I»ON GARCIA LOZANO
pagnol fier, l'Italien est bon ou mauvais, mais toujours lui-même.
Ce n'est pas en Italie où l'on aurait inventé ce proverbe véritablement infâme : Mieux vaut avoir des vices que des ridicules.
Les étrangers connaissent mal les Romains parce que ceux-ci leur ferment la porte de leurs maisons, et ils ont raison ; ils gagneraient peu et perdaient beaucoup à cette fréquentation. La dernière révolution a altéré le caractère du peuple romain; mais c'est un peuple chrétien qui en vaut bien d'autres. Mademoiselle de M**" vient de nous raconter plusieurs traits de la foi vive et grave des Romains. Elle demandait l'autre jour à une femme qui mendiait, combien elle avait d'enfants. — Cinque, Signora. Puis, avec un geste charmant : Uno in paradiso, quattro quaggiù!
« Que fait ton père? » demandait-elle encore à un petit garçon. — Da due anni, Signora, ci aspetta in paradiso1.
Les sentiments d'un peuple religieux se réfléchissent dans son langage : quel dommage I Che peccato! Etre riche se dit ici : Avère del ben di Dio. Nous disons : Un pauvre diable ; les Italiens : Un povero Christiano.
Salute signifie à la fois la santé du corps et celle de l'âme, le salut éternel. La laideur physique est comparée à la laideur morale : être laid, c'est avoir un visage d'excommunié : Avère un viso da scommunicato.
II faut avouer que le visage des excommuniés de nos jours ne dément pas le proverbe : voyez les portraits du roi d Italie et de ses complices.
1 Depuis deux ans, madame, il nous attend en paradis.
Un docteur de Rome nous disait un jour que les Romains étaient fort braves.
— Ils ne vous paraissent pas tels, ajouta-t-il, parce qu'ils n'ont pas ce sentiment exagéré de l'honneur chevaleresque né chez vous, barbares du Nord. Les Romains modernes ne connaissent guère plus que les anciens le point d'honneur et les duels.
— Oui, dis-je en riant, assassiner c'est le plus sûr, comme dit le Silicien dans Molière. Voyez, docteur, comme les expressions mômes des deux langues peignent le contraste des caractères des deux peuples ; votre mot vendetta n'est-il pas court, serré, aigu comme la pointe de vos stylets? C'est l'assassinat au coin d'une rue ou d'un ravin. Notre mot vengeance est, au contraire, large, éclatant, sonore ; c'est un duel en plein soleil, à armes égales.
— Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, répondit le docteur; mais, pour en revenir au courage contesté des Romains, je ne connais point de peuple qui ait un mépris plus insouciant pour leur sang et pour leur vie. Je suis chirurgien de l'hôpital de la Consolation, et j'y traite souvent les victimes de ces fameuses coltellate, qui sont un reste des mœurs antiques du Cirque et comme un souvenir des combats de gladiateurs. Cette race romaine est énergique et vivace ; son sang est pur, et ses blessures se guérissent vite. C'est fort heureux, car un coup de couteau se donne ici comme un coup de poing chez vous. J'ai soigné ces jours-ci à l'hôpital deux Transtéverins, qui m'ont conté leur affaire : dimanche dernier, après la messe, ne sachant plus que faire pour se divertir, ils ont imaginé de jouer à la coltellata; en voyant leur
DOfl GARCIA LOZANO.
sang couler, ils se sont piqués au jeu et ont uni par s'écharpcr en détail ; mais j'espère en sauver au moins un. La plante-homme f disait Alfieri, naît plus robuste en Italie que partout ailleurs, et les férocités mômes qui s y commettent en sont une preuve l.
Ge soir, le signor Lopez, selon sa louable coutume, a déserté le domicile conjugal pour aller l'aire sa partie dans le Corso, au café des Echecs, cafte dei Scacc/ii. La padrona est descendue chez nous pour charmer un peu les ennuis de son veuvage. Elle est de Bologne, et elle a une vivacité amusante dans son italien gazouillant. Elle joue comme une enfant avec Teresina, qu elle appelle la Crcaturina, et elle lui parle de la Befana, la fée romaine, qui, la veille (1rs Bois, apporte les étrennes ai fanekUli benedetti. Elle nous apprend que les jeunes filles du Transtevère, les minente, comme on les appelle, ne manquent jamais, à cette époque, en faisant leur lit d'y mettre deux oreillers, dans la pensée que cela les aidera à trouver un mari.
