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LETTRE XX

Li famille Selby. — Le couvent de Saint-Grégoire, berceau du christianisme anglais. — Les rois saxons et anglais vont en pèlerinage à Rome. — Macbeth et 1 église de Saint- André-des-Ecossais. — Un pape anglais. — Léon X et Henri VIII. — Milton, Shakspeare et Byron. — Les Stuarts à Rome. — Renaissance catholique en Angleterre. — Anglais illustres convertis à Rome. — Le prince de Galles et le prince de Prusse présentant leurs hommages à Pie IX.

Quelle différence entre le voyage d'Italie que j'accomplis maintenant, et ce voyage d'Angleterre que j'ai fait naguère î Londres et Rome , Westminster et Saint- Pierre, Anglais et Italiens, ciel du nord et ciel du midi ! Il n'y a pas de contraste plus complet; et pourtant, là-bas comme ici, j'ai retrouvé le Catholicisme debout; à Rome il triomphe depuis des siècles; en Angleterre, il sort à peine des catacombes, mais c'est toujours lui, il est toujours le môme.

Rome, cette patrie commune des chrétiens, voit chaque année beaucoup d'Anglais, les uns encore séparés de nous, les autres rentrés dans l'unité.

M. l'abbé J. nous a fait faire la connaissance d'une famille anglaise catholique qui vient passer à Rome plusieurs années; c'est la famille Selby, qui a de nom-

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breuses branches établies dans divers comtés d'Angleterre et jusqu'en Danemark; ses armes datent, sans doute, des croisades, c'est une tête de Sarrazin affrontée, avec cette fière devise : semper sapit suprema Nous venons de faire avec cette noble famille un pèlerinage au berceau du Christianisme anglais.

Après avoir traversé le Forum et passé sous l'Arc de Constantin, on prend à droite la vallée qui sépare le Cœlius du Palatin, et on se trouve bientôt devant le grand couvent de San-Grégorio-Magno, situé sur une croupe avancée du Cœlius. On y monte par un large et superbe escalier du haut duquel on voit devant soi, sur le Palatin, les ruines monstrueuses (au physique et au moral) du palais des Césars, la villa Palatina, et les deux palmiers de saint Bonaventurc. La promenade publique, près du couvent est due aux Français du Jcr empire; elle est sur l'emplacement du fameux bois des Camènes, divinités sabines ; là était la source sacrée où Egérie, qui était une Camènc, inspirait Numa comme Béatrice inspira Dante. Saint Grégoire, souverain Pontife et roi de Rome comme Numa, trouvait dans son cloître d'autres inspirations au pied du Crucifix.

L'église et le couvent furent bâtis sur l'emplacement de la maison paternelle de saint Grégoire-le-Grand, ce patricien romain, grand orateur, grand écrivain et grand Pape, poète aussi et musicien ; le chant d'église s'appelle encore le chant grégorien. On conserve son lit au couvent, et dans l'église son fauteuil de marbre, sur lequel

1 Un Selby s'est enrôlé dans l'escadron des guides de U Morieière, Jors de la croisade do 1800.

on nous fit asseoir, et qui semble la chaise curule d'un vieux Romain. Dans la première chapelle à droite, on ne manque pas de montrer aux touristes anglais un tableau d'un peintre de leur nation, John Parker, qui a représenté sainte Sylvie, mère de saint Grégoire.

Le couvent est le chef-lieu de l'Ordre des Camaldules. Ces religieux portent la tunique blanche; elle n'est pas longue et flottante comme celle des Dominicains, mais courte et serrée à la taille et aux épaules. ïl y a au Vatican un beau tableau d'André Sacchi ; c'est saint Romuald racontant à ses disciples une vision dont il vient d'être favorisé : tandis qu'il dormait dans un champ, il vit une échelle qui allait de la terre au ciel, comme celle de Jacob, et sur laquelle montaient ses religieux. Le gentilhomme Malduli, à qui appartenait le champ, eut la môme vision ; il donna au saint ce champ et la maison adjacente ; Romuald y fonda le chef-lieu de son Ordre, et ses disciples prirent le nom de Camaldules, (casa Malduli) l,

