‹ RomeChapitre 67 sur 133 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

LES JARDINS FARNESE

Le champ d'huile et le champ des vaches. — La colonne de Phocas et l'arc de Constantin. — Flâneries d'Horace. — Les Orti Farnesianî élevés par le Pape Paul III et rachetés par l'empereur Napoléon III. — Un échec au roi. — La vie de César. — Auguste refuse d'employer l'expropriation forcée. — Les vers gravés par Virgile sur la maison d'Auguste.

Il y a à Rome de singulières transformations de noms ! le Capitole se nomme aujourd'hui Campidoglio, le Champ -d'Huile, la Roche Tarpéïenne le Monte- Cajyrino, le Mont des Chèvres, et le Forum s'appelle le Campo Vaccino, le Champ des Bêtes à cornes, vaccine dans la langue romaine, parce qu'autrefois les paysans laissaient là reposer la nuit leurs bestiaux, avant d'entrer à Rome. Les mugissements des animaux remplaçaient dans le vieux Forum la voix des orateurs. Ici était la tribune de Cicéron ; là battait le cœur de Rome antique. Cet étroit espace était le centre du monde entier. Là, je me rappelle le mot du P. Ventura : Le catholicisme reste seul debout au milieu de toutes les destructions, comme la colonne de Phocas au milieu des ruines du Forum romain.

Ironie de la Fortune 1 En face de l'emplacement de la

LES JARDINS FARNÈSE

libre tribune s'est élevé le palais des Césars qui à étouffé la voix de la liberté ; de l'époque impériale un seul monument m'intéresse; c'est l'arc de Constantin, premier empereur chrétien, fondateur de la paix de l'Eglise, comme dit son inscription : Fvndatori qvietis.

Tandis que Marie, assise sur un vieux fût de colonne, dessinait les ruines impériales du Palatin, j'errais çà et là en faisant résonner fièrement sous mon pied l'antique pavé de la Voie-Sacrée enfouie par le temps, découverte et mise au jour depuis quelques années seulement. Cette voie fut appelée Sacrée parce que c'est ici que Romulus et Tatius, après l'enlèvement des Sabines , offrirent des sacrifices pour sanctifier leur alliance.

Jean-le-Diacre cite l'épitaphe de saint Grégoire-le- Grand, dans laquelle on emprunte, aux souvenirs du Capitole, une image heureuse pour caractériser les conquêtes évangéliques, et la gloire céleste du Pontife : Comul de Dieu, lui dit-on, à toi le triomphe.

Hisque Dei consul factus laetare triumphis.

Ce vieux nom de consul est resté singulièrement populaire à Home. Valéry raconte qu'une femme du peuple disait en parlant d'un beau garçon du Transtevère : C'est un consul de beauté, consolât beltà!

On retrouve encore dans les rues de Rome le type antique, le profil des consuls romains, et la tête des impératrices Césariennes.

Que j'aime à relire ici Horace ! Le voyez-vous passer là-bas sur cette Voie-Sacrée, le poète flâneur plongé dans ses rêveries :

Ibam forte Via Sacra, sicut meus est mos, Nescio quid meditans nugarura, totus in illis.

Mes promenades dans Rome sont, comme celles d'Horace, de véritables flâneries ; j'aime comme lui à muser ; le mot est fait exprès pour un nourrisson des muses. Je prétends que pour bien voir une ville, pour s'imbiber de ses mœurs et de ses aspects, surtout quand cette ville est Rome, il faut flâner longtemps à travers ses nies. La Fontaine était aussi un flâneur. Dans cette môme satire, Horace me rappelle Molière, quand il nous peint sa malencontreuse rencontre avec un fâcheux, qui s'attache à lui, et qu'il supporte, dit-il, en baissant l'oreille comme un âne trop chargé qui médite un mauvais coup ; scène charmante des mœurs romaines où je retrouve la topographie de Rome, Cœsaris hortos, c'est le Vatican, tram Tibeiïm, c'est' le Transtevère ; ventum erat ad Vesta; le voici encore debout au bord du Tibre ce délicieux petit temple rond de Vesta.

