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LETTRE XIII

LE SANZIO ET LE BEATO

Montaigne au musée du Vatican. — Le Torse et leLaocoon. — La Transfiguration et les tableaux de Frà Angelico. — Pérugin, Pinturricchio et Haphaël, trilogie de l'art chrétien. — Pie IX et les six cents pèlerins dans la galerie des Arazzi.

« Judy vint-sixiesme de janvier, M. de Montaigne estant allé voir le mont Janiculum, de là le Tibre, et considérer les singularités de ce lieu là, et le sit de toutes les parties de Rome, qtii ne se voit de nul autre lieu si clerement, et de là estant descendu au Vatican, pour y voir les statues enfermées aux nisches de Helveder, il perdit sa bourse, et ce qui estoit dedans, et estima que ce fust que, en donnant l'aumône à deus ou trois fois, le temps estant fort pluvieus et mal plesant, au lien de remettre sa bourse en sa pochette, il l'eust fourré en les découpures de sa chausse !. »

Allons aussi au Vatican, et serrons mieux notre bourse en notre pochette.

Montons ce royal escalier, si grandiose à l'œil, si doux au pied qu'il semble avoir été fait exprès pour des pas do

1 Journal de M. de Montaigne en Italie.

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vieillards, [)our des Papes et des cardinaux; c'est un chef-d'œuvre du Bcrnin.

Étrange construction que ce Vatican avec ses dix mille chambres l vaste entassement de palais, de paieries, de chapelles, d escaliers et de cours. C'est un rendez- vous de palais, comme on a dit que Fontainebleau est un rendez-vous de châteaux. Quelle perspective par les fenêtres sur le Tibre, Rome et les jardins pontificaux! On aperçoit dans une cour intérieure la pomme de pin colossale en bronze qui contenait, dit-on, les cendres d'Adrien , et qui couronnait son tombeau. Dante lui compare la tête d'un géant dans l'Enfer :

La faccia sua mi parea luoga e grossa Corne la pina di San-Pietro a Roma.

Le Vatican a été appelé avec justice un Sénat <U> chefsd' œuvre.

Entrons au Musée des Antiques. Voilà le fameux torse mutilé d'Apollonius; Michel-Ange, vieux et aveugle, en palpait encore les contours, et disait qu'il était l'élève du Torse. Voici V Apollon; il a été trop vanté; il m'a laissé froid. WinckeJmann s'extasie en vain pour moi sur « ce corps divin, sans muscles et sans nerfs, revêtu d'une éternelle beauté; » mais le Laocoon m'a saisi ; la copie de ce groupe sublime que j'avais admirée à Florence, n'en donne pas une idée; il faut, voir l'original; c'est en sculpture ce qu'Ugolin est en poésie.

Arrivons enfin à Raphaël Sanzio, le dit in jeune homme qvà surpasse l'antiquité de toute la distance du paganisme au christianisme. Le sentiment religieux rhrétien a élevé l'art à une sublimité inconnue des an-

ciens. Quand on retrouverait tous les tableaux des Apelles et des Zeuxis, soyez sûr qu'aucun d'eux n'approcherait, même de loin, d'une madone de Raphaël.

Quelle vie artistique fut plus heureuse et plus digne d'envie, et combien le bonheur de ses premières années eut une heureuse influence sur son génie; fils d'un peintre poète qui le devina bientôt, et d'une mère pieuse qui ne le confia jamais à des mains mercenaires, le nourrit de son lait, de sa tendresse et de sa piété, Raphaël, devenu le favori des princes et des Papes, la gloire du siècle de Léon X, aimé de tous, môme de ses rivaux, entouré de disciples qui l'adoraient, est mort à 37 ans, roi incontesté de l'art chrétien.

Sorti delà religieuse école du Pérugin, le jeune Sanzio, dans ses premières madones, prenait pour modèle sa mère, la belle et chaste Maggia; plus tard ce fut la Fornarina qui posait devant lui ; cela seul suffit pour expliquer ses deux styles. Dépassant bientôt son maître le Pérugin, àqui on reprochait de peindre sans cesse le même type de Vierge, Raphaël se mit à varier et à multiplier les représentations de la Mère de Dieu, avec un succès dont il n'y avait jamais eu d'exemple, et dans lequel il faut faire entrer pour quelque chose la dévotion toute spéciale qu'il avait conservée pour elle depuis son enfance.

Voyez, au Vatican, ce couronnement de la Vierge que le Sanzio a fait à dix-neuf ans ; il s'y est peint dans la première figure à gauche. On y sent encore l'école du Pérugin : quelle grâce pieuse! quelle suavité!

