tome i
ROME. LETTRES d'un PÈLERIN.
resta en arrière. Elle fut surprise par la nuit dans un bois qui existait alors sur la rive du Tibre, occupée aujourd'hui par le quartier de la Lungara. Le lendemain ses vêtements ensanglantés apprirent à ses compagnons quelle avait été dévorée par des loups. Emu de compassion, un Anglais, nommé John Skopard (il faut conserver ce nom), convoqua une assemblée de ses compatriotes. Dans ce meeting la bonne volonté ne manqua point, mais, comme il arrive souvent, on ne s'entendait pas sur le parti à prendre. John Skopard mit fin à ces discussions stériles en s'écriant : « Eh bien! que « chacun fasse ce que je vais faire, » et il donna une grande partie de ses biens à la communauté anglaisede Rome. D'autres suivirent son exemple : on acheta quelques maisons dans le quartier de la Regola, pour en faire un hospice. Quelque temps après, John Skopard et sa femme, n'ayant pas d'enfants , se dépouillèrent du reste de leur fortune en faveur de cet établissement, et s'y consacrèrent au service des malades et des pauvres *. »
Grégoire XIII fit ensuite de cet hospice un séminaire pour les jeunes Anglais qui , après avoir été ordonnés prêtres, retournaient comme apôtres dans leur patrie. Ce pontife dédia l'église à saint Thomas -de- Canterbury, parce que cet illustre martyr avait demeuré dans cet hospice pendant son séjour à Rome.
L'Angleterre a eu l'honneur de donner au monde chrétien un pape modèle dans Adrien IV , Nicolas Breakspeare (Brise-Lance). Fils d'un pauvre bedeau,
Mgr. Gerbet
l'aKGLETERRE A ROME.
élevé et instruit par charité au monastère de Saint-Alban, il vint en France, et devint abbé de Saint-Ruf, près d'Avignon. Ses talents et ses vertus i'élevèrent au cardinalat, et bientôt après au trône de saint Pierre, et il mourut si riche de mérites et si pauvre de biens, qu'il légat sa mère aussi pauvre que lui à la charité de l'église de Ganterbury »,
L'illustre basilique de Saint-Paul-hors-des-Murs était sous la protection spéciale des rois d'Angleterre. Avant l'incendie de 1823, on lisait encore la devise de l'ordre de la Jarretière au-dessus d'une des portes, près de la sacristie. Les rois anglais étaient chanoines et protecteurs de Saint-Paul, et la devise : Honni soit qui mal y pense entoure encore les armes de l'abbaye. Jacques III Stuart, roi sans couronne qui est venu mourir à Rome, ne manquait jamais, selon l'usage de ses prédécesseurs, d'envoyer, tous les ans à la Chandeleur, un cierge à la basilique de Saint-Paul.
Mais, hélas I depuis longtemps les rois d'Angleterre n'étaient plus catholiques. La bibliothèque Vaticane conserve un manuscrit sur vélin intitulé : Assertio septem sacramentomm. C'est un ouvrage de Henri VIII, dédié à Léon X, et dans lequel le roi anglais prend la défense du dogme catholique attaqué par Luther \ Une miniature représente Henri VIII aux pieds de Léon X, et à la fin du volume on lit ces deux vers :
* Baronius, an. 1154, cite une lettre charmante d'Henri II Plantagenet à Adrien IV : c Notre Occident se réjouit d'avoir mérité de produire à l'univers cette lumière nouvelle, ce soleil de la chrétienté, etc. »
* « Ose donc nier, dit le roi à Luther, que la communion chrétienne tout entière salue, dans Rome, sa mère spirituelle? »
Anglorum rex, Henricus, Léo décime, mitlit Hoc opus, et fidei testera, et amiciti*.