Capellari de Bellune fut moine de ce monastère, et il y composa son savant livré sur le triomphe du Saint- Siège : // trionfo délia santa Sede e délia Chiesa contvo gli assalti dei novatori. Il devint abbé, puis cardinal, puis enfin Pape, et il voulut s'appeler Grégoire XVI, en souvenir de saint Grégoire-lc-Grand, patron de son couvent *. Il conserva sur le trône de saint Pierre les vertus

t Saint-Romuald était si vénéré en Espagne que, lorsqu'il quitta ce pays, on voulait le tuer, pour avoir au moins ses reliques.

* A peine élevé sur le trône pontifical, Grégoire XVI créa l'ordre civil et militaire de Saint-Grégoire-le-Grand auquel il donna cette devise, qui affirme si énergiquement le pouvoir temporel des Papes: PRO DEO ET PRINCIPE: Pour la défense de Dieu et du Souverain. Pie IX a daigné nommer l'auteur de ces Lettrts chevalier de Saint-Gn'goire-le-Grand.

lof» ROME. LETTRES I»ïiN PÈLERIN.

monastiques. — « Crois-tu que mon estomac soit changé, )> disait-il à son maître-d'hôtel qui, le lendemain de son couronnement, venait lui demander comment il entendait que sa table fût servie. Il revenait souvent visiter son cher couvent, il en restaura l'église, et fit planter le jardin public qui l'avoisine. Enfin, quand Grégoire XVI vit venir la mort, il s'écria qu'il voulait mourir en moine, et non en souverain : Voglio morir da frate, non da so~ vrano.

Le frère qui nous guidait nous fait traverser un petit jardin qui est à côté du portique, et nous mène devant un édifice composé de trois petites chapelles. La première est dédiée à sainte Sylvie, mère de saint Grégoire ; la deuxième est l'ancienne petite église de Saint-André, élevée par saint Grégoire lui-même ; elle est célèbre par la lutte artistique du Guide et du Dominiquin, qui s'y provoquèrent en peignant chacun sur un mur, en face l'un de l'autre, le martyre de saint André ; les deux champions sont vis-à-vis l'un de l'autre, et les deux murs sont le champ de bataille de ces deux illustres frescanti.

Guido Heni a peint saint André adorant la croix avant d'aller au martyre : le saint, à genoux, est sublime; cette fresque du Guide est d'une richesse et d'une vigueur de coloris rares chez cet artiste. Le Dominiquin a représenté la flagellation de saint André, qui est étendu sur la table du supplice, entouré de ses bourreaux; un des flagelleurs, vu de dos, est admirablement posé. Au fond du tableau on voit le préteur sur son tribunal, et dans un coin, des chrétiennes qui pleurent. On admire un enfant effrayé de ce sanglant spectacle et réfugié dans la robe de sa mère. La beauté de la composition, la force

l' ANGLETERRE A ROME.

un

du dessin et de l'expression ont fait donner la palme au Dominiquin. J'hésite à me prononcer, et je me suis contenté d'admirer également ces deux fresques sœurs et rivales.

La troisième chapelle, dédiée à sainte Barbe, possède le Tridinium, grande table en marbre sur laquelle saint Grégoire servait tous les jours un repas à douze pauvres. La tradition rapporte qu'un beau jeune homme s'assit un jour à cette table et disparut après le repas : c'était un ange du Seigneur. Dès lors, Grégoire augmenta le nombre de ses pauvres jusqu'à treize, et voilà l'origine du repas des treize pèlerins que nous verrons servis par le Pape lui-même le jeudi-saint.

La famille Selby contemplait, avec une pieuse vénération, l'église et le couvent de Saint-Grégoire. Les Anglais non-catholiques doivent y trouver au moins un intérêt national et même religieux; car enfin ils sont chrétiens, quoiqu'ils n'aient plus qu'un christianisme partiel, et ils peuvent se rappeler que c'est d'ici que sont sortis, il y a plus de douze siècles, les premiers apôtres de leur nation.

