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LETTRE XII

LA FÊTE DES LANGUES

Académie polyglotte au collège de la Propagande — On y entend des chrétiens de toutes langues et de toutes nations. — Le nom de Dieu en divers idiomes. — La voix des évêques du monde entier. — I^s sauvages de l'Orégon veulent passer la mer pour défendre Pie IX.

Dirnsncne, 9 janvier.

Le voyage de Rome me tient lieu de tous les autres, parce que tous les peuples font le pèlerinage de la Ville- Eternelle, et toutes les langues s'y donnent rendez-vous. Aujourd'hui, jour de l'Epiphanie, c'est à Rome la fête des langues. Rendons-nous h la place d'Espagne. Devant la colonne de l'Immaculée Conception érigée à Marie par Pie IX, s'élève le vaste collège de la Propagande, point central des missions, cénacle d'où partent les nouveaux apôtres des nations. On y reçoit les jeunes gens de tous les pays non-catholiques qu'on prépare à l'apostolat et parfois au martyre, et qu'on renvoie ensuite dans leur patrie, armés chevaliers des mains de la Foi. Notre séminaire des Missions-Etrangères, à Paris, dépend de la Congrégation romaine de la Propagande.

Rome autrefois exerçait au Champ-de-Mars des soldats

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qui devaient lui conquérir l'univers matériel; maintenant elle forme ici de paciflques conquérants qui vont lui soumettre les Ames et les cœurs.

« Le Collège de la Propagande, a dit Mgr. Gerbet, est l'expression du plus grand et du plus saint effort qui ait été fait, dans aucun établissement humain, pour travailler a la restauration <1<> l'unité de la famille humaine. »

Ce matin môme, la chapelle de la Propagande a vu célébrer des messes latines, grecques, arméniennes, maronites, variété des rites catholiques dans l'unité d'une même foi. On nous fait entrer dans cette chapelle richement décorée. Au fond, une estrade avec le trône du Pape ; son portrait préside à la cérémonie comme le symbole auguste de l'unité. Deux cardinaux y assistent ; des ofticiers français y sont invités, et ne sont pas ici des juges incompétents en fait d'héroïsme et de dévouement.

On contemple av ec intérêt tous ces jeunes élèves rangés en cercle, vêtus de leur soutane noire, dont la ceinture, les boutons et les ganses sont rouges, couleur du sang et symbole du martyre qui les attend peut-être !. C'est une pépinière de soldats du Christ, un séminaire, c'est-à-dire une semence de martyrs; sanguis niartyrum semen Christianorum . (Tertu lli en . )

Sous l'uniformité (Je leur costume quelle variété de couleurs I Visages blancs, noirs, jaunes, olivâtres, dorés, cuivrés, bronzés ! Quels traits et quels types divers 1 Pourtant ils ont le môme cœur, la môme pensée, la môme foi : ce sont des ambassadeurs que l'univers entier envoie au

1 Avant de partir, conformément à la bulle d'institution, ils prêtent serment de verser, s'il le faut, tout leur sang.

LA FÊTE DKS LAXCiCES.

Père commun des fidèles. Ce séminaire est l'image du Catholicisme, la religion universelle. Chacun de ces jeunes gens va retourner dans sa lointaine patrie pour y parler de Rome, et prêcher la foi au bord du fleuve Jaune ou sous l'arbre du désert. En attendant, ils vont nous parler chacun dans sa langue, mais leur thème est le même : c'est la glorification de la Crèche et de l'Enfant- Dieu.

Nous allons nous croire au jour de la Pentecôte à Jérusalem, alors que des hommes de toutes les nations qui sont sous le ciel proclamaient en leurs langues la grandeur de Dieu.

C'est donc aujourd'hui la Fête des langues en l'honneur des rois Mages, dans la personne desquels le Sauveur a consacré la vocationfà toutes les nations.

Le séance commence. Vous vous étonnerez, sans doute que j'aie éprouvé du plaisir à écouter sans comprendre ; détrompez-vous. Je disais comme ce paysan breton à qui son évêque parlait français : L'âme entend! Un seul homme naguère comprenait tous ces idiomes: c'était le cardinal Mezzofanti, qui savait plus de langues que Mithridate. N'importe ! Ecoutons, sans le comprendre, ce grand chœur des langues de la terre réunies pour célébrer leur Créateur. J'ai cherché au moment même à noter leur musique à mon oreille

» « Il y a, dit Mgr Gerbel, une poésie indépendante du mérite particulier de chaque composition dans celte fédération des idiomes humains, apportant chacun son hymne à cette féte ; on dirait une scène des jeux olympiques de la chrétienté. Ce concert étrange de sons, d'accenls et de rhythrues. inintelligibles en détail, n'en forme pas moins par le seul fait de leur réunion, une parole plus qu'intelligible : sa signification se fait profondément senlir. »

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