En récompense de cet hommage filial , un autographe de Léon X, conservé dans les archives de la couronne d'Angleterre, donne à Henri VIII le titre de défenseur de la foi, titre que les monarques anglais continuent à porter, comme ils ont continué de longues années à s'intituler rots de France. Henri VIII ne mérita pas longtemps ce noble titre. La Vaticane possède aussi , par un singulier hasard, quelques-unes de ses lettres d'amour à Anna Bolena ; c'est là une des causes de sa chute déplorable, pareille à celle de Salomon. La Réforme, disait Erasme, a été une affaire de femmes.
Un Anglais demandait un jour au cardinal Gonsalvi comment il se faisait que plusieurs églises de Rome avaient des façades inachevées. — Prenez-vous-en à Luther et à Henri VIII, répondit le cardinal. En effet, la réformation fut aussi fatale aux arts qu'à la religion. Quand j'entendais à Londres prononcer le mot injurieux de papiste, j'aimais à répéter : Oui, je suis papiste, c'est-à-dire que ma foi, par une succession non interrompue de Papes, remonte jusqu'à Jésus-Christ, tandis que la vôtre ne remonte pas au-delà de Luther, de Calvin, d'Henri VIII et d'Elisabeth.
Quand Milton vint à Rome en 1638, « ce fut un événement mémorable, observe Chateaubriand, lorsque l'Angleterre députa son plus grand poète protestant (car Shakspeare était probablement catholique *,) et son plus
1 Shakspearc, dit le protestant Carlyle, est une fleur du catholicisme, a Olossom of cathulicism.
L'ANGLETERRE A HOME
sérieux génie pour visiter la grande Rome catholique. Adossée à la Croix, tenant dans ses mains les deux Testaments , ayant derrière elle les générations coupables sorties de l'Eden, et devant elle les générations rachetées, descendues du Jardin des Olives , Rome disait à l'hérétique né d'hier : Que veux-tu à ta vieille mère ? »
Sous ce portique de Saint-Grégoire on lit, incrustée au mur, cette épitaphe latine :
u A Robert Pecham , Anglais, chevalier, autrefois conseiller de Philippe et de Marie, rois d'Angleterre et d'Espagne, illustre par sa naissance, sa foi, sa vertu, lequel n'ayant pu voir, sans une extrême douleur, sa patrie se détacher de la foi catholique, quitta toutes les choses qui d'ordinaire sont aimées en cette vie, et partit pour cet exil volontaire. Après six années, ayant institué pour héritiers de ses biens, par testament, les pauvres du Christ, il passa de sa très-sainte vie dans un autre monde, le., septembre de l'an quinze cent soixanteneuf, à l'âge de cinquante-quatre ans. Thomas Golwell, évôque d'Asaph, et Thomas Kirton, Anglais, ses exécuteurs testamentaires, lui ont élevé ce monument. »
Ce vieux catholique, dit Mgr. Gerbet , a reçu l'hospitalité dernière, celle de la tombe, sous le toit de ce même monastère qui avait accueilli et protégé, dix siècles auparavant, ces trois petits enfants par lesquels a commencé le Christianisme des Anglais. Son cercueil a été déposé dans le berceau môme de l'Eglise d'Angleterre. La pierre où nous lisons , sous le portique de Saint-Grégoire, le nom du moine Augustin, et cette autre pierre, placée tout à côté, où nous lisons l'épitaplic du chevalier Robert Pecham, sont comme deux bornes
qui marquent, non pour l'avenir, je l'espère, mais seulement pour le passé, l'ouverture et la clôture de la grande période catholique de l'Angleterre \
En me rendant hier à l'ambassade de France, je passais sur la place des Saints- Apôtres, en compagnie d'un abbé romain. Il me fit remarquer un palais à gauche, au fond de la place. C'est, me dit-il, le palais Savorelli; là est mort le roi Henri IX.
Je repassai dans ma mémoire la liste des dynasties européennes, et j'avoue que je ne pus retrouver le roi Henri IX.
