‹ RomeChapitre 47 sur 133 · BELSIA SEMPER ERIT LIBER ET ALMA CERES · texte numérisé non relu

BELSIA SEMPER ERIT LIBER ET ALMA CERES

« La Beauce sera toujours Bacchus et Cérès. »

Les Gaulois avaient paru en Italie dès le règne du premier Tarquin , et au temps de César , la Gaule s'étendait jusqu'au Rubicon ; la ville de Lucques en faisait partie. Sienne doit son nom aux Gaulois Senones , comme la ville de Sens leur doit le sien. Sinigaglia, la patrie de Pie IX, doit également son nom aux Gaulois Senones.

La race gallique était déjà établie depuis deux siècles dans la haute Italie, quand elle fondit sur Rome. Vaincus à la bataille de l'Allia, les Romains furent saisis d'épouvante et de désespoir. Ils s'enfuirent devant ces barbares de si haute taille, dont les descendants, qui tiennent en ce moment garnison à Rome, sont devenus les plus petits soldats de l'Europe, tout en restant les plus braves. Les Gaulois étaient aux portes de la ville. Le sénat et les restes de l'armée romaine s'enferment au Capitole. Rome est abandonnée aux vainqueurs, excepté par quelques pontifes et vieillards consulaires, qui attendent les Gaulois sur leurs chaises curules. Nos pères s'emparent ainsi de Rome, y mettent le feu, et assiègent les derniers des Romains bloqués dans le Capitole. Ayant découvert un sentier secret, ils escaladent une nuit ce dernier rempart de

SOUVENIRS GAULOIS

Rome, et c'était fait de la Ville-Eternelle. Mais il y avait là, par malheur, quelques-uns de ces chiens qu'on employait à la garde des temples, et qui étaient conclus devant la porte de celui de Junon, à côté des oies consacrées à cette déesse. Pour les empêcher d'aboyer et de donner l'alarme, nos pères lancent aux chiens par-dessus le mur quelques morceaux de pain, sur lesquels ils se jettent avec d'autant plus d'avidité, qu'ils mouraient de faim depuis le siège ; mais les oies, que tenait éveillées le même besoin, accourent pour leur disputer cette proie avec de tels battements d'ailes, et des cris si éclatants, qu'en un clin d'œil toute la garnison fut sur pied \ Les Romains repoussent les Gaulois, mais la famine les force à traiter avec les Barbares. Le Brenn, dont les troupes sont décimées par la fièvre, demande mille livres d'or pour quitter ce lieu mortifère. « La rançon d'honneur était plus forte encore que la rançon d'or. Home consentait, en outre, à faire nourrir, par ses colonies et ses alliés, ceux qui venaient de les ruiner, et à leur fournir des bœufs et des chars pour emporter ses dépouilles. Elle leur cédail aussi une portion de son territoire, et s'engageait, par serment solennel, à laisser dans la ville qu'on allait rebâtir, une porte perpétuellement ouverte, en mémoire de la valeur gauloise. Après avoir subi cette grande honte, on était mal venu à chicaner sur la façon de tenir

t En mémoire de la délivrance du Capitole, ou portait chaque année une oie en triomphe et on crucifiait un chien. M. Ampère raconte l'histoire d'un paysan avare, qui vivait seul avec des oies, disant qu'elles étaient très préférables aux chiens pour avertir au moindre bruit. Une jolie caricature romaine représentait naguère un soldat français en garnison à Kome, et plumant une oie au Capitole, avec cotte inscription: Vengeance d'un Gaulois.

HOME. LETTRES b'CN PELERIN.

la balance où se pesait For. Aussi le Brenn ne répondit aux réclamations du tribun Sulpitius qu'en ajoutant, aux poids dont il se plaignait sa large épée de fer et son baudrier, et en lui jetant avec dédain ces deux mots que Rome allait répéter à tous les peuples de la terre : vœ victis! malheur aux vaincus M »

Après le départ des Gaulois, le peuple consterné à la vue de Rome en ruines et en cendres, voulait aller s'établir à Veies. Camille s'écria : « Fuir ces nobles ruines, ce serait faire éclater notre honte, et glorifier les

Gaulois On dirait, éternel opprobre î que les Gaulois

ont pu renverser Rome, et que les Romains n'ont pu la relever. »

Rome resta à Rome et se releva de ses ruines ; Dieu l'avait prédestinée pour être la capitale de l'univers chrétien. Les Romains échappés à ce péril suprême, en conservèrent une telle frayeur de nos ancêtres, qu'ils formèrent au Capitole le trésor gaulois, trésor spécial, auquel, sous peine des exécrations publiques, il était défendu de toucher, à moins que ce ne fût pour une guerre contre notre nation.

