‹ RomeChapitre 53 sur 133 · HUME ET FRANCE · texte numérisé non relu

HUME ET FRANCE

En effet, la mère n'a fait qu'une bouchée de la fille. Les révolutions sont en général aussi mauvaises mères

que mauvaises filles ; elles sont comme Saturne, disait Vergniaud, elles dévorent leurs enfants.

La seconde république française n'a pas suivi l'exemple de la première à l'égard de l'Eglise ; loin de là, grâce à Dieu î J'aime à considérer philosophiquement les causes providentielles de notre expédition de Home en 18'»ÎL La République romaine était furieuse d'être attaquée pur celle qu'elle appelait sa sœur aînée, et elle avait raison. De son côté, la République française n'était pas moins irritée d'avoir à renverser sa sœur cadette : c'était naturel et logique. Quelle absurdité que ce siège de Rome ! s'écriaient nos républicains ; c'est un crime de lèse-fraternité; ils disaient vrai. C'était en dehors de toute probabilité, de tout raisonnement ; c'était absurde, donc c était divin ! credo quia absurdum. L'absurde ici, c'est le surhumain et le providentiel. Le doigt de Dieu était dans tout cela. La France, qui offrit si souvent un asile aux Papes persécutés, la France catholique attendait Pie IX sur son territoire et l'aurait reçu avec acclamation. Le Saint-Père préféra Gaëte à Marseille. Alors la France se rappela que, si Notre-Seigneur Jésus-Christ a créé la souveraineté spirituelle du Pape, c'est elle, la France, qui a créé en quelque sorte et soutenu sa souveraineté temporelle; c'est là son œuvre et sa gloire; aussi ce qu'elle avait fondé en 800, elle l'a rétabli en 1849, quand tirant du fourreau l'épée de Charlemagne, elle trancha d'un seul coup le nœud gordien de cette question tant débattue. Pourquoi faut-il que dix ans après, cette question, soulevée de nouveau, n'ait pas trouvé l'Empire aussi favorable

au Saint-Siège que la République? En 1849 la France fut poussée vers Rome par cette mystérieuse influence à laquelle il ne lui sera jamais donné de se soustraire, môme aux plus mauvais jours de son histoire ; elle y fut poussée par le cri de sa conscience de fille aînée de l'Eglise et par des traditions quinze fois séculaires; les Français entrèrent à Rome en libérateurs, après avoir versé le inoins tic sang possible, après un siège où ils avaient épargné, avec un soin filial, les monuments de la Ville- Eternelle qu'ils rendirent intacte à Pie IX.

Depuis bientôt quinze ans que l'armée française entoure le trône pontifical de sa vénération et de son drapeau, il ne se passe point de jours qu'elle ne soit bénie. Nos officiers et nos soldats ont leurs entrées libres au Vatican, et ils en rapportent avec fierté les paroles, les médailles et les chapelets qu'ils ont reçus du Saint-Père. C'est pour eux un second souverain ; il lui disent : « Mon Pape, » comme ils disent : « Mon général, » ou « mon Empereur. »

Un seul jour, ils ont regretté d'être à Rome, les bras croisés, c'est en J860, tandis que l'armée de Pic IX, commandée par un général français, et composée en partie de compatriotes, alla se faire écraser pour défendre les Etats romains contre un ennemi sacrilège, qui les attaquait sans déclaration de guerre. Un jour, me promenant sur le port de Marseille, j'entendis un gamin qui, en passant près d'un soldat, l'appela en ricanant soldat du Pape; le soldat se retourna vivement pour châtier le petit insolent, puis il s'arrêta et se mit à sourire comme se disant à lui-même : Que m'importe! je sais ce que j'ai fait. J'allai à lui et nous causâmes. Il

HOME ET FKAISCE.

revenait de Home et en parlait avec enthousiasme : le vin d'Orviète était pour rien, le café se payait deux baïoques la demi-tasse, et puis notre Pape était si bon ! D'ailleurs, il n'est plus permis de se railler des soldats du Pape, depuis Gastelfîdardo.