L'abbé sourit, et me dit : « C'était un roi in partibus, comme votre Henri V de France ; mais on peut dire qu'il était ici in partibus fidelium. Je veux parler du cardinalduc d'York, le dernier des Stuarts. Les Anglais recherchent encore ici des modèles d'une médaille que ce prince fit frapper à Rome, et où il prend le nom de Henri IX, avec cette exergue : Rex Angelorum Dei gratin non hominum voluntate. »
Les Souverains-Pontifes ne pouvaient oublier que l'attachement des Stuarts à la Foi était la principale cause de leurs malheurs. Rome, la patrie des exilés, les avait reçus comme ses enfants, et le Pape avait accordé les honneurs royaux au chevalier de Saint-Georges. La cour
i Joignez à cette épitaphe un portrait du seizième siècle, qui a été fait pour la maison attenante à l'église de Saint-Vital, martyr, au pied du mont Quirinal. En voici l'inscription : Joannes Fischerus, Anglus, episcopus Roffiensis, cardinalis à Paulo III creatus, tit. S. Vitalis, qui prius tamen martvrii quam cardinalatùs purpuram accepit, ab Henrico VIH, ob lidei cotholicaj et Sedis apostolicœ primatùs defensionein, occisus anno Chriëti m. b. xxxv, aplatis ver<\ 7G. Primus ferè omnium Lulherum et lutheranos scriptis suis doctip?imè confutavit.
d'Angleterre se tenait alors au palais Borgia. C'était une belle idée qu'avait eu ce prince fugitif de prendre, pour garder son incognito royal, le nom du glorieux patron de T Angleterre, et de se faire appeler le chevalier de Saint- Georges. Il avait conservé une dernière prérogative royale, c'était le droit de nomination aux sièges épiscopaux d'Irlande.
Son fils, le prince Charles-Edouard, le Prétendant, le Chevalier, si célèbre par ses aventures en Écosse , était frère cadet du cardinal d'York ; il avait pris le nom de baronnet de Rinfron. Il voulut se marier le vendredisaint, et il lui fallut pour cela une dispense du Pape. Son frère, le cardinal-duc d'York était né à Rome en 1725 ; il fut baptisé par Benoît XIII, et cardinalisé par Benoît XIV. Il ensevelit dignement la gloire de sa naissance dans la pourpre romaine , noble et pieux linceul d'une race royale, habitant l'hiver le palais Savorelli, et l'été sa villa de Frascati , l'ancien Tusculum de Cicéron , il passa sa vie entre l'amour des arts et les consolations de la religion. A la mort de son frère le Prétendant, il crut devoir se faire roi, au pied du crucifix, roi sans couronne et sans sujets , par tradition de famille et par respect pour la légitimité. C'était une dette qu'il croyait avoir contractée envers sa dynastie malheureuse. Il ne voulut pas que la liste des rois anglais du nom de Henri se fermât sur Henri VIII, et il prit le titre de Henri IX. Le duc de Kent, l'un des enfants de Georges III , et père de la reine Victoria, étant venu à Rome, se fit présenter à ce vieux Stuart, et l'honora du nom de majesté. Quand la révolution française eut séquestré le patrimoine de saint Pierre, le cardinal d'York fut réduit à une royale misère ;
alors le roi Georges III lui ouvrit généreusement son trésor. Un jour le vieux Stuart reçut à Rome la visite d'un jeune Bourbon. C'était le duc de Berri. Henri IX se fit une gloire de rendre au neveu de Louis XVI les honneurs que Louis XIV rendit au fils de Charles Ier.
« Rome, dit Chateaubriand, a consolé les Stuarts ; ils n'étaient qu'un léger accident de plus dans ces vastes décombres, une petite colonne brisée au milieu d'une grande voirie de ruines. Charles X est mort dans l'exil à l'âge du cardinal d'York, et son fils et son petit-fils sont errants sur la terre. »
Durant le cours de sa longue carrière, Henri IX ne fit qu'un acte politique, mais il est noble et digne.