Tel était l'effroi qu'inspiraient ces fils de la Gallia Comata, ces Gaulois chevelus comme les Grecs dans Homère, \ Si le ciel venait à tom-

ber, s'écriaient-ils, nous le soutiendrions de nos lances.

Le pont Salaria, sous lequel passe YAnio, rappelle

1 Mary Lafon. Rome ancienne.

* Les invasions périodique? des Français en Italie sous Charles d'Anjou, Charles VIII, Louis XII, François Ier, n'épouvantaient pas moins les Italiens. On a trouvé dans les Missels lombards de celte époque une messe Contra Gallos.

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le combat que, l'an de Rome 394, Manlius soutint contre un Gaulois qui l'avait provoqué. Manlius le battit et lui enleva son torques ou collier, qu'il mit à son cou. Cet exploit lui valut le surnom de Torquatus; l'armée gauloise fut obligée de se retirer chez les Tiburtins, et Rome fut encore une fois sauvée. Ce pont, détruit par Totila, fut reconstruit bientôt après par Narsès ; rompu en 1798, par les Napolitains, il fut rétabli sous Pie Vïl ; enfin les Français, en 1849, dans leur siège de Rome, le firent sauter en partie.

J'ai parcouru avec intérêt, près du Corso, la rue del Macel de Corvi. Vous vous rappelez ce Gaulois téméraire qui osa défier en combat singulier le plus brave des Romains. Valérius, jeune tribun militaire, âgé de vingt-trois ans, accepta le défi et combattit avec succès ; mais , ajoutant toujours le merveilleux au vrai, les Romains prétendirent que, pendant le combat, un corbeau, perché sur le casque de Valère, l avait défendu en effrayant le Gaulois avec son bec et par le mouvement de ses ailes. Nos pères ne s'effrayaient pas de si peu. Quoiqu'il en soit, Valérius et ses descendants prirent depuis lors le nom de Corvus, et c'est dans cet endroit qu'était leur tombeau ; cela vous explique l'origine du nom historique que porte cette rue.

Près du Colysée était un quartier de la vieille Rome, nommé Busta Gallica ; (bûchers gaulois) parce que nos pères y brûlèrent leurs morts. Les Romains gardèrent une haine implacable aux Gaulois ; ils donnèrent à Cybèle des prêtres appelés Galli, mutilés et choisis dans la nation des Gaulois, pour la punir, dit saint Jérôme, de

ce qu elle avait pris autrefois la Ville-Eternelle *. A l'approche d'Annibal , un Gaulois et une Gauloise furent murés vivants dans un tombeau au Forum Boarium pour se rendre les dieux favorables. Les fils ne pardonnent pas la honte de leurs pères ; les Romains se délectaient à voir s'entretuer, dans le Colysée, des gladiateurs gaulois et môme des gladiatrices gauloises, à la peau blanche, à la blonde chevelure. Il y avait deux sortes de gladiateurs : ceux qui en faisaient un métier, et les prisonniers barbares, qu'on forçait à combattre. Tertullien appelle ces derniers les gladiateurs innocents. Le Gaulois, dans le Cirque, portait, comme signe caractéristique, un poisson sur le cimier de son casque. Quand le rétiairc l'enveloppait dans son filet, il lui criait ironiquement : Gaulois, ce n'est pas à toi que j'en veux, c'est à ton poisson 1 piscempeto. Jamais on ne l'épargne, il est Gaulois; il appartient à cette race détestée qui a brûlé Rome, il faut qu'il meure, et que son sang réjouisse les yeux des Romains.

Vercingetorix, envers qui César se montra si peu génénéreux, fut conduit à Rome et plongé dans un cachot infect où il attendit pendant six ans que son vainqueur vînt étaler au Capitole l'orgueil de son triomphe ; il fut mis à mort ce jour là; peu de temps après Brutus vengea le plus héroïque des enfants de la Gaule en tuant César.

J'ai vu avec émotion, au Capitole, la statue du gladiateur mourant ; on l'appelle aujourd'hui le Gaulois blessé. Son flanc droit est ouvert par deux larges blessures ; les dernières gouttes de son sang s'échappent lentement par

1 t't qui urbem romanam ceperunl, hac ferianlur ignominia.