En quatorze ans, Pic IX a vu s'agenouiller sous sa main près de soixante mille hommes, un dixième de l'armée française, et a béni leurs soixante mille familles. Ces hommes, dispersés par les hasards de leur carrière, ont emporté de Home une bénédiction et des souvenirs qui ne s'effaceront plus, ou du moins qui se ravivront à la dernière heure. Une des joies d'un Français à Home c'est d'y trouver la France, l'arme au bras, veillant à la sûreté de la Ville et du Pape, et continuant ainsi l'œuvre de sa politique et de sa foi qu elle a inaugurée ici il y a mille ans.

Chateaubriand a fait un charmant tableau du soldat français à l'étranger; mais à Rome, nos soldats ont une seconde patrie et se considèrent comme chez eux. Logés dans les couvents, ils ont fait le meilleur ménage du monde avec les moines étonnés de leur compagnie. On dit même qu'un dragon, hébergé chez les capucins de la place Barbcrini, a été séduit par leur genre de vie, et, son congé arrivé, leur a demandé a revêtir leur uniforme,

A peine installés à Home, nos soldats se sont fait admirer par leur discipline et leur charité. Chaque jour, à l'heure de la soupe, les pauvres assiégeaient leurs casernes, et recevaient de leurs mains le pain de la fraternité chrétienne. Les prêtres français qui habitaient Rome se sont empressés de traiter nos soldats d'une manière digne d'eux, c'est-à-dire en chrétiens. Mgr. Luquet, évéque d'Hezebon, Mgrs. de Ségur,

de Mérode et Bastide, se sont occupés de les attirer et et de les intéresser à Rome. On fit à leur usage un itinéraire très-bien écrit et bien pensé, pour les mettre en état de visiter Rome avec fruit et intérêt. On a plaisir à les rencontrer dans les églises et les musées, par groupes de cinq ou six, l'un faisant la lecture et les autres écoutant religieusement; mais ce qu'ils préfèrent à tous les monuments, c'est leur église, c'est Saint-Louis-des-Français, où ils entendent parler et prêcher dans notre langue, où on s'occupe de leurs âmes et de leur instruction. Chaque dimanche, il y a messe militaire et vêpres spéciales chantées par nos soldats. Aussi se trouvent-ils là chez eux, en France; le clocher de Saint-Louis leur est cher comme celui de leur village. Je n'y suis jamais entré sans y rencontrer quelques soldats épelant les épitaphes françaises, et se montrant surtout cette inscription gravée sur un cénotaphe de marbre :

Aux soldats français

morts sur les murs de Rome en m. dccc. xlix leurs frères d'armes du corps expéditionnaire de la Méditerranée, une messe quotidienne pour le repos de leurs âmes a été fondée par le Souverain-Pontife Pie IX

Depuis la première croisade, où la France a conquis et gardé le tombeau du Sauveur, elle n'avait pas eu une pareille bonne fortune, de rendre Rome au Pape, et de veiller sur lui auprès du tombeau de saint Pierre.

Tant que la France sera là, il semble que, revenue à sa mission séculaire, elle n'a rien à craindre de ses ennemis intérieurs et extérieurs, et que Dieu la gardera lui-môme tant qu'elle veillera ainsi sur son Vicaire et sur son Eglise. Quelque temps après ce congrès de Paris, où l'on offrit au Piémont l'occasion de diffamer solennellement Pie IX, on demandait au saint curé d'Ars ce qu'il en pensait.

— Mon ami, si nous sommes sages, ceux qui nous conduisent le seront aussi ; mais Dieu se sert quelquefois des rois pour châtier les peuples.

— Croyez-vous que l'Empereur rappelle ses troupes de Rome?

— Non, mon ami, c'est ce qui lait sa force. Ses soldats le défendent mieux à Home qu'à Paris.

Abandonner Home à ses ennemis, ce serait une désertion, et la France ne déserte jamais un poste d'honneur.

« Jusqu'ici, on a considéré la question romaine comme intéressant exclusivement le Pape, il serait temps de montrer qu'elle intéresse avant tout la France. L'Eglise, on effet, peut souffrir; elle ne peut périr. Mais il n'a jamais été dit à la France : « Les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre toi. » Et. c'est pour les empêcher de prévaloir contre nous et contre la Chrétienté que nous devons rester à Home. Quelle que soit la dynastie, <pie le souverain soit carlovingicn ou capétien, Bourbon ou Bonaparte, le devoir, l'intérêt de la France et de son chef sont toujours les mômes !. »

i Les Voix de Home par M. le comte tic Maumigny, qui ajoute : « Dieu a si bien enlacé leurs intérêts mutuels, qu'il ne peut y avoir entre Ronif et la France aucun sujet permanent de rupture. C'est ainsi que dans les meilleurs ménages, il peut y avoir brouille ; mais les querelles ne sont

HOME. LETI* h ES 1MN PÈLERIN.