Quand Napoléon voulut, à l'exemple de Charlemagne, faire consacrer sa couronne par le Souverain-Pontife, il désira que le cardinal d'York vînt assister à son sacre avec le reste du Sacré-Collége. Il l'exigea avec taq| d'instance, que Pie VII crut devoir en faire la proposition au vieax Stuart. Henri IX lui écrivit : « Très-Saint-Père, si le roi de France, descendant de Henri IV et de Louis XIV, appelait à l'auguste cérémonie de son sacre, dans la cathédrale de Reims, le petit-fils de Jacques II d'Angleterre, malgré nos soixante-dix-neuf ans nous traverserions les monts. Mais nous ne devons rien au général Bonaparte, rien qu'une tacite protestation contre la fortune. Nous la déposons entre les mains de Votre Béatitude.
« Donné en notre résidence de Frascati, ce jour, 19 juin 1804. « Henri, roi. » 1
i Crétineau-Joly, le dernier des Stuarts.
Le cardinal d'York mourut trois ans plus tard, en 1807. On dit que, sentant ses forces s'en aller, il voulut faire un dernier adieu à Pie VII; il se fit transporter au Vatican, puis à Saint-Pierre, où son père et son frère l'attendaient dans leur tombeau de famille.
En apprenant la mort du dernier des Stuarts, Napoléon s écria : « S'ils avaient laissé seulement un enfant de huit ans, je l'aurais replacé sur le trône de la Grande- Bretagne ! 1 »
Une chose non moins curieuse, c'est qu'à l'occasion du traité d'Amiens, Napoléon fit la stipulation d'un article secret, en exécution duquel les rois d'Angleterre ont retranché les fleurs de lys de l'écu britannique, et ne prennent plus le titre de roi de France, qu'ils s'obstinaient à porter depuis l'usurpation de la couronne de France par Henri VI.
Pour en finir par la fin de toute grandeur et de toute misère humaine, allons à Saint-Pierre visiter les tombeaux des derniers Stuarts.
A gauche et au-dessus de la porte par où Ton monte à la grande coupole, voyez ce monument surmonté d'un médaillon où l'on voit une charmante tète de femme exécutée en mosaïque par le fameux Gristofori, d'après l'original deL. Stem. Ce beau portrait est celui d'une reine
i Le nom de Bonaparte s'allie à celui des Stuarts dans cette épitaphe qu'on lit sur une simple dalle de la petite église de Saint-Quiriec et Sainte-Julitte, près la place Trajane : Christinœ Bonaparte Stmrt svi posrere. On nous dit que c'est une fille de Lucien Bonaparte née en 1 7i»8 , mariée en 1824 à lord Dudley Stuart, morte à Rome en 1847. Son fils Frank est officier anglais dans les Indes.
d'Angleterre, de France et d'Irlande, comme le dit son épitaphe :
Magnai Britanniae, Francise et Hiberniaï regiua.
C'est la veuve du chevalier de Saint-Georges, de Jacques III : c'est Marie-Clémentine Sobieska, petite-fille du roi de Pologne , Jean Sobieski ; elle n'avait gardé de l'héritage de Sobieski que trois rubis inestimables et un lit de parade, trophée de la bataille de Vienne, dont l'étoffe provenait de la tente où les Turcs abritaient l'étendard de Mahomet. La comtesse d'Albany vendit le lit de la reine sa belle-sœur à un Juif de Florence. Le cardinal d'York, héritier des trois rubis de Sobieski, trouvés dans la tente où le grand-visir Amurat avait parqué ses femmes à la bataille de Choczim, en fit un plus digne usage; il les légua à la sacristie du Vatican. C'est en 473S que la reine Marie- Clémentine expira dans la Ville-Eternelle, où elle était venue, comme tant d'autres tètes couronnées, trouver le repos et la paix que le trône ne donne pas. La chambre apostolique, c'est-àdire le trésor du Saint-Père, dépensa généreusement 20,000 écus pour lui élever ce noble tombeau.