Suivons Horace dans le quartier Toscan , chez ses libraires, les frères Sosie, et écoutons-le nous décrire sa vie dans la sixième satire du livre premier :

Quacumque libido est

lncedo solus ;

« Je vais seul flâner où la fantaisie me pousse ; je m'informe du prix des légumes et du blé ; je regarde, au Cirque, les faiseurs de tours ; le soir, je me promène au Forum, j'écoute les devins, puis je viens retrouver, chez moi, un plat de poireaux, un de pois et un de lasagnes. Trois enfants servent mon souper. Mon buffet, en marbre blanc, porte deux pots, une coupe, un grand plateau et une aipière sur sa cuvette, le tout en terre de Campante . Puis je me couche sans avoir à penser qu'il fau-

LES JARDINS FARNÈSE

«Ira me lever de grand matin le lendemain, pour aller voir ce Marsyas, qui ne peut souffrir la figure du plus jeune des Novius. Je reste au lit jusqu'à la quatrième heure ; ensuite je vais et viens, lisant, écrivant, heureux de n'avoir pas à parler ; je me fais frotter d'huile, mais non, comme le sale Natta, d'une huile volée aux lanternes. Dès que le soleil, devenu fatigant, m'avertit d'aller au bain, je m'y mets à l'abri des ardeurs de la canicule; je déjeune légèrement, assez toutefois pour passer, sans rien prendre, le reste de la journée, et je jouis à loisir d'être chez moi. Voilà la vie d'un homme exempt des misères de l'ambition. •

Mais ce qui me choque dans Horace, c'est le pourceau d'Epicure qui montre trop souvent le bout de l'oreille ; c'est le mauvais soldat qui jeta son bouclier à Philippes, c'est le courtisan qui vanta beaucoup trop Auguste, ce prince qui eut la bonne fortune d'avoir trois grands poètes pour flatteurs : Virgile, Horace et Corneille.

Ce que j'estime dans Horace, c'est le sentiment de l'amitié ; il portait une vive affection au doux Virgile, cette âme candide, comme il l'appelle dans son voyage de Brindes.

L Esquilin se nommait le Mont des Poètes; Horace y avait sa demeure auprès du palais de Mécène, ainsi que Virgile, Properce et Tibulle. Horace et Virgile, en polissant les mœurs farouches des vieux Romains, ont contribué à la gloire du siècle d'Auguste ; ainsi Racine et Boileau ont poli le siècle de Louis XIV, à la suite des guerres civiles et religieuses. Mécène et Colbert ont protégé les grands poètes de leur temps, mais en asservissant leur génie.

Dans ce vieux Forum , en face des débris du temple de Romulus et de Rémus, s'ouvre un portique, œuvre de Vignole, et se dresse un bel escalier de marbre qui nous fait monter sur une des croupes du Palatin. C'est

TOMF I. 14

l'entrée des jardins Famèse. Un Pape de cette illustre famille, Paul III, eut l'idée de se construire une villa sur les ruines du palais des Césars. Les biens des Farnèse sont passés en héritage à la cour de Naples, qui a laissé ces beaux jardins dans l'abandon. On pourrait, par une méprise trop naturelle, traduire orti Famesiani (jardins Farnèse) par les orties Farnèse, tant il en pousse là de belles, ainsi que des chardons. Quelques carrés sont cultivés en potagers ; les jolis casins sont dégradés et remplis de roseaux qu'on y fait sécher. A la cîme de la colline s'élève encore un bouquet d'arbres où l'Académie des Arcndi tenait ses séances pendant l'été. Ces lieux sont devenus des ruines sur des ruines. Il y a quatre à cinq pieds de terre végétale accumulée sur les voûtes des portiques et des appartements des Césars; en 1777 notre compatriote, l'abbé Rancureil, administrateur des jardins Farnèse pou? la cour de Naples, fit des fouilles et retrouva trois salles du palais impérial. On a découvert dans les jardins des restes de la bibliothèque Palatine et du temple d'Apollon; on vous montre aux flambeaux les bains de Livie ornés de fresques gracieuses. Les Français regrettaient que ces jardins du Palatin, si grandioses par leur vue, leur position et leurs souvenirs, n'aient pas été acceptés par la France, alors qu'en 1815 Naples les lui offrait. On aurait pu restaurer la villa des Farnèse pour loger l'ambassade de France sur la royale colline.

Mais, depuis un an d'où vient tout ce mouvement de fouilles nouvelles? Pourquoi une sentinelle française estelle de garde devant le portique de Vignole? C'est que le 26 août 1861, maître Franchi, notaire de Rome, a passé un acte par lequel Sa Majesté François II, roi des

)gle

LES JARDINS FARNÈSE

Deux-Siciles a vendu les Orti-Farnesiani à Sa Majesté Napoléon III, empereur des Français.