0 France, trop souvent tu as méconnu et trahi ta mission providentielle ; tu as fjueiroyé Dieu de ses dons, selon l'expression de saint Louis mourant. Alors Dieu a retire sa main, et tu es tombée dans les abîmes. 0 France, reprends ton rôle carlovingien, Home est la tétc, reste le bras du Catholicisme, et tu seras toujours la nation c//mtianissime, selon le barbarisme éloquent de Lacordaire, «la nation à qui l'Eglise doit le plus dans le passé, et de qui elle peut attendre davantage dans l'avenir. » La France,

C'est lo royaume qui soustient Crestienneté et la maintient.

[Mystère du siéye d'Orléans).

Rome et France ! il semble qu'en défendant l'une on défend l'autre :

Qui combat pour sa foi, combat pour sa patrie.

Rome et France ! Foi et Patrie ! Catholique et Français ! C'est avec cette devise et ce mot d'ordre au fond du cœur que nous avons visité la métropole de l'univers chrétien.

Quand Daniel O'Connell, en pèlerinage vers la Cité- Reine, se sentit mourir à Gênes, il s'écria : Mon corps à l'Irlande, mon cœur à Rome, mon Ame au ciel

qu'à la surface quand Dieu a formé lui-même l'union. Ni le protestantisme relaps de Henri IV, ni l'orgueil de Louis XIV, ni les violences do. Napoléon l« n'ont pu rompre définitivement l'alliance séculaire de Rome et de la France, et ces monarques eux-mêmes n'ont jamais voulu, au fond, une rupture évidemment contraire à leurs intérêts et aux nôtres plus encore qu'aux intérêts du Saint-Siège.

1 Le P. Ventura, dans son oraison fuuèbre prononcée a Rome même, a éloquemment commenté ce testament du Libérateur: « L'Irlande c'est la Patrip, Rome c'eft l'Eglise, le Ciel c*e<t Dieu. Dieu donc, l'Kgii>e el la

ROME ET PllAKCE

Catholiques et Français, aimons la France comme O'Connell aimait l'Irlande, avec un patriotisme surnaturalisé par la foi ; aimons-la en union avec l'Eglise, aimons-la surtout à Home, où elle a resserré la glorieuse chaîne de ses traditions guerrières et religieuses. Nous avons cherché avec amour el retrouve avec bonheur, dans la Ville-Eternelle, les traces vivantes el nombreuses t\\w, la France y a laissées et nous allons essayer, en rassemblant ces fragments épars, d'en élever comme un monument à

la patrie.

Rome et la France ! c'est donc moins une alliance de mots qu'une alliance historique de souvenirs et d'espérances. Nous aimons à unir ainsi h ce nom grandiose et éclatant de Home ce nom si doux et si harmonieux de France 1

Si la France est notre patrie, le pays de nos pères, Rome est notre matmk, suivant l'expression des Crétois ', c'est le pays de l'Eglise, notre mère !

Patrie, c'est-à-dire la gloire «Je Dieu, la liberté «le l'Rglise et le bonheur «Je la Patrie, voilà les grandes tins fie toutes ses actions, voilà les nobles objets, les objets uniques de sa charité. Il aime la Patrie, il lui laisse son corps, mais il aime encore mieux l'Eglise, et il lui lègue ion cœur ; il aime Dieu, et il lui donne, il lui confie son âme. Dieu, il l'aime pour lui-même ; il aime l'Eglise par rapport à Dieu, parce qu'elle est divine, la Patrie par rapport à l'Eglise, parce qu'elle est catholique. »

1 Les Grecs employaient toutes les expressions de la tendresse pour désigner la terre natale. Kn gênerai, ils l'appelaient patrie, du nom de père. Les Crétois, avec une nuance plus prononcée de tendresse, l'appelèrent marne, du mot qui signifie mère: Mïjrsi,-, Mqrftâoff, sous entendu yn ou xiïtÇy le pays de la mère. (Platon, de Uep. liv. IX.— Plularque., <4/i sent, ecl. t. Il, p. l'JÏ.)

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