En face, s'élève un autre monument, simple et de bon goût, de forme pyramidale, tout en marbre blanc, de la main de Canova. Trois médaillons en relief représentent un père entre ses deux enfants : c'était un roi, c'est Jacques III et ses deux fils, Charles 111 (le prétendant), et Henri IX (le cardinal d'York).
Voici l'épitaphe telle que je l'ai copiée :
l'Angleterre a rome.
Iacobo III lacobi II magna» Prit, régis filio Karolo Edvardo Et Hcnrico Decano patrvm cardinalivm lacobi III filiis régi» slirpis Stvardiae postremis anno mdcccxix.
Canova a sculpté à la porte du tombeau, en relief, deux génies en pleurs; au bas, on lit ces mots si chrétiens :
Beati mortvi Qvi in Domino morivntvr.
Voilà comment Rome la sainte donne l'hospitalité de la vie et de la mort aux grandeurs déchues et aux dynasties éteintes. Saint-Pierre, pour les Stuarts, vaut bien Westminster.
L'Angleterre doit tout à la Papauté. Avant saint Grégoire, elle n'était qu'une confédération de hordes sauvages; c'est le catholicisme qui l'a civilisée, qui l'a élevée et qui en a fait une grande nation. Il n'y a peut-être pas de peuple qui doive autant au Saint-Siège, et qui lui en soit moins reconnaissant; l'Angleterre excite et soudoie les révolutions en Italie ; elle cherche à y introduire le schisme, et à battre en brèche le trône de saint Pierre. Elle a rugi de joie de voir en ces derniers temps l'Eglise et le Pape en butte à toutes les attaques de l'impiété. En 1861, nous avons vu à Paris des Anglais qui se hâtaient de se rendre à Rome, aux fêtes de Pâques, afln d'assister à la dernière bénédiction du dernier Pape. Rassurezvous, messieurs les Anglais, vous verrez bien d'autres Papes que Pie IX, mais un pontife-Roi vous parait-il donc
plus étrange qu'une reine-Pontife ? Voussemble-t-il plus singulier de voir Pie IX gouverner l'état romain que d'entendre la reine Victoria vous prescrire des jeûnes et publier des mandements ?
Le cimetière des Anglais et autres protestants est à Rome près de la porte Saint-Paul, autour de la pyramide de Gestius, imitation en miniature des pyramides d'Egypte. Elle fut élevée pour servir de tombeau à Caius Gestius, membre du collège des Épulons, prêtres charges de préparer les jeux et les festins publics en l'honneur des dieux. Hélas ! la croix ne s'élève pas sur les tombeaux de nos frères séparés, pas plus que sur le mausolée du prêtre païen ! Aussi ce cimetière est triste et froid comme cette religion qui a perdu le culte des morts. Il y a quelques années, en Angleterre, on a intenté un procès à une pauvre femme de l'île de Wight, parce qu'elle avait fait tracer ces mots sur une tombe chérie : « C'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. »
Cette épitaphe est tirée du livre des Machabées, mais pour trancher la difficulté de ce passage, les protestants ont trouvé un excellent moyen : c'est de supprimer de leurs bibles le livre des Machabées.
Les dynasties catholiques ont disparu dans l'Ile des Saints, mais sous le vieux sol de la vieille Angleterre germe de nouveau le catholicisme enseveli. C'est une résurrection, une renaissance que nous avons étudiée en Angleterre 1 et que nous voyons se continuer à Rome.
t De la renaissance catholique en Angleterre, souvenirs de voyage, (un volume in-18.)