— Echec au roi, se sont dit les Romains, fort railleurs de caractère, voilà Victor-Emmanuel battu. Il avait songé, lui aussi, à César, et faisait restaurer, sur le papier s'entend, le palais impérial, qu'il se proposait d'habiter. Il avait compris que le Gapitole n'était pas un logement. Quand on a vécu à Rome et quand on connaît la figure morale des Césars, on aime dans les Orti-Farnesiani ce qu'il y a, et non pas ce qu'il y a eu, ni ce qu'il y aura peut-être.

Napoléon III, qui écrit la vie de César, et envoie des explorateurs dans tous les pays qui ont gardé des traces du grand homme, a fait commencer de suite les fouilles des jardins Farnèse sous la direction de M. Pierre Rosa, un descendant du grand peintre Salvator Rosa. On a mis au jour ce que l'on croit être Y Académie, c'est-à-dire la salle de lecture publique, souvent mentionnée par les auteurs, notamment par Pline. On en a déblayé tout l'intérieur, où l'on a trouvé des gradins et des niches pour des statues. Entre l'académie et les bains de Livie, on met à découvert de grandes voûtes détruites, contenant des fragments de mosaïques ; on aperçoit déjà des traces de murs et de pilastres en briques. Du côté de la Voie Sacrée, on a trouvé de beaux fragments de colonnes de marbre et des chapiteaux corinthiens.

Auguste, prince habile, froidement hypocrite, se glissa à l'empire à l'ombre du grand nom de César. Sa politique, ajoute M. Ampère, fut de continuer César en toute chose, sauf dans les desseins qui étaient trop vastes pour lui. Il fut grand bAtisseur, et se vanta d'avoir trouvé Rome

de brigues et de la laisser de marbre, mais ce fut aux dépens de sa liberté. Auguste affecta de ne pas se faire bâtir de palais ; il se contenta d'habiter au Palatin la maison de l'orateur Hortensius et de s'arrondir en acquérant la maison de Catilina. Virgile , jeune et encore inconnu, traça un jour sur la porte de la maison d'Auguste des vers flatteurs, dont un méchant poète du temps s'attribua le mérite et la récompense. Virgile piqué répondit par les jolis vers qui commencent ainsi :

Sic vos non vobis nidificatis, aves.

Le sic vos non vobis est devenu proverbe, mais je préfère le non nobis du psaume 113, que j'ai vu gravé comme devise sur les murs du palais Vendramin à Venise.

Pour construire son forum, Auguste fit diverses acquisitions; des citoyens n'ayant pas voulu lui vendre leurs biens, il respecta le droit de propriété, et fit dévier son mur d'enceinte, dont l'obliquité se remarque encore aujourd'hui. Il faut louer Auguste de n'avoir pas établi la loi de Y expropriation forcée pour cause utilité publique, loi dont on abuse beaucoup trop aujourd'hui.

Mais je fais trêve à la politique en contemplant ma fillette, qui dort au soleil d'hiver dans les jardins des Césars, et je lui improvise ces vers qui, un jour, la toucheront davantage que ceux adressés à Auguste par Horace et Virgile :

En voyageant aux bras de ta nourrice Tu vis sans voir la terrasse de Nice, Et Gêne et Pise, et Florence et ses arts,

>gle

LES JA1UUNS FARISÈSE.

Et quand tu fis ta jeune entrée à Home, Dont le nom seul émeut le cœur de rhomme, Tu n'as pas même interrompu ton somme Pour saluer la ville des Césars.

Du Colysée aux jardins de Salin s te, Du Vatican à la maison d'Auguste, Dans le Forum doré par le soleil.

Du mont Pincio jusqu'aux jardins Farnèse, Et de Saint- Pierre à la villa Borghèse, Tu n'as rien vu, ma petite Thérèse, Qu'un ciel propice à dormir ton sommeil.

Mais sous ce ciel que la foi vivifie

Comme le corps l'âme se fortifie,

La tienne, enfant, va peut-être y mûrir ;

A cette grâce où le ciel te convie

Epanouis ta jeune âme ravie,

Qui s'est baignée à la source de vie,

Quand le Saint-Père a daigné la bénir.

Tu garderas de cet heureux voyage

Comme un reflet, comme une vague image

Dont je saurai plus tard t'entretenir.

Quand Ion esprit grandira, j'aime à croire

Que cette Rome à l'éternelle gloire

Se fixera dans la jeune mémoire

Si nous savons t'en faire un souvenir.

Page 1