêtres, et qu'on ne les louera pas à d'autres, ce qui arrive quelquefois. C'est M. l'abbé J., notre complaisant compatriote, qui nous a loué cet appartement. Rien de plus amusant que sa scène avec la femme du propriétaire, la padrona dicasa, la signora Lopez} qui ne voulait pas conclure sans son époux, et qui, furieuse de son absence inexpliquée et inexplicable, ne cessait de s'exclamer avec la vivacité italienne : // mio benedetto maritol Une Française aurait dit : mon maudit mari !
En Italie on bénit les maris, et de la bonne manière. C'est de meilleur goût, ne trouvez-vous pas !?
» Les Italiens bénissent quand noua maugréons : Quelle diable d'affaire! Quai benedetto affare! Va-t'en au diable! Andatwi a far benedire!
Enûn le signor topez est arrivé et a daigné ratifier le traité. C'est un digne homme, revêtu du matin au soir d'un ample robe de chambre comme celle de feu Lablache dans Don Magnifico. Il est d'origine espagnole, mais né à Rome; il fit longtemps le métier d'impressario, et s'y ruina; il a gardé un goût très-vif pour le théâtre, et à tapissé le coin le plus mystérieux de l'appartement avec les portraits de ses plus charmantes prime donne et des plus vertueux (virtuosi) parmi ses primi uomini. Le couple Lopez loge au-dessus de nous, au grenier, selon l'usage des propriétaires romains qui, l'hiver, sont aile stelle, comme ils disent, c'est-à-dire sous les toits ; et l'été quand leurs locataires sont partis, ils se trouvent au large et au frais dans leurs vastes demeures. Nous voilà donc installés et bien enfermés ; la porte d'entrée a de gros verrous et un guichet à écumoire, à l'épreuve du poignard (m'assura le signor Lopez).
Vous me voyez à Rome heureux comme un poisson dans le Tibre, mais, tout le monde n'est pas de mon avis. La nourrice de Teresina, qui, en route, ne comprenait pas qu'on pût semer son argent dans de pareils pays, s'est réconciliée avec la Ville-Eternelle , en y rencontrant six bonnets bourguignons qui lui font retrouver les Tuileries au Pincio. Pour mon compte, je donne la pomme aux nourrices romaines, surtout aux Albanaises dont le costume est si pittoresque ; leurs cheveux sont traversés horizontalement par d'immenses aiguilles d'argent; j'ai vu des voyageurs peureux prendre de loin ces ustensiles pour des |K)ignards, et d'autres, moins poétiques, les ont pris pour des fourchettes.
.le ne cesse de dire : à la guerre comme à la guerre, à
I>0.\ (iAltCIA LOZANO.
Rome comme à Home : Si vivis Romœ, romano vivite more.
Si vous vi\ez à Rome, il faut vivre en Romain.
Le petit vin d'Orviéte est bon, et la viande est parfaite, surtout celle des bœufs du Clitumme chantés par Virgile.
Si les cuisiniers italiens ne sont pas fort sur la gueule, comme dirait Rabelais, ils le sont parfois en poésie. Un jeune Romain, le chevalier Paul Mencacci, ma raconté que son père avait un chef doué d'un talent poétique trèsremarquable ; chaque jour à table , son maître trouvait un madrigal sous l'aile d'un poulet, une canzone au bec d'un perdreau, un sonnet artistement troussé dans une oreille de veau, poésies domestiques, célébrant les événements quotidiens arrivés dans la famille.
J'estime la sobriété des Romains ; ils mangent pour vivre, et ne vivent point pour manger. Ils professent un juste dégoût pour l'ivresse brutale des gens du nord, dont nos soldats leur donnent parfois trop souvent le spectacle. Ils ont l'ivresse de l'esprit et du cœur ; ils se grisent d'amour, de musique, de poésie, de colère, de sang parfoisj mais rarement de vin. Leur langage traduit leur manière de vivre : ainsi ils n'ont point notre ignoble pourboire, mais la gracieuse bonne-main. Hier mon cocher me demandait quelques baioques, per il caffè, pour prendre le café, cette boisson spirituelle et poétique.
Les Italiens ne s'invitent jamais entre eux pour faire un bon dîner, mais pour danser, causer, faire de la musique en prenant des glaces et du café. Les grands seigneurs Romains ont mis leur fortune et leur gloire à bâtir, à orner des palais, et à y faire concourir tous les arUs;
ROME. LETTRES DÏTiN PÈLERIN
n'est-ce pas un plus noble et plus durable emploi de leurs richesses, que s'ils les avaient dépensées dans ce luxe matériel de table, che tutto se ne va al cacatoijo, comme ils disent si justement? Le cardinal Alexandre Albani, le créateur de la célèbre villa qui porte encore son nom, amateur si passionné des beaux-arts et de l'antiquité, faisait une chère assez médiocre. Un habitué de la maison, moins indifférent à ces détails, lui fît venir un cuisinier français. Celui-ci, le lendemain matin de son installation, recevant les chétives provisions habituelles, ne put supposer qu'elles étaient destinées au dîner du maître, et il les distribua à ses aides et aux marmitons. L'heure du dîner arrivée, le cardinal se plaint de n'être point servi ; le cuisinier avoue ce qui s'est passé, mais promet de prendre ses mesures, et que dès le lendemain Son Eminence sera satisfaite. Il tint parole, et les repas furent irréprochables; mais à la fin du mois, le cardinal trouva le compte si énorme, qu'il appela le nouveau chef, lui paya son voyage, et le congédia. Comme on le blâmait de ce renvoi, il repartit : « Si je gardais le cuisinier, je ne ferais point ma galerie \ »
J'estime aussi les Italiens en ceci : c'est qu'en général ils n'ont pas la crainte du ridicule et bravent le respect humain ; et pourquoi cela? parce qu'ils ne sont pas tourmentés comme nous par la vanité :
La sotte vanité nous est particulière.
Le Français est vaniteux, l'Anglais orgueilleux, l'Es-
1 Valéry, Voyages en Italie.