J'en trouve un nouvel exemple dans cette famille Selby qui nous accompagne à Saint-Grégoire. Pendant cette semaine de l'Epiphanie, presque tous les Anglais résidant à Rome sont allés à Saint-André délie Fratte entendre les excellents discours de Mgr. Manning *; catholiques et anglicans s'accordaient à se dire fiers d'un pareil orateur. On est parfois scandalisé à Rome de voir des touristes anglais causer, rire, lorgner et même manfjer pendant les cérémonies saintes de la Sixtine et de Saint-Pierre. Rome les tolère, elle les laisse voir et s'instruire ; la vue de la Cité sainte a inspiré bien des conversions *; Rome attend comme la mère qui ouvre les bras à ses enfants ; Rome est patiente parce qu'elle est éternelle : patietis quia œterna 3.
Les Anglais retrouvent avec orgueil à Rome le souvenir béni et vivant encore dans bien des cœurs de l'une
i C'est un de ces illustres convertis comme les Faber, les Wilberforce, les Spencer, les llolland, etc. Mgr. Manning est protonotaire apostolique et prévôt de Westminster, il a fait un beau livre sur le pouvoir temporel des Papes, et prononcé un éloquent discours à la messe célébrée à Londres pour les volontaires pontificaux tués à Castellidardo.
* Sous Benoit XIV un cardinal montrait à un protestant anglais les pièces relatives à la béatification d'un serviteur de Dieu ; l'Anglais les emporte chez lui, les examine, et les rend en disant que, si tons les miracles des saints canonisés étaient aussi certains que ceux-ci, cela lui donnerait à réfléchir. — Eh bien ! répondit le cardinal, nous sommes plus difficiles que vous, à Rome, ces pièces ne nous ont pas semblé convaincantes, et la cause est rejetée. L'Anglais en fut si frappé, qu'il s'instruisit plus à fond de la loi de ses pères et qu'il demanda à y rentrer.
» Byron, qui, a prononcé au Parlement un discours en faveur de l'émancipation des catholiques, Byron fit élever sa fille dans un couvent de la Romagne ; il dit dans ses mémoires: « Je pense qu'on ne peut avoir jamais assez de religion, quand on en a, je penche do jour en jour vers le- doctrines catholiques. » Silvio Pellico raconte que le poète anglais lui fit un jour cette confidence, que, un jour ou l'autre, il ira au Vaticau se jeter aux pieds du Pape.
des plus illustres héritières des Trois Royaumes, dont la maison, d'origine normande, s'est alliée à diverses époques aux familles royales d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse, de Galles et de France. C'était la digne fille de ord John Talbot Shrewsbury, le défenseur convaincu de la foi catholique et de la liberté de son pays, et qui dépensait 500 mille francs par an pour bâtir des églises en Angleterre. Lady Guendaline Talbot Shrewsbury , mariée au prince Marc-Antoine Borghèse, a édifié Rome par ses bienfaits et par sa courageuse charité pendant le choléra. Les pauvres et les malades la connaissaient comme une sœur de charité déguisée sous l'habit d'une princesse. Aimable, spirituelle, poète, mère de quatre enfants, elle est morte à vingt-deux ans, emportant l'admiration et les regrets de Rome entière. Ce fut un deuil public auquel s'associa le Saint-Père. Son char funèbre fut traîné spontanément par quarante citoyens. Quand le prince Borghèse, ému d'un tel témoignage, envoya savoir leurs noms, ils répondirent : Dites au prince que ce sont des Romains. On avait à Rome une si haute idée de la pieuse princesse, qu'après sa mort on se disputa comme des reliques des fragments de ses habits et de tout ce qui lui avait appartenu !. Les catholiques anglais peuvent répéter que leur île est encore l'île des saints. Comme la vieille Angleterre, la jeune Amérique en-
i Son tombeau est à Sainte-Marie -Majeure, dans la chapelle Borghèse, avec cette simple et touchante inscription : Qui riposano le eeneri délia madré dei poverelli la principessa Guendalina Borghèse, nata à tondra, dal conte de Shrewsbury, morta a 22 anni il 27 ottobre 1840.
