TOME I. B
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voyage, de soulever d'aussi hautes questions, ne pourrions-nous pas ajouter ici qu'il y a toujours deux Rome dans l'univers ? Rome antique fut l'expression la plus complète du monde païen; Rome nouvelle est la réalisation la plus parfaite du monde chrétien ; la Ville-Eternelle est le nœud mystérieux et la soudure de ces deux mondes opposés qui se sont combattus dans son sein , comme Esaii et Jacob dans les flancs de leur mère.
Pendant trois cents ans, une lutte incessante s'engagea entre Rome païenne et Rome chrétienne, lutte atroce d'un côté, sublime de l'autre ; la Ville des Papes a fini par vaincre la Ville des Césars, mais la victoire lui est encore disputée dans ce monde, qui sera toujours un champ de bataille pour l'Eglise dont la vie est un combat. Napoléon 1er peignait énergiquement le contraste de ces deux Rome, quand il disait à M. de Fontanes en parlant de Pie VII : « Ce prêtre est plus puissant que moi ; il règne sur les esprits et je ne règne que sur la matière ; il garde l'àme et me jette le cadavre I »
Le Christianisme n'a jamais eu un triomphe complet ; le paganisme, vaincu, relève souvent la tête ; il est encore armé de toutes pièces en Afrique et en Asie ; il fait des martyrs en Chine et au Japon, comme il en faisait jadis à Rome et à Carthage. En Amérique, en Europe, il se déguise, mais il est partout à l'état latent : hérésies modernes, philosophisme, panthéisme, rationalisme, socialisme, mormonisme, spiritisme, c'est toujours lui. S'il
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se débarrasse de ses antiques superstitions, c'est pour revêtir les livrées de l'incrédulité ; mais c'est toujours le paganisme qui s'agite et qui bouillonne dans les bas-fonds de la nature humaine ; à certains moments il remonte à la surface et il déborde de nouveau. Dans les mœurs publiques et privées, dans les lois, l'éducation, les lettres et les arts, dans chaque société, dans chaque gouvernement, dans chaque famille, dans chaque cœur, il y a lutte secrète , mais permanente ; lutte entre les deux Rome, entre l'élément païen et l'élément chrétien, entre l'esprit et la chair, l'erreur et la vérité, les dieux de la terre et le Dieu du ciel. L'âme de chacun de nous est comme le champ de bataille du pont Milvius, et nous y sentons combattre chaque jour Maxence et Constantin ; le Labarum nous apparaît pour nous promettre la victoire, mais il ne peut nous rendre vainqueurs que si nous le voulons bien :
telle est la grandeur et la misère de notre libre arbitre !
L'histoire n'est que le récit de la lutte de ces deux Rome qui se disputent l'univers sous l'œil de Dieu. D'un côté, la cité du monde ; de l'autre, cette cité de Dieu dont parle saint Augustin, la cité voyageuse sur la terre, mais qui a ses fondements dans le ciel. « Ces deux cités ont été bâties par deux amours : la cité de la terre par l'amour desoi poussé jusqu'au mépris de Dieu ; la cité du ciel par l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi. » Tout acte de l'homme se rapporte à l'une ou à l'autre de ces deux Rome qui, dans cette vie, sont entrelacées et
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pour ainsi dire confondues, jusqu'au moment qui doit les séparer à jamais. En attendant, les pèlerins de la cité de Dieu voyagent à travers la cité des hommes, et la cité du monde cache souvent dans ses rangs, sans qu'elle s'en doute, de futurs concitoyens de la cité de Dieu.
Rome a donc été tour à tour le centre de ces deux cités ; fondée par un bandit, elle a vécu de guerres et de pillage, elle s'est agrandie par la conquête jusqu'aux extrémités de l'univers connu, et elle a été gouvernée tout ce temps là par le Prince du siècle, Princeps hujus sœculi, qui en fit le centre de sa puissance. Mais Dieu l'attendait là. Quand l'empire romain réunissait le monde sous son sceptre à force de combats et de travaux, il était sans le savoir le forçat de la Providence; il travaillait pour le Christ qui allait naître, et qui en mourant sur la croix, envoya Pierre prendre en son nom possession de Home. On sait au prix de quelles luttes et de quels flots de sang martyr 1 Le Prince du siècle ne laissa pas échapper sa proie sans combats, et il ne rendit sa capitale qu'à l'épée victorieuse de Constantin. Mais il n'a jamais renoncé à redevenir maître de Rome : c'est le but de son ambition et de ses efforts : il l'a attaquée sans relâche, il l'a assiégée, même aux époques où les Papes étaient les plus puissants. Il a envoyé contre Rome Arius, Mahomet, Luther, Voltaire, comme ses meilleurs capitaines. Enfin il a fait avancer toute une armée qu'il appelle Légion et que nous nommons Révolution. Avec son aide, ce tyran ren-
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versé espère rentrer en vainqueur dans ses états à la téte décent mille excommuniés, pour rétablir le paganisme dans la Ville Sainte, et en refaire la capitale d'un nouvel empire anti-chrétien.
L'antique Serpent change de peau et d'erreurs au soleil de chaque siècle, mais c'est toujours pour arriver plus sûrement à son but; Protée ingénieux, il prend mille formes séductrices; longtemps le chef-d'œuvre de son habileté a été de faire croire qu'il n'existait pas ; puis tout à coup il éclate, et la terre, comme dit Pascal, s'ouvre jusqu'aux abîmes.
De nos jours, le grand Ennemi s'est faitltalianissisme; et à l'aide de ce nouveau mirage, il organise contre le Vicaire de Dieu une insurrection nouvelle, fille de celle qu'il a essayée dans le ciel par sa révolte contre Dieu lui-même. Mais le Pape est Pierre, et celle pierre use chaque jour les dents de l'antique Serpent.
A nous donc de lui répondre par le cri de guerre de 1 archange victorieux : Quis ut Detts ? A nous de combattre le bon combat, dans cette grande lutte, où nous avons pour nous quatre mille ans de promesse et deux mille ans de victoire
1 Expressions de M. Auguste Nicolas dans la préface de ses Nouvelles études philosophiques sur le Christianisme. Ce philosophe catholique qu'on a appelé si justement le bienfaiteur de tous ceux qui le lisent, écrivait à l'auteur de ces Lettres : « Sous votre plume, ce grand nom de Rome rend mille sons et réveille mille échos qui n'ont rien de confus, parce qu'ils s'harmonisent dans le parfait accord d'un epprit français et d'un cœur chrétien. » (Note de l'éditeur.)
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Sparte défendait à ses enfants de rester neutres dans ses guerres civiles ou étrangères. Il faut aussi, sous peine do lâcheté, prendre parti dans ce combat permanent de l'erreur et de la vérité. Qui n'est pas avec Dieu est contre Dieu. Que notre devise soit le mot de Tertullien : « Aujourd'hui tout catholique doit être soldat, in his omnis homo miles. » Que chaque chrétien, quelle que soit sa faiblesse, apporte une pierre pour la défense de Rome et de l'Eglise, comme dans une ville assiégée on voit accourir sur les remparts jusqu'aux femmes et aux enfants. Qui d'entre nous voudrait rester parmi ces tristes âmes dont parle Dante, plongées dans les limbes du doute et de l'indifférence, sans crimes et sans vertus, ni rebelles ni fidèles, également odieuses à Dieu et à ses ennemis ?
A Dio spiacenti et] a'nemici sui Y
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