Dans le Corso, devant nos fenêtres, s'élève un vieux palais castillan. La signora nous raconte qu'il fut bâti, dans le dernier siècle, par un Lozano, chef d'une illustre famille espagnole, qui se faisait gloire de descendre du comte Lozano, le père de Ghimène, tué par le Cid Campeador, comme le prouvent les fameux vers du Romancero :
La noble Jimena Gomez Hija del conde Lozano,
La pianta-uomo nasco più robusta in ltalia cbe in qualunque altra terra... c gli stessi atroci delilti cbe vi si commeltono no K>na uua prova. Memorie.)
Con el Gid marido suyo Sobremesa eslaba hablando.
De toute cette famille, il ne reste plus qu'une jeune fille que nous voyons parfois à son balcon , d'un beau type castillan, mais pale et mélancolique comme Chimène après la mort de son père, tué par Rodrigue. Cette jeune Espagnole, nous dit la signora, ne veut pas se marier, et ne cesse de pleurer la mort d'un frère qu'elle aimait tendrement et dont voici l'histoire :
Ce jeune homme, nommé don Garcia Lozano, à la fois Espagnol et Italien, sentait bouillonner en lui les passions de ses deux patries. Il eut le malheur de tomber amoureux fou d une jeune Anglaise, qui venait passer l'hiver à Rome. Il essaya de lui plaire, il demanda sa main ; mais elle le refusa, et resta pour lui aussi froide que le climat de son pays du nord.
« Que voulez-vous, » ajouta la signora par façon de parenthèse, « elle avait ce que nous appelons la smorfia. Povero Lozano! Les mariages se concluent au ciel, et celui-là n'y était point écrit : Nozze e magistrati sono da Dio destinait, »
Don Garcia, désespéré, essaya vainement, pendant tout l'hiver, d'échauffer ce cœur de glace ; il ne fut pas plus heureux que cet autre Espagnol, qui s'était épris, à Saint-Pierre, de la belle statue de la Justice qui décore le mausolée de Paul III, chef-d'œuvre de Guillaume délia Porta.
Après Pâques , l'Anglaise partit pour Naples. Elle ne dit pas comme Henri IV : « Qui m'aime me suive 1 » Malgré cela, Lozano la suivit, et s'obstina à escorter sa voiture, à cheval, à franc étrier. Entre Itri et Fondi,
l>ON GARCIA LOZANO.
attaque de brigands. Don Garcia défend sa dame comme un paladin, et veut pour la sauver l'emporter dans ses bras ; mais la prude Anglaise en est fort choquée, et toute disposée à suivre l'exemple de Julie de Gonzague \
Dans sa belle défense contre les brigands, le jeune Espagnol a le malheur de ne pas môme recevoir une égratignure, ce qui l'aurait peut-être rendu plus intéressant aux yeux de sa dame. En tout cas, mieux eût valu pour lui être tué là en combattant, que de mourir aussi prosaïquement quelques jours plus tard. En effet, en suivant la voiture à cheval, sous un soleil brûlant, il attrapa une fièvre chaude. Arrivé à Naples fort malade, et n'étant connu de personne, il fut porté à l'hôpital où il mourut misérablement.
L'Anglaise fut insensible à cette mort ; elle se dit, sans doute : « Ce jeune bachelor n'était pas vigoureux ; tel gentleman de ma connaissance se comporte plus vaillamment à cheval dans un steeple chase. »
Quelque temps après, la fille d'Albion, dans une de ses excursions de touriste, alla visiter le grand cimetière de Naples, qui est dans une si heureuse position, sur une colline ombragée , en vue de la ville et de la mer. Là en folâtrant parmi les tombes, elle lut par hasard cette épitaphe :