Une autre fille du comte de Shrewsbury, lady Mary Talbot, mariée au prince Doria Pamphili Landi, est morte a Rome en 1858 également regrettée.
voie à Rome les prémices de son catholicisme renaissant ; nous avons vu arriver ici le docteur Yves, évôque protestant de la Caroline du nord. En abjurant le protestantisme, il a remis au Saint-Père le sceau de sa charge épiscopale, et la croix d'or qui lui servait dans les cérémonies de la Cène ; Pie IX lui a promis que ces ornements seraient déposés sur l'autel de la Confession du prince des Apôtres. Il y a à Rome deux séminaires pour les deux Amériques du nord et du sud.
Comme Grégoire-le-Grand, Pie IX a tourné ses regards vers l'Angleterre; grâce à lui, l'Eglise de ce noble pays a retrouvé une hiérarchie complète d'archevêques et d'évêques titulaires, et elle a vu s'asseoir un cardinal anglais dans le sénat de la chrétienté ce qui a flatté vivement l'orgueil des Anglais. Un des camériers secrets de Pie IX, Mgr. Talbot, obtient chaque jour du Saint-Père de précieuses faveurs pour ses compatriotes à Rome. Ainsi, il lui a été donné de célébrer le Saint-Sacrifice sur un autel-tombeau des catacombes de Sainte-Agnès, en présence et en l'honneur de vingt-cinq anglicans revenus à la foi des premiers martyrs. Ainsi, tout récemment, par une grâce spéciale, Mgr. Talbot a donné la bénédiction nuptiale a un jeune couple anglais dans les grottes vénérées de la basilique Vaticane, devant l'autel de la Confession de saint Pierre.
Les représentants des deux grandes couronnes protestantes se sont rencontrés naguère au pied du trône de Pierre, l'un est le petit-neveu de Frédéric II, l'autre est l'arrière-petit neveu de Henri VIII. Pie IX a reçu les visites du prince de Prusse et du prince de Galles, l'héritier de la couronne de saint Edouard et de saint Ed-
mond \ Les conversions de Mgr. Howard, officier de l'armée anglaise, et celle dn comte Talbot ont fait grande sensation en Angleterre et plus d'un des compatriotes de ce dernier s'est écrié comme Bedfort dans l' Henri VI de Shakspeare : Va, brave Talbot, nous te suivrons :
Ascend, brave Talbot, will follow thee.
Nous raconterons ailleurs 1 la curieuse histoire d'un
ministre anglican, qui, appelé par les Anglais de Rome
pour leur prêcher le carême, s'est converti lui-môme au catholicisme après avoir étudié Rome souterraine; la liturgie anglicane est restée presqu'entièrement catholique, et une Anglaise madame Pittard a raconté, dans un touchant récit, comment elle avait été convertie par sa Bible et son livre de prières.
Il est évident que le vœu d'un retour vers le. centre commun est caché au fond de beaucoup de nobles cœurs anglais. Tendimmin Latium; Italiam, Jtaliam ! écrivait naguère un professeur de l'Université d'Oxford.
Qu'attendent donc nos frères si malheureusement séparés ? s'écrie M. de Maistre. Qn'at tendent-ils pour marcher au Capitole en nous donnant la main? Qu'attend la noble Angleterre pour se réconcilier avec Rome, après
i Le prince royal de Prusse est venu au Vatican avec sa femme ; il pria le Saint-Père d'écrire quelque chose sur une image de l'enfant Jésus qu'il lui présenta. Pie IX écrivit: Illuminare his qui in tenebris sedent. Le Pape disait dernièrement à des puseystes anglais : « Ne soyez plus « comme les cloches qui appellent le monde à l'Eglise, et qui n'y entrent < pas. »
* Voir au tome II, la lettre intitulée: Catacombes de Sainte-Agnvs.
avoir résisté si longtemps à la sainte Eglise, à la métropole du monde chrétien, au siège de Rome ?
Hath reconcil'd
Hiroself to Rome ; his spirit is corne in, Tint so stood out against the holy church, The great raetropolis and see of Rome.
(Shakspeare, King John, act. v. se. 3.)