SOUVEMKS GAULOIS.

la bouche de sa plaie, per la boca de su herhla, comme disent les Castillans ; il est tombé sur son bouclier renversé, auprès de son épée ; il se soutient encore d'une main, mais tout son corps s'affaisse déjà ; sa tête penchée se renverse ; son cou est entouré d'une corde, signe de l'esclavage, ses cheveux sont hérissés par l'agonie, son front est moite d'une sueur de mort; sa bouche est entrouverte comme pour laisser passer son âme entre ses lèvres livides. Cette douleur sans abattement, cette contraction de traits sans contorsion révèle son Ame courageuse; son mâle regard exprime qu'il consent à mourir, mais qu'il mourra sans se plaindre : Ave, Cœsar, mortturus te salutat. 11 est tombé avec grâce, il meurt dc-

cenvnent Déjà l'arène tourne autour de lui 11 va

expirer avant qu'aient cessé les barbares acclamations qui saluent son vainqueur. 11 les a entendues, mais il s'en est peu ému... : Dulces morieiis reminiscitur Aryos. Son cœur est loin du Cirque.... Il rêve à sa patrie, à la Gaule, à ses forêts druidiques, au ciel nuageux, aux prairies humides, à sa blonde famille qui l'attend dans sa cabane au bord d'une rivière... 11 expire... Un des curateurs de l'amphithéâtre le désigne, il est entraîné avec un croc dans le spoliarium, et l'on jette son corps aux puticoli, pêle-mêle avec la charogne des bêtes et des chrétiens !

« Mourra-t-il sans vengeance? » s'écrie alors Child- Harold. « Levez-vous, peuples du Nord 1 Venez assouvir sur Rome votre juste fureur I »

Shall lie expire, And unavenged ? — Arise yc Goths, and glul your ire '

Plus tard, les Romains dégénérés eurent besoin des Gaulois, non plus pour animer leurs jeux, mais pour les défendre eux-mêmes contre les autres Barbares ; d'où le proverbe romain si honorable pour nos pères : « Pas de guerre sans soldats gaulois : Nullum bellum sine milite g allô. »

Tite-Live dit que les Gaulois sont une nation née pour les vains tumultes, et le vieux Caton peint la France, en disant que la Gaule cultive avant tout l'art de la guerre et l'art de la parole, rem militarem et argutè logui.

Après la conquête des Gaules et l'établissement de la domination romaine dans ce pays , les Gaulois affluèrent à Rome, et un grand nombre obtinrent le droit de cité et l'honneur des services publics.

En feuilletant ce matin, à la bibliothèque d'Ara Cœli, le recueil d'inscriptions de Muratori, je viens de tomber par hasard sur cette épitaphe d'une Gallo-Romaine :

MARTIN A . CARA . CONIVX . QVAE VEN1T . DE . GALLIA . PER . MANSIONES L . VT . COMMEMORARET . MEMORI AM . MARITI . SV1 RENE . QVIESCAS . DVLCISSIME

Je crois devoir la traduire ainsi :

L, épouse chérie, qui est revenue de Gaule en faisant cinquante mansiones pour assister à l'anniversaire de la mort de son époux Repose bien ici, très douce aimée.

SOUVENIRS GAULOIS

Mais qu'est-ce que c'est que ces cinquante mansiones? Muratori dit, dans une note, que c'est ce que nous appelons des postes, soit des relais de chevaux, soit plutôt des journées de routes. A ce compte, Martina aurait mis cinquante jours pour venir de Gaule à Rome *.

Mgr. Gerbet cite l'épitaphe suivante tirée des catacombes de Sainte-Agnès. Elle est écrite en caractères grecs.

Ici Gordianus nonce de la Gaule égorgé pour la foi avec toute sa famille • ^ repose en paix

Théophila servante a fait (ce monument) ».

La servante Théophila, dit Mgr. Gerbet, dont la reconnaissance pour ses bons maîtres s'est trouvée réduite à ne pouvoir plus leur rendre d'autre service que celui d'un tombeau, a été heureusement inspirée en leur faisant ou faisant faire cette épitaphe, qui est remarquable aussi sous le rapport de l'expression. 11 y a un sentiment profond dans ces mots : Égorge pour la foi avec toute sa famille, écrits tout simplement, sans addition, sans étalage de regrets, au nom d'une pauvre femme, devenue tout à coup, vraisemblablement loin de son pays, la survivante solitaire de la famille à laquelle elle s'était dévouée.

i Mansiones olim appellatœ quœ nunc italicè poste. Seu potiùs iter unius diei, mansionis enim nomine illud veteres signarunt.