Tout à l'heure, en traversant le Forum, nous nous rappellions cette scène providentielle racontée par Bède, l'antique historien de l'Eglise d'Angleterre. Saint Grégoire n'était pas encore pape, quand, passant un jour au Forum, il vit trois entants amenés à Home pour être vendus. In Foro très pueras vénales. 11 s'informe de leur pays; on lui dit que ce sont des Angles. Non, répondit-il, dites plutôt que ce sont des anges : Non Anglised anfjeli. Ces pauvres enfants du Nord, au teint blanc, aux cheveux blonds, avaient en effet des figures angéliques :

Anglicam faciem habebant \ Grégoire les rachète et les conduit dans son monastère, dont il avait fait aussi une maison de charité. « Il est intéressant de penser que ces trois petits êtres, orphelins de famille et de patrie, et prémices du Christianisme futur d'un grand peuple, se sont agenouillés dans cette même église, où nous retrouvons des monuments de cette époque ; qu'ils se sont assis à cette table, que nous touchons encore aujourd'hui de nos mains, autour de laquelle saint Grégoire nourrissait chaque jour douze pauvres et les servait lui-même : touchante figure de ce banquet évangélique, que, peu d'années après, ses envoyés devaient offrir à la patrie de ces enfants pour la nourrir de la parole de vérité et du pain de vie. Ces enfants furent, en effet, des anges dans un autre sens que celui qui avait frappé le bon cœur de Grégoire. Un marchand barbare les avait traînés à Rome, mais la douce Providence les y avait envoyés. Leur apparition fut comme un éclair qui dirigea sa pensée vers le pays d'où ils étaient venus. Il demanda la permission de partir pour y prêcher l'Evangile. Il ne put l'obtenir, parce que les Romains s'opposaient à un projet qui leur aurait fait perdre le secours de ses conseils et de son génie, que les circonstances leur rendaient nécessaires ; sa charité se trouva, pour le moment, enchaînée par l'estime de ses

concitoyens. Mais la pensée de la conversion de l'Angle-

1 Manso, ami du Tasse et l'hôte de Milton à Naples, disait aussi du poète anglais: « Si sa piété répondait à sa beauté, il serait un ange.

C'est en souvenir de cette parole de saintGrégoire qui christianisa l'Angleterre, que les rois anglais frappèrent des pièces de monnaie à i'efGgie d'un ange qu'on appelait des angels. Elles passèrent en France pendant l'invasion anglaise, et on les y nommait des angelots.

LANfiLETERKE A ROME

terre avait pénétré dans son âme trop profondément, pour pouvoir en sortir : son élévation à la papauté lui permit enfin de la réaliser *. »

Il choisit un humble religieux de son couvent, nommé Augustin : ce fut l'apôtre de l'Angleterre *.

Les rois saxons, convertis au Christianisme, ont laissé des traces de leur passage à Rome; Gédualla, roi des Saxons occidentaux, décidé à embrasser le Christianisme, quitta ses Etats en (>89, afin de recevoir le sacrement du baptême dans l'église de Saint-Pierre. Le pieux Cédualla n'estimait aucune gloire terrestre au prix de ce bonheur, dit son historiographe : il ne cessait de demander au prince des Apôtres d'intercéder pour lui et d'obtenir du Tout-Puissant qu'après son baptême il mourût dans la basilique même, sans souiller, par de nouveaux péchés, la pureté de son âme régénérée. La grâce que le roi saxon implorait lui fut accordée; il reçut le baptême en la journée du samedi-saint, des mains de saint Serge Ier, et prit le nom de Pierre. Dans la même semaine, le 20 avril 689, tandis qu'il portait encore le vêtement des néophytes, touchant symbole delà blancheur de l'âme en laquelle la tache originelle est effacée, il expira doucement. On déposa son corps sous le portique de la basilique, et une longue épitaphe, gravée sur sa tombe, rappelait l'admirable histoire de son voyage à Rome et de sa mort.