Mais Raphaël est lui dans le tableau à côté, la Viert/e de Foligno, n'est-ce pas la plus sublime des vierges

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raphaélesques? Sigismond Conti, le Donataire qui est à genoux, est une admirable tête de vieillard, dont la \Lr<»ureuse réalité humaine contraste admirablemenl avec l'aspect tout divin de la madone.

Et la Transfiguration, ce dernier terme du génie et de la vie de Raphaël, ce tableau qui, quoique inachevé, escorta dans les rues de Home le cercueil triomphal de son créateur?

La scène du ciel est vraiment céleste. Le Sauveur, transfiguré sur le Thabor et s élevant en haut entre Moïse et Elie, émane une lumière divine qui éblouit à bon droit les yeux de Pierre, de Jacques et de Jean, restés sur la montagne, et dont l'attitude exprime admirablement la surprise et la confusion.

La scène de la terre est inférieure, peut-être comme elle doit l'être; au bas de la montagne, les Apôtres délivrent du démon le jeune énergumène. Mais ce qui attire peut-être trop les yeux, c'est le torse de cette robuste Romaine qui montre ses épaules et qui se drape avec trop d'insolence ; est-ce encore la Fornarine?

A part cela, ce tableau est une scène sublime, un poème complet comme celui de Dante, auquel viennent concourir, le ciel dans le Christ, la terre dans les Apôtres et les spectateurs, tenfer dans ce jeune possédé du démon ; c'est l'épopée de l'Humanité déchue dans Péner- £umène, et réhabilitée dans la personne de l'Homme- Dieu.

La Transfiguration fut d'abord destinée à la France, à la ville de Narbonne, dont le cardinal Jules de Médicis qui avait commandé ce tableau, était archevêque; il fut depuis pape, sous le nom de Clément Vil. Ce tableau

vint en France, à la suite de nos conquêtes, mais sa destinée légitime est d'être à Rome.

J'aime à rapprocher de Raphaël cet autre peintre qui est véritablement Fange de la peinture, frère Jean de Fiésole, surnommé pendant sa vie le Frère Angélique, Fra Angelico, et après sa mort le Bienfwureux, il Beato. C'est ainsi qu'on le désigne encore dans toute l'Italie. J'ai vu à Florence ses chefs-d'œuvre dans le couvent de Saint-Marc. Raphaël l'a plus d'une fois étudié en secret, et lui a fait des emprunts soigneusement dissimulés. Le Beato est le peintre des anges, comme le Sanzio est le peintre des madones.

Le pape Eugène IV, lors du concile de Florence, logea au couvent de Saint-Marc, y admira Frà Angélico et le lit venir à Rome, où il peignit à fresque, au Vatican, la chapelle du Saint-Sacrement, que Paul III fit détruire pour élargir un escalier, et la chapelle dite de Nicolas V, qui existe encore, quoique trop souvent fermée aux visiteurs. Le Beato y a représenté en six compartiments las principaux traits de l'histoire de saint Laurent et de saint Etienne, réunissant ainsi ces deux héros du Christianisme dans une môme commémoration poétique, comme ils ont continué de l'être dans l'invocation des fidèles, depuis qu'un même tombeau a réuni leurs cendres dans la basilique de Saint-Laurent-hors-des-Murs \

Le Pape était si impatient de jouir de sa chapelle, que le Beato se fit aider de son élève Benozzo Gozzoli ; mais, sacrifiant toujours sa vie à son devoir, et croyant travailler pour Dieu en travaillant pour son Vicaire, il ne voulut

1 Rio, de la poésie chrétienne.

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pas interrompre ses travaux même pendant la saison des Jièvres, plus pernicieuses au Vatican qu'ailleurs. Sa

santé en fut altérée ; il no fit plus que languir et mourut peu de temps après.

Dans un arrière-cabinet de la galerie du Vatican, j'ai découvert avec bonheur deux petits tableaux-miniatures que notre cher peintre béatifié avait fait pour l'église de Saint-Dominique à Pérouse. On les a réunis dans le même cadre, et il faut se garder de mesurer leur mérite à leur dimension. Ces peintures délicieuses représentent plusieurs traits de la vie de saint Nicolas de Bari, évôque de Myrc.