* Théophila, aimée de Dieu, cemme Philothée, qui aime Dieu : Quoique le mot fàôOtoç soit grec, il n'a pas été connu des Grecs comme nom propre, parce que l'idée d'aimer Dieu leur était étrangère, et il no fut porté que par des chrétiens. Nulle religion autre que la nôtre, dit Pascal, n'a demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre.

122 ROME. LETTRES li UN PÈLERIN.

L'empereur Antonin-le-Pieux était à demi-Gaulois, puisque sa famille paternelle était originaire de Nîmes. Un autre Gallo-romain, prôtre, évêque et saint, Sidoine Apollinaire, né à Lyon, fut préfet de Rome en 468, et eut sa statue dans la basilique trajane, parmi les littérateurs célèbres. Il écrivait à un ami de Gaule : « Rome notre ville à tous, est la seule dans l'univers qui ne tienne pour étrangers que les Barbares. »

Que de Gallo-romains en disent autant de nos jours en venant se fixer à Rome, leur vraie patrie 1

Un curieux souvenir de la Gaule à Rome, c'est le poème d'un Gaulois du cinquième siècle en l'honneur de la Ville-Eternelle. Né à Toulouse ou à Poitiers, Glaudius Rutilius Numatianus fut préfet de Rome en 417, sous Honorius. En 419, il fut rappelé en Gaule parles malheurs de sa patrie. C'est ce voyage qui fait le sujet de son poème, écrit en latin fort élégant, sorte de pèlerinage d'un Ghild-Harold Gaulois à travers les ruines de l'Empire romain. Rutilius était païen ; il n'admire que la vieille Rome, et lance plus d'un trait contre le Christianisme. Mais ce que j'aime en lui, c'est son amour filial pour la Ville-Éternelle :

« Écoute-moi, reine magnifique du monde, devenu ton domaine, Rome, toi dont l'astre brille parmi les étoiles..., je te chante et je te chanterai toujours, tant que les destins me le permettront; la mort seule peut effacer ton souvenir \ »

i Eiaudi, regina toi pulcherrima mundi, Inter sidercoB Roma recepta polo» :

Te canimus, semperque, sinent dum fata, caneinus So>pes nemo potest mimemor esse tui.

SOUVENIRS GAULOIS

Rutilius appelle Home païenne une déesse, et lui donne des éloges qu'il faut transporter à Rome chrétienne : « Et toi, dont les triomphes embrassent et civilisent le monde entier, tu fais de l'univers une vaste société: c'est toi, déesse, toi que célèbrent tous les peuples devenus Romains; tous portent une tùte indépendante sous ton joug pacifique.

Tu qunque, legiferis mundum complexa triumphis, Fœdere communi vivere cuncta facis.

Te, Dea, te célébrât Homanus ubique recessus, Pacificoque gerit libéra colla jugo.

« Aux nations diverses tu as fait une seule patrie :

Fecisti patriam diversis gentibus unam.

(( Tu es moins grande par ta royauté môme que par la conduite qui t'en a rendue digne; tes actions surpassent encore tes magnifiques destinées :

Quod régnas, minus est, quam quod regnare mereris ; Excedis factis grandia fa t a tuis.

« Relève ta tôte chargée de lauriers, ô Rome, et que tes cheveux blanchis se disposent sur ton front sacré, comme la chevelure d'une jeune déesse :

Erige crinales lauros, scniumquc sacrati

Verticis in virides, Roma, refinge comas.

« Toujours ce fut ta coutume d'espérer le bonheur dans l'adversité; à l'exemple du ciel, tu t'enrichis de tes pertes... :

Adversis solemne tins, sperare secunda : Exeraplo cœli ditia damna subis.

« Dans l'avenir, tes destinées ne connaîtront aucunes bornes, tant que la terre restera immobile, tant que le ciel portera les astres. Les malheurs qui renversent les empires te donnent une vigueur nouvelle; ton destin est de renaître en grandissant toujours par tes infortunes :

Quai restant, nullis obnoxîa tempora métis, Dura stabuot terra?, dum polus astra feret.

Illud te réparât, quod criera régna resolvit : Orno renascendi est, crescere posse malis. »

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