Coenred, roi de Mercie ; Offa, prince des Saxons occidentaux ; Vuitburge et Eadburge, princesses saxonnes,

» Mgr. Gerbet.

* L'Histotre de saint Augustin et de ses compagnons a été écrite récemment par un ancien professeur d'Oxford converti et devenu prêtre catholique, M. Oakeley.

et le roi Ina, suivirent l'exemple de Cédualla. Ina ayant laissé la couronne à un de ses parents et s'étant rendu à Rome sous Grégoire II, y établit un asile pour les écoliers et pèlerins de sa nation, et y adjoignit une église dédiée a la sainte Vierge. Il donna pour revenus à ces deux établissements une part dans le tribut appelé le denier de saint Pierre, qu'il avait établi dans ses Etats. De cette fondation est venu le nom de Schola Saxorum, école des Saxons, donné h cet endroit, et transformé, par corruption, en celui de Sassia, sous lequel on désigne encore ce quartier de Rome, situé près du Vatican, là où s'élève aujourd'hui le grand hôpital du Saint-Esprit Santo Spirito in Saxia ; il s'y forma un borgo appelé le bourg des Anglo-Saxons, construit par le roi Offa, et rebâti plus tard par Ethelwolf. La fresque de Raphaël au Vatican rappelle l'incendie qui dévora ce bourg, et que saint Léon IV éteignit instantanément par un signe de croix.

Dix ans après Ina, saint Richard d'Angleterre et ses deux fils, saint Villibald et saint Vunebald, renoncèrent aussi à leur royaume terrestre pour employer le reste de leur vie à de pieux pèlerinages, en commençant par les tombeaux des saints Apôtres. Alfred-le-Grand reçut à Rome sa première éducation, sous la tutelle du pape Léon IV, qui, pressentant la grandeur future du jeune prince, lui donna l'onction royale, au préjudice des trois frères placés entre le trône et lui.

Knut-le-Grand, roi d'Angleterre, de Danemark et de Nonvège, vint à Rome en habits de pèlerin, l'an 1027.

Plus tard, le saint roi Edouard-le-Confesseur avait fait vœu d'aller à Rome, mais les barons anglais s'opposant à

son départ, le pape saint Léon IX le releva de son vœu, à condition qu'il élèverait un monastère en l'honneur de saint Pierre. Ce fut l'origine de l'abbaye de Westminster. Un autre roi, plus éloigné encore, fît en personne le voyage de Rome : c'était le roi d'Ecosse Macbeth, plus connu par Shakspeare que par l'histoire ; Macbeth, qui, monté sur le trône par le meurtre de son cousin Duncan, entendait une voix qui lui criait : Tu ne dormiras plus, tu as tué le sommeil :

Macbeth does raurther sleep, the innocent sleep.

Bourrelé de remords, il chercha à expier son forfait. Il mit au nombre des lois de l'Etat plusieurs lois canoniques. Enfin, il fit le pèlerinage de Rome, en 1050, pour prier aux tombeaux des Apôtres, et il répandit d'immenses aumônes parmi les pauvres de la Ville sainte

J'ai visité, près du palais Farnèse, l'église et le séminaire anglais de Saint-Thomas-de-Canterbury. L'église fut bâtie au huitième siècle par le roi Ofla, qui la dédia à la sainte Trinité *.

« En 1398, un jour qu'une troupe de pèlerins anglais faisait la visite des principales églises dans l'intérieur de la ville et hors des murs, une pauvre femme enceinte, ne pouvant marcher aussi vite que les autres,

» Marian.Scot.,afn 1050.

* Les Ecossais oot aussi à Rome leur église nationale de Saint-André ; elle possède un reliquaire pyramidal du XV» siècle qui renferme la relique de Sainte-Marguerite, reine d'Ecosse, morte en 1407. On l'expose le 10 juin, jour de sa féte.

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