Voyez le saint, nouveau-né, tandis qu'on le lave, se dresser de lui-même sur ses petits pieds, et lever ses petites mains vers le ciel pour rendre grâce à Dieu, qui Ta accordé aux prières de ses parents. Voici une charmante scène. Le saint, dans sa jeunesse, se leva pendant trois nuits consécutives pour jeter, sans être vu, de l'argent par la fenêtre d'un brave soldat qui se désespérait de ne pouvoir marier ses trois filles faute de dot. Le tableau est coupé en deux : à droite, vous voyez Nicolas jetant l'argent avec précaution parla fenêtre du rez-dechaussée, en se dressant sur la pointe «lu pied ; à gauche, voici les trois filles du soldat tranquillement endormies dans leur lit, tandis que le père, fort intrigué, veille et guette le bienfaiteur inconnu.

Un autrecompartiment représente le saint délivrant miraculeusementson peuple de Myrc d'une affreuse famine.

L'élève du Beato, Benozzo Gozzoli, a ici un tableau lilliputien en forme de grado <li ait are, qui représente les miracles de saint Hyacinthe de Oacovie.

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Je ne vous ai pas encore parlé de la Communion de saint Jérôme. Quelle résignation ! quel espoir céleste plutôt sur la figure du saint, dont sainte Paule agenouillée baise la main! Mais pourquoi est-il ainsi tout nu, sous ce portique, en plein vent? Le Beato n'eût pas commis cette faute. Ce n'en est pas moins un sublime tableau, et il fut payé soixante écus. Il avait été peint pour l'église de Saint-Jérôme de la Charité. Mais le pauvre Dominiquin, toujours en butte à la jalousie de ses ennemis, eut la douleur de voir tout le monde critiquer son chef-d'œuvre. 11 douta de son génie, et finit par se critiquer lui-môme. Les moines, voyant cela, n'osèrent pas mettre le tableau dans leur église, et le laissèrent longtemps au grenier.

J'aime à retrouver au Vatican deux grands peintres français : Poussin et son atroce Martyre de saint Erasme, à qui les bourreaux dévident les boyaux sur un rouet, sujet si cher à l'école espagnole, et rendu, avec grandeur, par Poussin. Je préfère encore le martyre des saints Processe et Martinien,geôliers de saint Pierre et de saint Paul , convertis et baptisés par les Apôtres, vigoureusement peint par notre Pierre Valentin, natif de Coulomiers en Brie, Monsii Valentino, comme disent les Italiens; élève de Simon Vouet, il vécut longtemps à Rome, où il peignait a la Caravage. Une nuit qu'il s'en revenait, échauffé par une orgie, il ne put résister à la tentation de se baigner dans la fontaine de la place del Popolo, et il mourut des suites de cette imprudence.

La Vision de saint Romuald, par André Sacchi, m'a rappelé les tableaux de notre Lesueur. Quelle profondeur d'extase et de piété dans la figure de ces moines !

LE SANZIO ET LE BEATO

Revenons à cette école mystique du Beato et du Pérugin, dont Raphaël est le plus éclatant produit, école où règne par-dessus tout cet élément que M. Rio appelle séraphique, élément introduit pour la première fois dans l'art par le génie chrétien.

Le Pérugin est pour moi plus que le maître de Raphaël; j'aime pour lui-même cet artiste, colomnié par Vasari, qui l'accuse d'être avare ; il l'était si peu qu'il ne demandait un jour en paiement d'une fresque, à Pérouse, qu'une omelette, una frittata Il a au Vatican la Résurrection de Notre-Seigneur, la Vierge sur son trône, et trois saints très-expressifs dans un même cadre : saint Benoît abbé, sainte Placide en extase, et sa sœur sainte Flavie.

Le Pinturricchio, digne élève du Pérugin, a orné de fresques trois des plus intéressantes églises de Rome, l'Ara-Cœli, Sant' Onofrio, Sainte-Marie-du-Peuplc. Le Vatican possède de lui le Couronnement de la Vierge*

Pérugin! Pinturricchio! Raphaël! glorieuse trilogie de l'art chrétien ! Il y a au Vatican un délicieux tableau, produit de la collaboration de ces trois grands peintres; je voudrais pouvoir le voler en sûreté de conscience. C'est le Presepio délia Spineta, ainsi nommé parce qu'il fut peint pour les Mineurs réformés de la Spineta, près deTodi. Le sujet est l'arrivée des Mages à la sainte crèche de Bethléem. On croit que le Pérugin a composé l'ordonnance du tableau, et peint au premier plan l'Enfant-Jésus couché par terre, la Vierge Mère, saint Joseph et plusieurs anges qui adorent; les deux en tunique flot-

1 Mari otti, cité par Rio.

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